Utpictura18 - Diderot

Couverture Diderot et le temps

Couverture Le Gout de Diderot

Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
Documentaire Diderot au Salon : vérité, poésie, magie en ligne sur vimeo

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, « Histoire, procédure, vicissitudes », Diderot et le temps, Textuelles, dir. S. Lojkine et A. Paschoud, Presses universitaires de Provence, Aix-en-Provence, 2016, p. 13-40

Histoire, procédure, vicissitudes1

Sans doute Diderot s’est-il fait remarquer depuis longtemps par une pratique narrative et une forme de pensée qui reposent sur un rapport très particulier au temps, un temps discontinu, hétérogène, marqué par des sauts étonnants2, des condensations brusques, des superpositions audacieuses3. La singularité de cette pratique du temps se répercute dans sa théorie du théâtre et dans sa relation à la peinture, et le conduit à proposer une dramaturgie révolutionnaire du tableau4, et une esthétique paradoxale du moment5. Mais avait-on jamais songé à articuler cette temporalité poétique propre à Diderot à une pensée propre du temps, à une philosophie du temps ? De l’instant où l’on parcourt l’œuvre de Diderot dans cette perspective, un véritable fil rouge se dessine, qui permet d’en reformuler à la fois la singularité et la modernité.

Le temps de l’Histoire : origine et chronologie

Si l’on met de côté une obscure Épître à Baculard d’Arnaud, la première œuvre que Diderot publie est, en 1743, une traduction de l’Histoire de Grèce de Temple Stanyan (1707)6. Et si l’on ne tient pas compte des textes diffusés confidentiellement par la Correspondance littéraire7, les derniers écrits publiés sont l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron (1778-1780) et la contribution à l’Histoire des deux Indes (1770-1780). Le temps de l’Histoire constitue donc à la fois le point d’entrée et le point de sortie de son œuvre8. Bien sûr l’Histoire de Grèce n’est qu’une traduction, à laquelle Diderot travaille d’abord par nécessité. Il n’empêche : on peut déjà y dégager quelques traits essentiels de ce qui va devenir le rapport de Diderot au temps. D’abord la question de l’origine :

Les uns assurent qu’il n’y a point d’histoire de Grèce avant Phoronée9 fils d’Inachus ; d’autres fixent l’ère athénienne au déluge d’Ogygès10 qui arriva à peu près dans le même temps ; Plutarque remonte jusqu’à Thésée, mais ce n’est pas sans en demander grâce11 ; Denis d’Halicarnase tient pour incertain tout ce qui précède la guerre de Troye12 ; Éphore de Cumes13, Théopompe14, et Calistène15 datent16 du retour des Héraclides, quatre-vingts ans après cette guerre ; Varron fait commencer les temps historiques avec les olympiades, et Pline dit qu’on ne peut rien assurer avant le règne de Cyrus, et Cyrus régnait au commencement de la cinquante cinquième17 ; d’autres enfin ne placent les plus anciennes histoires que peu de temps avant la descente des Perses. (DPV, I, p. 63-64)
Chronologies hébraïque et grecque comparées, à gauche de la mort de Sara à la naissance de Joseph, à droite de Phoronée à Argos. En 51 de l’ère argienne, Marsham situe d’après Eusèbe le déluge d’Ogygès. John Marsham, Canon chronicus Ægyptiacus, Ebraicus, Graecus, Londres, G. Wells et R. Scott, 1672, p. 21.

Chronologies hébraïque et grecque comparées, à gauche de la mort de Sara à la naissance de Joseph, à droite de Phoronée à Argos. En 51 de l’ère argienne, Marsham situe d’après Eusèbe le déluge d’Ogygès. John Marsham, Canon chronicus Ægyptiacus, Ebraicus, Graecus, Londres, G. Wells et R. Scott, 1672, p. 21.

Sous couvert de références antiques profanes, Stanyan part des chronologistes chrétiens et de leur effort pour concilier le temps de l’histoire grecque et romaine avec le temps du récit biblique : c’est dans cette littérature que le déluge d’Ogygès et la cinquante-cinquième olympiade prennent tout à coup une importance démesurée. Dans la perspective chrétienne, la question de l’origine temporelle de l’Histoire constitue alors une aporie nécessaire, à partir de laquelle poser le miracle de la Création et de la Révélation. Le temps de l’Histoire profane se perd dans la confusion inextricable des sources : l’incertitude, l’évanescence des textes confirment la solidité du seul Texte.

Mais, à l’aube des Lumières, le rapport à l’Histoire se transforme profondément : de la verticalité du récit romain des origines, on passe à l’horizontalité de l’historiographie grecque, avec ses alliances, ses confédérations, ses circulations identitaires18. Il ne s’agit plus de la confusion du temps originaire, pour lequel le texte, la source, l’annale étaient les marques du temps historique. Le texte même se dérobe et s’évanouit ; Stanyan nous dépeint un système de traces19 :

On n’imagine pas que tant d’âges se soient écoulés sans qu’on en pût reconnaître de traces chez les Grecs ; le point est de savoir quand ces vestiges des temps furent assez clairs pour être distingués sans peine et suivis sans erreur : en remontant à l’origine de l’histoire en général, on trouve qu’un désir naturel de gloire avait occupé les hommes à chercher des moyens de transmettre leurs noms à leurs descendants, longtemps avant l’invention des caractères alphabétiques ; une partie de l’héritage des fils était les images de leurs pères ; les murs des plus remarquables édifices étaient couverts d’hiéroglyphes peints ou gravés ; les chansons, tout informes et grossières qu’elles étaient, consacraient la mémoire des grands capitaines, et servaient à la postérité d’un aiguillon toujours nouveau : mais les caractères ne furent pas plutôt en usage qu’on éleva des colonnes chargées d’inscriptions, et Eusèbe raconte qu’Hermès Trismégiste grava sa doctrine sur des piliers, de peur qu’elle ne se perdît dans les inondations du Nil20. (DPV, I, p. 64)

Hermès gravant sa doctrine sur des piliers est une figure composite héritée de l’historiographie médiévale et conjoignant traditions grecque et para-biblique. Derrière les inondations du Nil se cache le Déluge, contre lequel lutte l’Histoire inscrite dans la pierre. L’Histoire conjure la vicissitude. Pour autant, l’Histoire n’est pas le Texte. Elle se manifeste comme traces et comme vestiges, c’est le début de l’archéologie. Mais Stanyan ne fait pas référence ici seulement à la méthode de l’historien. C’est le rapport même des Grecs à leur propre Histoire qui cesse d’être textuel (contrairement à celui supposé des Romains). Du désir de gloire et de la transmission des noms, constitutifs de l’épopée et auxquels les poèmes homériques se réfèrent constamment, Stanyan glisse aux images des ancêtres, c’est-à-dire aux statuettes auxquelles ils vouaient un culte domestique. Des images, on passe alors aux murs des temples couverts d’hiéroglyphes : l’espace archéologique ici convoqué pour marquer le temps n’est plus grec mais égyptien. Et de fait : l’historiographie grecque, depuis Hérodote, démarre en Égypte21.

De l’archéologie aux tableaux : l’espace du temps

Stanyan opère ici un curieux déplacement : partant du défaut d’archives grecques, il dresse le tableau d’une saturation d’inscriptions égyptiennes. L’origine des temps est une écriture à la fois déplacée et imagée22. Elle ne s’incarne pas dans un récit des origines, mais dans des images trouvées, des édifices recouverts d’hiéroglyphes, des colonnes chargées de doctrines hermétiques : n’oublions pas qu’on n’en savait pas alors déchiffrer l’écriture. La textualité illisible des origines diffuse dans un espace ruiné par le temps, menacé par les inondations du Nil, relégué à la périphérie du monde. Cet espace de l’aporie originaire du temps est visuel ; il déroute le récit et s’offre à l’historien comme matériau à disposer :

Après avoir parlé des matériaux que j’ai ramassés, il est à propos de montrer comment je les ai disposés23. Je n’ai point trouvé de méthode plus claire que celle qui règne dans notre histoire romaine : je l’ai suivie dans la division des livres, des chapitres et partout ailleurs où elle a pu se prêter à mon sujet ; mais comme les affaires de Grèce et de Rome ne sont pas tout à fait les mêmes, il a fallu les traiter dans un ordre un peu différent. On voit d’un coup d’œil, la naissance, les progrès et la grandeur de Rome ; toutes ces colonies dont elle s’accroissait avec le temps, soumises aux mêmes lois aussitôt que conquises, étaient autant de branches qui partaient d’un même tronc, avec lequel elles ne faisaient qu’un tout : de là ce fil continu dans la conduite des événements de Rome, et qui se rompt à chaque instant dans l’histoire de Grèce. (DPV, I, p. 71-72)

Nous avons montré comment Stanyan, en partant du modèle chronographique chrétien, s’en était écarté ; de la même manière ici, il évoque d’abord l’historiographie romaine et le modèle progressif, linéaire, narratif de « conduite des événements » qui la sous-tend, pour lui opposer l’histoire de Grèce. Diderot, dans sa traduction, accentue cette rupture épistémologique. Stanyan évoquait la documentation qui composait son histoire (« the chief Materials of which this History is compos’d ») ; elle devient les « matériaux que j’ai amassés » : l’ordre textuel de la composition est remplacé par l’effet de volume des matériaux amassés. Stanyan écrivait qu’il avait résumé, compilé ces documents : « I have digested them ». Pour Diderot, il les a disposés. De l’architecture rhétorique du discours historique, on est passé à un dispositif administrant coexistence et circulation entre des ensembles discontinus.

Les Grecs avaient à faire à la plupart des peuples connus ; ils étaient partagés en différentes républiques, entièrement indépendantes les unes des autres ; toutes jalouses de la supériorité et par conséquent divisées par intérêt, tant que le besoin ne les réunissait pas contre un ennemi commun ; ainsi ce que Florus dit des Romains n’est pas moins vrai des Grecs, que leur histoire est celle du genre humain24. La liberté était un but qu’elles avaient toutes en vue ; mais chacune y tendait et s’y conservait à sa façon : de là cette variété d’événements, cette confusion d’affaires difficiles à manier, et qu’il faudrait pourtant assujettir à l’ordre des temps et des lieux pour en composer un corps d’histoire bien lié dans toutes ses parties. (ibid.)

Le jeu du commerce, de l’union, du commun, d’une part, de la différence, de l’indépendance, de la division, d’autre part, se substitue à la conduite linéaire des événements et s’émancipe d’un « ordre des temps » pour composer « un corps d’histoire », c’est-à-dire un dispositif. Cette « quantité d’objets présentés à la fois », cette archipellisation du temps historique à partir d’une Grèce « ramassée par pelotons en différents États républicains25 » s’ordonne en effet, même si son ordre n’est plus discursif : la lutte contre l’ennemi commun, qui n’est pas seulement l’opposition à la Perse des guerres médiques26, ou à la Macédoine de Philippe27, mais la prise de conscience d’un combat universel pour la liberté, transforme l’histoire locale des événements en histoire générale du genre humain. Le corps d’histoire manifeste, dans la confusion même des événéments, cette émergence et cette idée. Le temps historique, avec ses ruptures, ses replis, ses superpositions, ses circulations, est le dispositif de cette liberté.

Il ne s’agit de rien d’autre dans l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron. D’emblée, Diderot superpose les temps et les « dispositions » : dispositions de l’écrivain méditant à la campagne et n’ambitionnant « que l’approbation de ma conscience et le suffrage de quelques amis » (DPV, XXV, p. 35) ; dispositions du lecteur accueillant le portrait du philosophe calomnié et répercutant l’objectif de sa vengeance par Diderot ; temps de la jeunesse qui « aime les événements » et temps de la vieillesse, qui lui préfère « les réflexions » ; juxtaposition du discours de Sénèque et de la parole de Diderot :

Si l’on n’entend que moi, on me reprochera d’être décousu, peut-être même obscur, surtout aux endroits où j’examine les ouvrages de Séneque ; et l’on me lira, je ne dis pas avec autant de plaisir, comme on lit les Maximes de la Rochefoucault, et un chapitre de La Bruyère ; mais si l’on jette alternativement les yeux sur la page de Séneque et sur la mienne, on remarquera dans celle-ci plus d’ordre, plus de clarté, selon qu’on se mettra plus fidèlement à ma place, qu’on aura plus ou moins d’analogie avec le philosophe et avec moi ; et l’on ne tardera pas à s’apercevoir que c’est autant mon âme que je peins que celle des différents personnages qui s’offrent à mon récit. (DPV, XXV, p. 36)

On voit ici comment la question du style de Diderot, sa prédilection pour la forme brève, le fragment, la parataxe s’articule à ce que nous avons appelé une conception horizontale du temps historique, qui juxtapose voire superpose les temporalités, faisant prévaloir l’analogie contre la diachronie. On ne peut s’empêcher ici de penser au dispositif de la double colonne qui, dans Glas de Derrida, met en regard sur une même page un texte sur Hegel et la famille et un autre sur Genet :

Une première lecture peut faire comme si deux textes dressés, l’un contre l’autre ou l’un sans l’autre, entre eux ne communiquaient pas. Et d’une certaine façon délibérée, cela reste vrai, quant au prétexte, à l’objet, à la langue, au style, au rythme, à la loi. Une dialectique d’un côté, une galactique de l’autre, hétérogènes et cependant indiscernables dans leurs effets, parfois jusqu’à l’hallucination. Entre les deux, le battant d’un autre texte, on dirait d’une autre « logique »28.

Le temps de l’Histoire est le temps de l’hétérogénéité des temps. Derrida glisse, entre la dialectique de Hegel et la « galactique » de Genet, le coin de la déconstruction « le battant d’un autre texte », comme on dirait du battant d’une porte, et c’est déjà la métaphore shakespearienne du temps hors de ses gonds à partir de laquelle retourner contre elle-même la fin de l’Histoire29. Mais Diderot procède également avec trois termes : nous invitant à placer côte à côte « la page de Sénèque et […] la mienne », c’est-à-dire l’ordre et la clarté du stoïcien antique d’un côté, le décousu et l’obscurité du moraliste moderne de l’autre, il ouvre le battant d’un troisième auteur et d’un troisième texte, dont La Rochefoucauld et La Bruyère sont les figures renversées : c’est Rousseau et ce sont Les Confessions, que l’Essai tout à la fois mime et réfute, dans le mouvement révolté de la forme même de l’essai30.

Horizontalité du temps : circulation, commerce

Il ne s’agit d’ailleurs essentiellement ni de juxtaposer des textes, ni de superposer des temps, mais bien, par le jeu de l’écriture à plusieurs mains (dont la double colonne est la prémisse), de déconstruire le système des causalités et des fins sur quoi repose l’idée même d’un temps de l’Histoire. En témoigne la première insertion de Diderot dans l’Histoire des deux Indes de Raynal31. Raynal avait écrit :

L’Europe a fondé par-tout des colonies : mais connoît-elle les principes sur lesquels on doit les fonder ? Elle a un commerce d’échange, d’économie, d’industrie. Ce commerce passe d’un peuple à l’autre. Ne peut-on découvrir par quels moyens & dans quelles circonstances ? Depuis qu’on connoît l’Amérique & la route du cap, des nations qui n’étoient rien sont devenues puissantes ; d’autres qui faisoient trembler l’Europe, se sont affoiblies. Comment ces découvertes ont-elles influé sur l’état de ces peuples ? Pourquoi enfin les nations les plus florissantes & les plus riches ne sont-elles pas toujours celles à qui la nature a le plus donné ? Il faut, pour s’éclairer sur ces questions importantes, jetter un coup-d’œil sur l’état où étoit l’Europe avant les découvertes dont nous avons parlé ; suivre en détail les événemens dont elles ont été la cause, & finir par considérer l’état de l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui32.

Le cahier des charges ici posé pour une Histoire des deux Indes répond scrupuleusement à l’ἱστορία grecque, qui signifie l’enquête : Raynal propose d’enquêter sur les principes d’une fondation. À l’interrogation éthique et politique sur les principes, il adjoint la recherche des moyens et des circonstances, c’est-à-dire l’analyse de l’événement comme perturbation d’un milieu. Vient enfin la description des conséquences de la perturbation, qui constitue proprement la trame du récit historique (« suivre en détail les événemens dont [ces découvertes] ont été la cause »). Par ce récit, on passe de « l’état où étoit l’Europe avant les découvertes » à « l’état de l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui », c’est-à-dire d’un tableau à un autre tableau. Le récit, présenté comme équivalent du temps historique, est la conjointure d’états divergents dans le temps. Il épouse le mouvement des découvertes et des routes commerciales qu’elles ont induites. Évolution dans le temps, système des causes présidant à cette évolution, trajectoire des découvertes et récit du passage d’un état à un autre état se correspondent. Diderot va faire voler en éclats cette conjonction de paradigmes et de moyens :

Telle est la tâche effrayante que je me suis proposé de remplir. J’y ai consacré ma vie. J’ai appellé à mon secours les hommes instruits de toutes les nations. J’ai interrogé les vivans & les morts : les vivans, dont la voix se fait entendre à mes côtés ; les morts, qui nous ont transmis leurs opinions & leurs connoissances, en quelque langue qu’ils aient écrit. J’ai pesé leur autorité ; j’ai opposé leurs témoignages ; j’ai éclairci les faits. Si l’on m’eût nommé sous la ligne ou sous le pôle un homme en état de m’éclairer sur quelque point important, j’aurois été sous le pôle ou sous la ligne, le sommer de s’ouvrir à moi. L’image auguste de la vérité m’a toujours été présente. O vérité sainte ! c’est toi seule que j’ai respectée. Si mon ouvrage trouve encore quelques lecteurs dans les siecles à venir, je veux qu’en voyant combien j’ai été dégagé de passions & de préjugés, ils ignorent la contrée où je pris naissance ; sous quel gouvernement je vivois ; quelles fonctions j’exerçois dans mon pays ; quel culte je professai : je veux qu’ils me croient tous leur concitoyen & leur ami. (Suite du précédent, notée par Mme de Vandeul comme de Diderot)

À la recherche, à la description d’un enchaînement historique, Diderot substitue la constitution d’un réseau d’informations sur le modèle du réseau encyclopédique33. Plus généralement, on reconnaît là le dispositif dialogique qui est sa marque de fabrique : ce commerce des voix qui vient faire tableau ne se résume pas à une pause dramatique qui habillerait le discours d’une scénographie. Non seulement le réseau est la visée même du discours de l’historien cherchant à démontrer la congruence entre la densification des circulations commerciales et le processus de civilisation, mais, faisant dialoguer les vivants et les morts, il institue lui aussi la profondeur des temps, y compris contre cette congruence : car il faudra d’un même mouvement décrire l’expansion coloniale et en dénoncer les méfaits, suivre un développement de civilisation et retourner ce développement contre lui-même34. La modélisation du temps comme réseau implique le basculement du modèle textuel de continuité discursive vers le paradigme visuel du face à face : vivants et morts, proches et lointains, les interlocuteurs de l’historien s’ouvrent à lui en présence de l’image de la vérité. Leur concert n’a de valeur que parce qu’il respecte la sainte vérité, c’est-à-dire qu’il se place sous son regard et ordonne les voix, les témoignages, sous ses auspices. Le respect de la vérité prépare lui-même le regard de la postérité, figuré par les lecteurs des siècles à venir lisant l’Histoire des deux Indes. Culture du passé, enquête du présent, lecture à venir : Diderot déploie bien ici la profondeur des temps ; mais c’est pour la réduire aussitôt, au nom de l’immédiateté sensible du réseau historien placé sous le signe de l’amour de la vérité et de la communauté virtuelle, transséculaire et transcontinentale, de ses sectateurs. À l’espace et au temps se substitue alors la dimension de l’élévation :

Le premier soin, le premier devoir, quand on traite des matieres importantes au bonheur des hommes, ce doit être de purger son ame de toute crainte, de toute espérance. Elevé au-dessus de toutes les considérations humaines, c’est alors qu’on plane au-dessus de l’atmosphere, & qu’on voit le globe au-dessous de soi35. C’est delà qu’on laisse tomber des larmes sur le génie persécuté, sur le talent oublié, sur la vertu malheureuse. C’est delà qu’on verse l’imprécation & l’ignominie sur ceux qui trompent les hommes, & sur ceux qui les oppriment. C’est delà qu’on voit la tête orgueilleuse du tyran s’abaisser & se couvrir de fange, tandis que le front modeste du juste touche la voûte des cieux. C’est-là que j’ai pu véritablement m’écrier : je suis libre, & me sentir au niveau de mon sujet. C’est-là enfin que, voyant à mes pieds ces belles contrées où fleurissent les sciences & les arts, & que les ténebres de la barbarie avoient si long-temps occupées, je me suis demandé : qui est-ce qui a creusé ces canaux ? qui est-ce qui a desséché ces plaines ? qui est-ce qui a fondé ces villes ? qui est-ce qui a rassemblé, vêtu, civilisé ces peuples ? & qu’alors toutes les voix des hommes éclairés qui sont parmi elles m’ont répondu : c’est le commerce, c’est le commerce. (ibid.)

L’élévation met en tension le tableau mondial des iniquités et le moteur historique des causalités. Ils sont visiblement contradictoires : d’un côté « le génie persécuté, […] le talent oublié, […] la vertu malheureuse » ne peuvent susciter que la révolte ; de l’autre « ces belles contrées où fleurissent les sciences & les arts » sont mises au crédit du commerce, par l’éloge duquel Diderot conclut. Faut-il en déduire que les persécutions se situent dans « les ténèbres de la barbarie » auxquelles la causalité lumineuse du commerce est opposée ? On peut en douter : entre les deux se glisse une disjonction logique qui est la disjonction de la chose et de la cause, de la temporalité révoltée du présent et du processus de la civilisation, qui oblitère cette révolte, mais dont la disposition des images dans cette invocation diderotienne suggère que, peut-être, elle le fonde. Raynal reprend ici la parole, il n’est plus question évidemment de génie ni d’innocence persécutée, encore moins de tyran couvert par la fange de l’opprobre et l’abaissement de la révolution :

En effet, les peuples qui ont poli tous les autres, ont été commerçans. Les Phéniciens36 n’étoient qu’une nation très-bornée dans son territoire & dans sa puissance ; & c’est la premiere dans l’histoire des nations. Il n’en est aucune qui ne parle de ce peuple. Il fut connu par-tout ; il vit encore par sa renommée : c’est qu’il était navigateur.

On retrouve le dessein général de l’Histoire des deux Indes : le mouvement de l’Histoire est porté par le commerce, dont le vecteur premier est la navigation ; le déplacement dans l’espace constitue la base de l’évolution dans le temps ; le processus historique de civilisation passe par une circulation géographique. L’évocation de tous les peuples suivants est prise dans cette tension : d’un côté une frontière originaire, une limite naturelle, une séparation ; de l’autre, les voyages, la navigation, le commerce pour la conjurer. L’histoire met la carte en mouvement, convertit la topographie en chronographie. Et réciproquement, ce discours de l’histoire s’appuie sur les effets de masse et de couleur des territoires qui installent le dispositif de l’archipel37, sur la découpe des littoraux qui indique les limites à franchir, sur le quadrillage de la rose des vents qui accueillera les itinéraires.

Temps métaphysique, temps historial

Détail de la carte des îles de Java, Sumatra et Borné (Atlas portatif pour servir l’intelligence de l’Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes, 1773, 31/67)

Détail de la carte des îles de Java, Sumatra et Borné (Atlas portatif pour servir l’intelligence de l’Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes, 1773, 31/67)

Cette articulation d’un temps horizontal à un espace en archipel s’est concrétisée très matériellement dans l’édition de l’Histoire des deux Indes par l’adjonction dès 1773 d’un atlas portatif aux dix-neuf livres de texte38. Arrimé aux dix-neuf livres, l’atlas matérialise le dispositif anticipé par Diderot dans sa première insertion à l’Histoire des deux Indes : il ouvre à l’expérience du temps comme élévation, qui est à la fois mise à distance du globe depuis laquelle saisir la mondéité du monde39 (« C’est delà qu’on laisse tomber des larmes sur le génie persécuté… C’est delà qu’on verse l’imprécation… C’est delà qu’on voit la tête orgueilleuse du tyran… ») et engagement dans un être-au-monde40 qui supprime cette distance dans la production immédiate d’un être-là (« C’est-là que j’ai pu véritablement m’écrier : je suis libre, & me sentir au niveau de mon sujet. C’est-là enfin que… je me suis demandé : qui est-ce qui a creusé ces canaux ? … & qu’alors toutes les voix… m’ont répondu : c’est le commerce, c’est le commerce. »). Élévation et être-là, ou être-là et être-delà, sont alors éprouvés conjointement comme expérience du souci41, que préfigurait le face à face avec l’image de la vérité : « Le premier soin, le premier devoir, quand on traite des matieres importantes au bonheur des hommes, ce doit être de purger son âme de toute crainte, de toute espérance », écrivait Diderot.

On peut suivre ainsi, dans le discours de Diderot sur l’histoire, la constitution du temps heideggérien, de la mondéité du monde au souci, dont la constitution temporelle est éprouvée à la fois intimement comme temporellité42 (qui passe chez Diderot par l’identification à Sénèque et la saisie stoïcienne de l’être vers la mort) et politiquement comme historialité43 d’un héritage et d’un destin (dans l’Histoire des deux Indes, l’avenir originel d’une frontière et le devenir rétrospectif d’une liberté). Non que Diderot préfigure ainsi quoi que ce soit de la métaphysique heideggérienne, ni ne révèle, par ces homologies, une proximité idéologique. Sur ces plans, bien sûr, tous les oppose : mais Heidegger, si l’on peut dire, formule le dispositif du temps diderotien. En quelque sorte, et sans doute bien malgré lui, il en hérite ; peut-être le rencontre-t-il simplement, accidentellement. Ce qu’il dispose et énonce dans Être et temps nous permet en tout cas, par transposition, de saisir le temps diderotien dans sa différence radicale d’avec le temps de la philosophie classique, dont Ricœur ordonne la compréhension à partir de la double aporie du temps-mouvement d’Aristote et du temps-intentio augustinien44.

Ricœur reflète en cela la compréhension classique de la notion de durée, telle qu’elle est formulée par exemple à l’article Temps du dictionnaire des Jésuites de Trévoux (éd. 172145), lequel reprend presque mot pour mot l’article de Furetière (170146). L’article débute ainsi :

Temps. s. m. Quantité discrette47 & successive ; qui sert de mesure à la durée des êtres. <Tempus, ætas48.> Les hommes ont choisi les révolutions du soleil, & de la lune comme la mesure la plus propre du tems, parce qu’on les peut voir par tout. Le tems est la durée des chôses mesurées par le mouvement du soleil. Regis49. Ne pèrdons point le tems qui nous reste à regretter celui que nous avons déjà pèrdu. La Font50. Les montres, les horloges, les clépsydres, les quadrans sèrvent à mesurer, à marquer le tems. Les Payens peignoient Saturne avec une faux, & ils ont feint qu’il dévoroit ses propres enfans, pour figurer que le tems consume tout. Les plus superbes habits ne réparent que foiblement les ravages du tems. S. Évr51. Le meilleur emploi du tems, est de le passer agréablement. Nic52. Je compte pour pèrdu tout le tems que je passe sans vous voir. Vill. Le tems futur n’est pas dans les mains de la Fortune, il est dans celles de Dieu ; mais il nous a donné le tems présent comme un talent dont il nous demandera compte. Nic53. Le tems n’a point de prise sur le mérite de l’ésprit. S. Évr54. Il n’appartient qu’au tems de consoler les grandes douleurs. M. Scud55. N’attendons pas à connoître le prix du tems qu’il soit inutile de le connoître. Nic56. Il faut que nôtre empressement à bien user du tems, égale la vîtesse avec laquelle il s’écoule. Id57. (Dictionnaire de Trévoux, éd. 1721, t. V, p. 95).

Si l’on ôte le très léger habillage mondain de cette entrée en matière (quelques vers galants de La Fontaine mis en prose, une stance de Corneille renversée et attribuée à Saint Evremond, une citation de la Clélie sortie de son contexte), le fond doctrinal est en fait repris de la scolastique, notamment de Suárez et du rabattement qu’il opère du temps sur la durée58. La durée est le noyau de la pensée du temps, qui n’en constitue que la mesure, que l’expression phénoménale. Mais le Dictionnaire ne reprend pas la distinction qu’introduit Descartes entre la durée, conçue comme propriété, mode ou attribut des choses, et le temps, qui est la manière dont nous pensons la durée, un modus cogitandi qu’on peut décoller de la notion même de mouvement, inhérente à la durée59. Dès lors que la forme du temps, irréductible à sa durée, n’est pas prise en compte, le temps demeure inscrit dans la polarité du mesurable et du non mesurable, du déterminé et de l’indéterminé, de l’existence et de l’éternité, comme le marque plus nettement encore l’article Durée, pour lequel Trévoux suit à nouveau Furetière :

Durée. s. f. Pèrseverance des chôses dans leur être ; tems mesuré par la subsistance de quelque chôse. Spatium. <Longue durée. Diuturnitas60.> Le tems est défini par les Philosophes, la durée d’un mouvement. Dieu a promis à ses élus une gloire d’éternelle durée. Cette fougue est trop violente, elle ne sera pas de durée. Nous ne jouïssons de la vie qu’à mesure que nous la perdons : chaque moment en abrège la durée61. On juge de la durée du tems selon la disposition où l’on se trouve : celui qui est accablé de tristesse s’ennuye de la durée du tems, parce qu’elle lui est pénible, & qu’il y fait plus d’attention. Maleb62. La durée des heures, au regard de l’ennui & du chagrin, se fait plus sentir que celle des années. Bouh63. Les Dieux ne sont immortels que par la durée de leurs plaisirs. Dac64. Les passions veulent être conduites avec art, pour en étendre la durée, afin qu’elles ne s’épuisent pas trop tôt65. La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous, que la durée de nôtre vie. Rochef66. Je ne mesure pas ma vie par la durée du tems ; mais par la durée de la gloire. Bouh67. Les Dames pour l’ordinaire trouvent leurs maris de longue durée. Ch de Mer68. Cette femme s’est mis dans l’esprit d’égaler la durée de son deuil à celle de sa vie ; & a choisi cette triste & fatiguante voye pour acquérir de la réputation. M. Esp.
Il n’est rien ici bas d’éternelle durée. Mach69.
Cette tendre amitié par tant de fois jurée,
Qui devoit surpasser les siécles en durée,
A la fin s’est éteinte. Voit70.

Derrière ceux que le dictionnaire désigne comme les Philosophes, nous reconnaissons Aristote, et sa définition, dans la Physique, du temps comme quelque chose du mouvement, qui permet, par la notion de durée, de dégager le temps du périmètre de l’ontologie, et de l’appréhender (sinon de le réduire) par une phénoménologie de la mesure. La définition des « philosophes » est cependant précédée d’une formule spinoziste qui, à travers la tradition scholastique71, ramène le temps à l’expérience existentielle, incommensurable, formulée par saint Augustin. Les exemples qui suivent s’inscrivent dans cette polarité : éternité de la gloire des élus chrétiens, du plaisir des dieux épicuriens, d’un deuil sans fin d’un côté, exhibant la jouissance pure de l’être hors du temps, variabilité du temps psychique de l’autre, mesurée à l’aune de la violence passionnée, de l’angoisse de la mort, de l’ennui. De ce temps là, l’Histoire est absente.

Le temps dans l’Encyclopédie : grammaire et procédure

L’Encyclopédie rompt avec cette appréhension du temps, entre mesure et démesure de la durée. Mais cette rupture n’est pas immédiatement perceptible. Comme dans les Dictionnaires, nous y trouvons un article Durée et un article Tems, même si, contrairement à un usage fréquent dans l’Encyclopédie pour les articles lexicaux72, ni l’un ni l’autre ne reprennent un seul mot de Furetière et de Trévoux73. Le premier article s’intitule Durée, Tems, et présente ces deux termes comme synonymes, ce qui semble proroger le modèle de compréhension scolastique établi par Suárez, et ignorer Descartes, qui n’est mentionné dans aucun des deux articles. Pourtant D’Alembert, qui signe le premier article, introduit d’emblée une différence radicale en présentant Durée, Tems comme un article de grammaire :

Durée, Tems, synon. (Gram.) ces mots different en ce que la durée se rapporte aux choses, & le tems aux personnes. On dit la durée d’une action, & le tems qu’on met à la faire. La durée a aussi rapport au commencement & à la fin de quelque chose, & désigne l’espace écoulé entre ce commencement & cette fin; & le tems désigne seulement quelque partie de cet espace, ou désigne cet espace d’une maniere vague. Ainsi on dit, en parlant d’un prince, que la durée de son regne a été de tant d’années, & qu’il est arrivé tel évenement pendant le tems de son regne ; que la durée de son regne a été courte, & que le tems en a été heureux pour ses sujets. (O)

Synonymes, les mots pourtant diffèrent. Le rapport aux personnes est une référence voilée au modus cogitandi cartésien. Mais ce sont les exemples qui consacrent avec éclat la rupture. Temps du prince, de son action politique, des événements de son règne : sous couvert de grammaire, le temps de D’Alembert est d’abord politique, ce qu’on ne trouvait pas dans les Dictionnaires. Il déconstruit d’autre part la polarité du mesurable et du non mesurable : son temps est un temps placé en quelque sorte à la limite de la durée, un temps qui comporte, pour ce qui est de sa durée, quelque chose de vague : entre un début et une fin, le temps « désigne cet espace d’une maniere vague ». Par ce vague du temps, le temps politique central est articulé au réseau grammatical des catégories du temps. Car c’est sans doute à ce premier article Durée, Tems que renvoient, lorsqu’on y lit « Voyez Temps » ou « voir article Temps74 », les articles Grec, Hypallage, Imparfait, Impératif, Impersonnel, Indéfini, Inflexion, Irrégulier, Paradigme, Parfait, et Supin, tous articles de grammaire et presque tous signés de Beauzée. La grammaire du ou des temps structure la langue selon l’opposition aspectuelle75 du perfectif et de l’imperfectif, du déterminé et de l’indéterminé, de ce qui s’inscrit dans une époque76 et de ce qui, faisant abstraction de toutes, les gouverne et ordonne leurs rapports : mais l’indéfini n’est plus ce qui nous fait sortir du temps ; il devient, grammaticalement, une catégorie positive du temps. Depuis ce qui résiste à la délimitation dans le temps (la durée), à la délimitation comme temps (époque), la grammaire déploie la variété des temps grecs, l’irréductibilité de l’impersonnel à la notion de temps, l’inflexion qui marque le temps mais brouille l’étymologie, le supin comme prétérit et comme nom. A chaque fois, quand il est question de temps dans la Grammaire, quelque chose est brouillé : le temps manifeste la crise des taxinomies de la pensée classique ; c’est un signe de reconnaissance, de distinction, un élément de caractérisation, mais dans le même temps ce signe renvoie à un dehors du classement qui le surplombe.

Encyclopédie,
article Tems, rubrique de grammaire par Beauzée, Enc., XVI, p. 109

Encyclopédie, article Tems, rubrique de grammaire par Beauzée, Enc., XVI, p. 109

Mais peut-être ces articles de grammaire font-ils déjà référence au second article Tems, qui court sur près de trente pages au tome XVI de l’Encyclopédie, constitue par là un véritable petit traité, et décline des rubriques de métaphysique, de grammaire77, de critique sacrée et de mythologie78, une rubrique signée par D’Alembert et traitant du climat, une pour les « Effets du tems sur les plantes », une de philosophie et morale, à laquelle succèdent la marine, la jurisprudence, la musique, la peinture, le manège, l’escrime, la vènerie…

Dans ce massif typique de la pléthore encyclopédique, l’équilibre premier cependant n’a guère changé : la rubrique de métaphysique, à partir du catalogue des « différentes opinions des philosophes sur le tems » (Locke d’abord, puis Aristote et les Péripatéticiens, les Épicuriens et les corpusculaires, enfin Formey79), continue d’opposer temps et durée, tandis que la rubrique de grammaire constitue, avec ses tableaux et ses systèmes des temps, par sa longueur même, l’épine dorsale de l’ensemble de l’article. Il n’est pas jusqu’aux articles de danse, Contre-tems, Contre-tems de gavotte, Contre-tems de chaconne, Contre-tems balonné, qui, définissant le rythme de la danse par la manière de sauter, avant, pendant ou après le pas, ne répercutent musicalement le jeu politique de l’action et de l’époque, la différence grammaticale du défini et de l’indéfini, l’écart métaphysique entre le mouvement et la période, entre la révolution et la durée marquée, entre le flux et la succession des parties.

Le « contre-tems » systématise cette polarité en procédure : il n’oppose plus deux catégories exclusives du temps (inscrit dans la durée, fixant celle-ci, la déterminant) et du hors-temps (qui ménage le vague et méconnaît la mesure), mais les enchaîne l’une à la suite de l’autre, comme succession d’un premier, puis d’un second temps :

Contre-tems balonné ou a deux mouvemens ; il se fait en avant, en arriere, & de côté, l’un comme les autres. Le premier se fait du pié droit […].Le second, qui se fait en arriere, s'exécute en observant les mêmes regles […].Le troisieme & celui qui se fait de côté, se prend ordinairement après un pas de bourrée dessus & dessous […]. (Enc., IV, p. 143)
<i>Encyclopédie</i>, planches de Soierie, 5ème section. Formation de la maille sur la lisse à nœuds. Premier et deuxième temps. Troisième et quatrième temps.

Encyclopédie, planches de Soierie, 5ème section. Formation de la maille sur la lisse à nœuds. Premier et deuxième temps. Troisième et quatrième temps.

Face aux systèmes de la métaphysique et de la grammaire et à la mise en tension qu’ils opèrent de la durée et du temps, du défini et de l’indéfini, du prétérit et de son indistinction avec le présent, on voit émerger, avec le pas de danse, un autre rapport au temps, procédural et directement lié à la technique : du « Contre-tems », il n’y a qu’un pas au temps de la fabrication. Par exemple, dans l’explication des planches de Soierie, on trouve, en légende de la planche XCVI, « Maniere d’entaquer80 le velours & les différens temps de cette opération. », et pour les planches CXXVII et CXXVIII qui décrivent la manière de chiner les étoffes, « Lisse à crochets, premier & second temps de la formation de la maille. », puis « Lisse à nœuds, premier & second temps de la formation de la maille. », enfin « Lisse à nœuds, troisieme & quatrieme temps de la formation de la maille. » A chaque fois, la planche décrit le nouage mécanique de la maille, qui se décompose en temps : à la planche 127, la bobine est d’abord, à gauche, lancée dans la boucle supérieure, depuis laquelle elle retombe – premier nœud, premier temps ; elle tourne ensuite, dans la partie médiane, autour du fil qu’elle vient de lever – deuxième nœud, deuxième temps, c’est la partie droite de la planche ; à la planche 128, la bobine est alors glissée dans la partie inférieure de la lisse, le fil passe dans la boucle inférieure formée par le nouveau rang créé à la planche précédente, faisant remonter le deuxième nœud juste sous la tige médiane – troisième nœud, troisième temps ; enfin, le nœud médian est ramené sous la lisse, où il constitue une maille supplémentaire. Sur le dessin de gauche un nœud se fait autour de la tige inférieure, il y en aura en fait deux avant de relancer la bobine vers la boucle supérieure suivante – quatrième et cinquième nœud, quatrième temps dans la formation de la maille.

Bien sûr, le fil de la navette décrit un mouvement. Bien sûr, ce mouvement se décompose en quantités discrètes et successives. Bien sûr, ces quantités peuvent être rapportées à des durées. Il n’empêche : ce n’est pas ici ce que désigne le temps. Les temps du tissage en fixent la méthode et la procédure, non la durée. Ils structurent le processus de production comme le temps des verbes structure, non la durée d’une action, mais ses modalités : la procédure est une succession de modalités, elle intègre, elle décline le système des modalités d’une action donnée. Le temps procédural de l’industrie encyclopédique dépasse ainsi dialectiquement la polarité grammaticale du temps, qui s’est elle-même substituée au noyau de la durée, frappé de vague et d’indétermination. Le temps industriel prépare l’abolition de la durée (qui cesse d’être une valeur, qui idéalement devrait se réduire à un point) et horizontalise les procédures. Tous les fils devraient pouvoir se nouer à la fois, les planches CXXVII et CXXVIII nous en présentent deux simultanément qui nous permettent de saisir de façon synoptique l’ensemble de la procédure : la planche devient double colonne, sa succession temporelle devient juxtaposition analogique.

L’envers de la procédure : néant et vicissitude

Est-ce à dire que le temps métaphysique ait disparu du champ encyclopédique et qu’il ne compte pour rien pour Diderot ? Il est sûr que Diderot commence par se défier du temps apologétique : « Le temps des révélations, des prodiges et des missions extraordinaires est passé. Le christianisme n’a plus besoin de cet échafaudage », écrit-il dans les Pensées philosophiques (§41, DPV, II, p. 37). Et dans La Promenade du sceptique, le récit mosaïque des origines devient un tissu de contes de grand-pères :

Son histoire est toute fondée sur les récits que faisaient sous la cheminée les grands-pères à leurs enfants, d’après les narrations verbales de leurs grands-pères, et ainsi de suite jusqu’au premier. Secret infaillible pour ne point altérer la vérité des événements ! (DPV, II, p. 100)

L’Histoire est ailleurs, et ce n’est ni à la Physique d’Aristote, ni aux Confessions d’Augustin, ni au De rerum duratione de Suárez, ni même aux Principes de la philosophie de Descartes que Diderot s’affronte. Il vise plutôt, de la Lettre sur les aveugles au Rêve de D’Alembert, l’optique et le dualisme cartésiens, le mécanisme de La Mettrie, le sensualisme de Condillac, qu’il conteste, réfute… ou prolonge. Quant au hors-temps divin de l’éternité il ne se manifeste que bien rarement, plutôt par dérision ou défi que comme objet de pensée et de représentation, et ce alors même que le sujet occupe des pans entiers de la littérature apologétique et de son envers, la littérature clandestine : il suffit de songer à la Lettre de Thrasybule à Leucippe de Nicolas Fréret81 ou au traité anonyme Jordanus Brunus redivivus qui substitue à l’acte de création divine un ordre de la nature agissant par gradation chronologique82. À l’article Néant de l’Encyclopédie, que nous savons de Diderot par Naigeon, on peut lire cependant :

Néant, Rien, ou Négation, (Métaphys.) suivant les philosophes scholastiques, est une chose qui n’a point d’être réel83, & qui ne se conçoit & ne se nomme que par une négation84.

On voit des gens qui se plaignent qu’après tous les efforts imaginables pour concevoir le néant, ils n’en peuvent venir à bout. Qu’est-ce qui a précédé la création du monde ? qu’est-ce qui en tenoit la place ? Rien. Mais le moyen de se représenter ce rien ? Il est plus aisé de se représenter une matiere éternelle. Ces gens là font des efforts là où il n’en faudroit point faire, & voilà justement ce qui les embarrasse, ils veulent former quelque idée qui leur représente le rien; mais comme chaque idée est réelle, ce qu’elle leur représente est aussi réel. Quand nous parlons du néant, afin que nos pensées se disposent conformément à notre langage, & qu’elles y répondent, il faut s’abstenir de représenter quoi que ce soit. Avant la création Dieu existoit; mais qu’est-ce qui existoit, qu’est-ce qui tenoit la place du monde ? Rien ; point de place ; la place a été faite avec l’univers qui est sa propre place, car il est en soi-même, & non hors de soi-même. Il n’y avoit donc rien ; mais comment le concevoir ? Il ne faut rien concevoir. Qui dit rien déclare par son langage qu’il éloigne toute réalité ; il faut donc que la pensée pour répondre à ce langage écarte toute idée, & ne porte son attention sur quoi que ce soit de représentatif, à la vérité on ne s’abstient pas de toute pensée, on pense toujours ; mais dans ce cas-là penser c’est sentir simplement soi-même, c’est sentir qu’on s’abstient de se former des représentations. » (Enc., XI, p. 66-67)

À partir du non ens scholastique, retournant le subtil Suárez contre lui-même, Diderot révoque en doute un temps qui aurait précédé une Création, récupère au compte du matérialisme la pratique jésuite, voire mystique, de l’exercice spirituel, et substitue à l’ordre du langage, précipité face au néant, une disposition globale de la pensée, susceptible de l’accueillir. Cette expérience de pensée impose comme une évidence sensible immédiate, à partir de la sensation de soi (« sentir simplement soi-même »), l’existence d’« une matiere éternelle » dont il est si simple de se faire une représentation. Absence de représentation et représentation totale se confondent dans une expérience océanique qui est aussi une expérience d’immersion dans l’horizontalité du temps.

L’article Néant anticipe déjà sur Le Rêve de D’Alembert85, lorsque, non sans provocation, Diderot décrit à D’Alembert le processus de sa propre conception :

Diderot. – Avant que de faire un pas en avant, permettez-moi de vous faire l’histoire d’un des plus grands géomètres de l’Europe. Qu’était-ce d’abord que cet être merveilleux ? Rien.
D’Alembert. – Comment rien ! On ne fait rien de rien.
Diderot. – Vous prenez les mots trop à la lettre. (DPV, XVII, p. 95)

Rien est le point de décollement du langage vers l’expérience de pensée, de basculement du temps chrétien, qui achoppe à l’origine de la Création, vers le temps de la matière et de ses vicissitudes. Diderot décrira alors des étapes, une succession de « voilà », une procédure86, comme il y a une procédure pour tisser le velours de soie. Au commencement de cette procédure, il place un rien qui n’est pas une origine, qui défie les catégories de l’ontologie scolastique, un rien fait de molécules « éparses » dans le corps de « la belle et scélérate chanoinesse Tencin » et du « militaire La Touche… adolescent ». La physique rejoint ici le roman pour mettre en œuvre une catégorie du vague, de l’indéterminé, qu’elle emprunte au temps grammatical.

On le voit, la pensée diderotienne du temps se dissout dans des paysages de connaissance plus larges. La thèse selon laquelle « la sensibilité est une propriété universelle de la matière87 » rejoint une question centrale dans le débat sensualiste soulevé par l’Essai sur l’entendement humain de Locke88. Or c’est à partir de Locke que l’Encyclopédie ouvre l’article Tems :

M. Locke observe que l’idée du tems en général s’acquiert en considérant quelque partie d’une durée infinie, divisée par des mesures périodiques ; & l’idée de quelque tems particulier ou de longueur de durée, comme est un jour, une heure, &c. s’acquiert d’abord en remarquant certains corps qui se meuvent suivant des périodes régulieres, &, à ce qu’il semble, également distantes les unes des autres. (Enc, XVI, p. 93)

Passant de la durée à l’intervalle (ou à la période), de la morale à la mesure, Locke établit une procédure d’observation sur le modèle des étapes, des temps de la production. Diderot prendra appui sur ce modèle de régularité pour penser l’écart et l’irrégularité : la pensée du temps comme vicissitude, et notamment comme vicissitude physiologique, naît du retournement critique des modèles de production mécanisée. Comme l’indique Jaucourt, et contre toute attente, la pensée de la vicissitude est liée au projet même de l’Encyclopédie, placé sous l’égide du chancelier Bacon :

Vicissitudes, (Physiq. & Morale.) il n’est pas possible d’écrire ce mot sans y joindre les belles réflexions du chancelier Bacon, sur les vicissitudes célestes & sublunaires.
La matiere, dit ce grand homme, est dans un mouvement perpétuel, & ne s’arrête jamais. Elle produit les vicissitudes ou les mutations dans les globes célestes ; mais il n’appartient pas à nos foibles yeux de voir si haut. […] C’est ainsi que tout naît, s’accroît, change & dépérit, pour recommencer & finir encore, se perdant & se renouvellant sans cesse dans les espaces immenses de l’éternité. Mais il ne faut pas contempler plus au long la vicissitude des choses, de peur de se donner des vertiges89. Il suffit de se rappeller que le tems, les déluges & les tremblemens de terre sont les grands voiles de la mort qui ensevelissent tout dans l’oubli. (D. J.) (Enc., XVII, p. 237-238)

Bacon avait écrit dans ses Essais de morale et de politique un essai sur la vicissitude des choses90 : mettant en relation le proverbe de Salomon, « Rien de nouveau sous le soleil91 », avec la théorie platonicienne de la réminiscence92, Bacon commençait en quelque sorte par annuler le temps : la vicissitude est la représentation d’un univers globalement immobile, dont tous les mouvements s’annulent, tous les progrès sont destinés à l’oubli. Mais cet effacement périodique universel ne constituait qu’un cadre épistémologique liminaire, dont Bacon s’efforçait ensuite de limiter la portée : « The great winding-sheets, that bury all things in oblivion, are two ; deluges and earthquakes. » Les linceuls qui ensevelissent toutes choses dans l’oubli sont deux, il n’y en a que deux, les déluges et les tremblements de terre : autrement dit, ils sont rares, ils n’arrivent pas tous les jours. L’énumération qui suit des catastrophes naturelles conjure en quelque sorte l’oubli périodique sur lequel repose le principe de vicissitude : « elles n’absorbent ni ne détruisent pas un peuple de fond en comble » ; l’embrasement de Phaëton « n’a duré que l’espace d’un jour » : il n’a pas pu en un jour tout détruire ; la sècheresse du temps d’Élie « n’emporta pas tout le monde » ; la peste « ne ravit pas tout »93. Quant à ceux qui réchappent aux deux grandes calamités liminaires, ils « sont incapables de donner une tradition des tems » : cela ne veut pas dire que cette tradition est annulée, mais que le progrès des connaissances exigera un effort de remémoration, l’effort même que Platon identifie au progrès des connaissances94.

La démonstration se retourne donc contre elle-même selon un processus caractéristique de l’humanisme pré-moderne : Bacon se réclame à la fois d’une pensée religieuse conservatrice retranchée derrière les proverbes de Salomon et d’une tradition philosophique profane s’appuyant sur Platon pour promouvoir la science, le progrès et la promotion des savoirs95. La vicissitude est un fatalisme ; en limiter la portée paraît de bonne politique et de bon aloi. C’est donc subrepticement que, de cette modération, de ce suspens raisonnable, échappe la possibilité d’un progrès de civilisation, d’un développement du temps, esquissé dans la deuxième partie de l’Essai sur la vicissitude des choses, consacrée à l’Histoire96. Bacon oscillera continûment entre une représentation évolutive de la marche du temps, avec ses changements religieux, militaires, politiques, et une représentation cyclique ramenant tout progrès au seuil d’une décadence, dans le mouvement immobile de la vicissitude. La déconstruction baconienne de la vicissitude annule l’annulation du temps sans pour autant faire émerger une pensée propre du temps.

Jaucourt procède de la même manière indirecte dans l’article Vicissitudes. Mais s’appuyant sur Bacon, il peut oublier l’Ecclésiaste et aller plus loin que lui : sans qu’il y ait rien besoin d’ajouter, la simple référence à Bacon dans le contexte de l’Encyclopédie place d’emblée les vicissitudes dans le cadre épistémologique d’une science en marche. Diderot, dans le Prospectus, ne mettait-il pas Bacon en scène jetant « le plan d’un dictionnaire universel des sciences & des arts, en un temps où il n’y avait, pour ainsi dire, ni sciences ni arts. Ce génie extraordinaire, dans l’impossibilité de faire l’histoire de ce qu’on savait, faisait celle de ce qu’il fallait apprendre » (DPV, V, p. 91). D’Alembert surenchérissait dans le Discours préliminaire, le présentant comme celui qui « fit le catalogue immense de ce qui restoit à découvrir […] & fait connoître la nécessité de la Physique expérimentale, à laquelle on ne pensoit point encore » (Enc., I, p. xxiv).

Jaucourt pourtant ne s’écarte guère du chapitre « De la vicissitude des choses » qui ne semble guère compatible, à première lecture, avec ce portrait. La conclusion de l’article Vicissitudes cite presque littéralement la traduction française de Bacon dans l’édition de 1734 :

Bacon, 1625 : Certain it is, that the matter is in a perpetual flux, and never at a stay. The great winding-sheets, that bury all things in oblivion, are two ; deluges and earthquakes.
Traduction française de 1734 : Il est certain que la matière est dans un mouvement perpétuel, & qu’elle ne s’arrête jamais ; mais les déluges & les tremblemens de terre, sont les grands voiles de la mort qui ensevelissent tout dans l’oubli97.
Jaucourt, 1766 : Il suffit de se rappeller que le tems, les déluges & les tremblemens de terre sont les grands voiles de la mort qui ensevelissent tout dans l’oubli.

La traduction de 1734 crée un attribut (« sont les grands voiles de la mort ») en lieu et place du sujet (« the great winding-sheets… are »). Mais surtout, en supprimant are two, elle fait disparaître le travail critique de limitation de la vicissitude et rend obscure la logique démonstrative de l’essai. La métaphore concrète du linceul, énoncée chez Bacon avec une certaine distance et sans doute un peu d’ironie, devient dans la traduction la métaphore épique abstraite (et sérieuse) du voile de la mort qui s’abat sur le regard du héros transpercé au moment où il succombe98. Jaucourt en accentue encore la puissance en déplaçant la phrase, liminaire chez Bacon, à la fin de l’article, en en faisant l’image finale des vicissitudes.

Mais il y ajoute un mot : le temps. Par cet ajout, les vicissitudes cessent de désigner l’annulation du temps historique au regard de l’éternité pour devenir le point de basculement du temps vertical des continuités historiques (soumises à la vicissitude) vers le temps horizontal des flux et des réseaux de temporalités enchevêtrées (se manifestant comme les vicissitudes) : « tout naît, s’accroît, change & dépérit, pour recommencer & finir encore, se perdant & se renouvellant sans cesse dans les espaces immenses de l’éternité. » Cette phrase de Jaucourt, qui permet de définir le temps comme vicissitude active99, ne vient pas de Bacon. Elle évoque par ailleurs irrésistiblement le tableau de la nature qui précédait l’évocation de Bacon dans le Prospectus :

La nature ne nous offre que des choses particulières, infinies en nombre & sans aucune division fixe & déterminée. Tout s’y succède par des nuances insensibles. Et sur cette mer d’objets qui nous environne, s’il en paraît quelques uns, comme des pointes de rochers, qui semblent percer la surface & dominer les autres, ils ne doivent cet avantage qu’à des systèmes particuliers, qu’à des conventions vagues, & qu’à certains événements étrangers à l’arrangement physique des êtres, & aux vraies institutions de la philosophie. (DPV, V, p. 91.)

C’est cette disposition en nappe, avec ses pointes de temporalités hétérogènes100, qui empêche l’établissement d’une histoire de la nature assujettie à une taxinomie générale et nécessite le projet encyclopédique. De ce projet, Bacon constitue le fragile soubassement épistémologique, qui ne suppose pas seulement un nouveau rapport au savoir, mais aussi une nouvelle expérience du temps, dont le passage d’un principe de vicissitude à un tableau des vicissitudes marque l’émergence.

Les vicissitudes sont d’abord convoquées, ou plutôt révoquées comme reliquat d’une pensée chrétienne obsolète dont Diderot se débarrasse dans le premier entretien du Rêve de D’Alembert :

J’avoue qu’un être qui existe quelque part et qui ne correspond à aucun point de l’espace ; un être qui est inétendu et qui occupe de l’étendue ; qui est tout entier sous chaque partie de cette étendue ; qui diffère essentiellement de la matière et qui lui est uni ; qui la suit et qui la meut sans se mouvoir ; qui agit sur elle et qui en subit toutes les vicissitudes ; un être dont je n’ai pas la moindre idée, un être d’une nature aussi contradictoire est difficile à admettre. (DPV, XVII, p. 89.)

Cet être n’est pas seulement le Dieu des théologiens101 ; il est aussi la nature soumise aux vicissitudes, qui apparaît désormais comme un écran de causalité vague empêchant de penser scientifiquement le réseau des causalités.

D’Alembert. — Est-ce que la liaison des phénomènes est moins nécessaire dans un cas que dans un autre ?
Diderot. — Non. Mais la cause subit trop de vicissitudes particulières qui nous échappent pour que nous puissions compter infailliblement sur l’effet qui s’ensuivra. (DPV, XVII, p. 110.)

La liaison des phénomènes, le jeu de leur coprésence se substituent ici à l’enchaînement des causes, frappé d’obscurité par l’excès des vicissitudes.

Mais dans le rêve proprement dit, les vicissitudes reviennent comme affirmation positive de cette nouvelle temporalité horizontale : « Et si tout est en flux général, comme le spectacle de l’univers me le montre partout, que ne produiront point ici et ailleurs la durée et les vicissitudes de quelques millions de siècles ? », se murmure à lui-même D’Alembert délirant (DPV, XVII, p. 136).

Les vicissitudes remettent alors en question le temps vertical de l’unité du moi :

D’Alembert. — Docteur, encore un mot, et je vous envoie à votre patient. À travers toutes les vicissitudes que je subis dans le cours de ma durée, n’ayant peut-être pas à présent une des molécules que j’apportai en naissant, comment suis-je resté moi pour les autres et pour moi ? (DPV, XVII, p. 163.)

L’expérience phénoménologique du feuilletage des nappes de présent soumises à la vicissitude dissout l’unité ontologique d’un moi censé les traverser. Mais les vicissitudes sont en même temps constitutives de ce moi transversal dont elles forment l’histoire :

D’Alembert. — Et l’animal, que disait-il ?
Bordeu. — Que c’était par la mémoire qu’il était lui pour les autres et pour lui ; et j’ajouterais par la lenteur des vicissitudes. Si vous eussiez passé en un clin d’œil de la jeunesse à la décrépitude, vous auriez été jeté dans ce monde comme au premier moment de votre naissance ; vous n’auriez plus été vous ni pour les autres ni pour vous, pour les autres qui n’auraient point été eux pour vous. Tous les rapports auraient été anéantis, toute l’histoire de votre vie pour moi, toute l’histoire de la mienne pour vous, brouillée. (DPV, XVII, p. 164.)

La vicissitude proclamait l’oubli auquel sont vouées toutes choses, et l’impossibilité, la vanité, par cet oubli, de penser le temps. Retournant cet oubli en souci de la mémoire, Diderot ouvre ici, par le déroulé pantomimique de « la lenteur des vicissitudes », à une phénoménologie matérialiste du temps.



1 Ce chapitre, qui vient en complément des communications rassemblées ci-après et en constitue en quelque sorte la Préface-Annexe, doit beaucoup à Adrien Paschoud et au projet de recherche qu’il développe à l’université de Bâle sous l’égide du Fond National de recherche Suisse. C’est à lui que revient l’idée originale d’aborder Diderot sous l’angle du temps, c’est lui aussi qui a attiré notre attention sur la prégnance d’un temps théologique au cœur même de la pensée diderotienne et sur la position stratégique, à cet égard, de l’article Néant de l’Encyclopédie. Le thème de la vicissitude faisait d’autre part l’objet d’une communication de François Pépin qui a beaucoup stimulé les discussions lors du colloque. Que l’un et l’autre soient remerciés pour leur contribution à la réflexion commune.

2 « …ce qui m’a fait quelquefois comparer les fibres de nos organes à des cordes vibrantes sensibles. […] Cet instrument a des sauts étonnants, et une idée réveillée va faire quelquefois frémir une harmonique qui en est à un intervalle incompréhensible. » (Le Rêve de D’Alembert, DPV, XVII, p. 101).

3 Georges Daniel, Le Style de Diderot. Légende et structure, Genève, Droz, 1986, chap. V.

4 Pierre Frantz, L’Esthétique du tableau dans e théâtre du XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1998, chap. V (« Le tableau, un concept de poésie dramatique ») et VI (« L’espace et le temps »).

5 Stéphane Lojkine, « Dans le moment qui précède l’explosion... – Temporalité, représentation et pensée chez Diderot », in Zeitlichkeit in Text und Bild, Franzeska Sick, Christian Schöch (dir.), Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2007, p. 41-57.

6 Roland Desné, « Introduction » à l’Histoire de Grèce, DPV, I, p. 43-60.

7 Notamment Jacques le Fataliste (1778-1780) et les Pensées détachées sur la peinture (1777-1781). En juillet 1780, Diderot complète parallèlement La Religieuse, le Supplément au voyage de Bougainville, et travaille aux Éléments de physiologie.

8 Le temps historique n’est ni le temps de la physique, qui tient du mouvement (Aristote, Physique, 219a34-35), ni le temps psychologique de l’intentio animi et de l’impression que les choses en passant laissent dans la mémoire (Saint Augustin, Confessions, XI, 27, 35-36), mais un temps « entre le temps vécu et le temps universel » (Paul Ricœur, Temps et récit, Paris, Seuil, 1985, t. III, « Le temps raconté »).

9 Pausanias, dans la Description de la Grèce, mentionne Phoronée à propos d’Argos, qui lui rendait un culte funéraire. Phoronée serait un des premiers hommes de l’âge d’or, inventeur du premier marché, fondateur d’Argos, créateur de la civilisation (II, 15, 5 et II, 22, 5).

10 Le déluge d’Ogygès, ou d’Ogygos, aurait précédé le déluge de Deucalion. Ogygos chez Pausanias n’est qu’un nom (I, 38, 7 ; IX, 5, 1 ; 19,6 et 33, 5) : point de déluge. On ne trouve nulle part de récit de ce premier déluge, qui est une marque chronographique tardive. Voir Censorinus, De die natali, chap. XXI, rapportant la tripartition des temps selon Varron : époque obscure (adèlon) jusqu’au déluge d’Ogygès, puis époque mythique jusqu’à la première Olympiade, enfin époque historique (Stanyan y fait allusion ci-après). Le De Gente Populi Romani de Varron, auquel se réfère Censorinus, est perdu. Augustin rapporte également que son premier livre aurait commencé par le déluge d’Ogygès (Cité de Dieu, XVIII, 8, Paris, Desclée de Brouwer, 1960, t. III, p. 505).

11 Allusion à la vie de Thésée, la première des Vies parallèles. Plutarque y compare en préambule l’incertitude des temps originaires à l’incertitude des bords de cartes : « Ainsi comme les historiens qui descrivent la terre en figure, amy Socius Senecion, ont accoustumé de supprimer aux extremitez de leurs cartes les regions dont ilz n’ont point de cognoissance, et en cotter quelques telles raisons par endroicts de la marge : Oultre ces pays icy n’y a plus que profondes sablonnieres sans eaue, pleines de bestes venimeuses, ou de la vase que lon ne peult naviger, ou la Scythie deserte pour le froid, ou bien la mer glacée. Aussi en ceste mienne histoire, en laquelle j’ay comparé les Vies d’aucuns hommes illustres, […] je puis bien dire des temps plus anciens et plus esloingnés du present : Ce qui est auparavant n’est plus que fiction estrange, et ne trouve lon plus que fables monstrueuses que les poètes ont controuvées, où il n’y a certaineté ny apparence quelconque de verité. » S’il a recours aux fables, Plutarque demande alors qu’on veuille bien l’en excuser : « mais si d’adventure en quelques endroicts elles sortent un peu trop audacieusement hors des bornes de vraysemblance, et n’ont aucune conformité avec chose croyable, il est besoing que les lisans m’excusent gracieusement, recevans en gré ce que lon peult escrire et raconter de choses si vieilles et si anciennes. » (Plutarque, Vies des hommes illustres, trad. Amyot, Club français du livre, 1967, I, 1-2.)

12 Plus exactement, dans le premier livre des Antiquités romaines, Denys d’Halicarnasse s’attache à réfuter tous les récits de la fondation de Rome qui contrediraient la fable virgilienne d’une fondation par les rescapés de la guerre de Troie : « En effet, presque tous les Grecs ignorent encore aujourd’hui l’ancienne histoire de la ville de Rome. Trompés la plupart par de fausses opinions qui ne doivent leur origine qu’à des bruits vagues & populaires, ils s’imaginent qu’elle a eu pour fondateurs des Barbares, des vagabonds, des gens sans feu ni lieu, qui n’étaient pas même de condition libre ; & que ce n’est point par sa piété, par son amour pour la justice, ni par les autres vertus qu’elle est enfin parvenue à l’empire de toute la terre, mais seulement par un pur hasard & par un injuste caprice de la fortune, qui donne sans discernement les plus grands biens à ceux qui les méritent le moins. » (Trad. François Bellenger, Paris, Ph.-N. Lottin, 1723, t. I, Préface, §7, p. 7-8 ; réf. moderne I, 4, 2.) C’est notamment le récit de Tite Live qui est visé.

13 Les Helléniques d’Ephore de Cymé, dit Ephore de Cumes, historien du IVe siècle avant J.-C., ne sont connues qu’indirectement. Selon Diodore, « c’est au siège de Périnthe [i. e. sous sous Philippe II de Macédoine] qu’Ephore de Cumes termine son Histoire. Elle comprend celle des Grecs & celle des Barbares depuis le retour des Héraclides, dans une suite de sept cens cinquante ans, & de trente Livres » (Diodore de Sicile, Histoire universelle, livre XVI, chap.  XXII, an 468, éd. de l’abbé Terrasson, Paris, De Bure, 1741, t. IV, p. 592-593).

14 L’historien Théopompe de Chio était, comme Ephore de Cumes, un élève de l’orateur Isocrate (Cicéron, De oratore, III, 9, 36). Sous le titre d’Helléniques également, puis de Philippiques, Théopompe avait composé une suite de l’Histoire du Péloponnèse de Thucydide. A part une allusion chez Aulu-Gelle et une d’Apollodore, nous n’avons rien conservé de lui.

15 Historien du IVe siècle avant notre ère comme les précédents, Callisthène composa une Histoire grecque et une Histoire de la guerre sacrée, dont il ne reste rien sinon quelques citations au livre XXXIII des Histoires de Polybe. L’édition DPV, d’après laquelle nous citons Diderot, conserve l’orthographe originale des noms propres.

16 Le verbe est pris absolument. Datent du retour = établissent leurs dates à partir du retour.

17 La référence à Pline est une erreur. Stanyan ne peut pas penser non plus à Plutarque, qui, au début de la Vie de Cyrus, met en doute la vraisemblance de l’histoire même de Cyrus. Dans les Éléments d’histoire générale de Millot, historien de formation jésuite, on lit en revanche la vulgate à laquelle Stanyan se réfère : « Anciennes histoires fabuleuses avant Cyrus. […] Tout est obscurité et incertitude avant ce prince. » (Millot, Éléments d’histoire générale, Paris, Prault, 1772, t. I, « Mèdes et Perses », chap. I, p. 131). Cette vulgate tire sa source de la Préparation évangélique d’Eusèbe de Césarée, qui est une tentative pour concilier l’histoire ancienne profane et la chronologie biblique. Au livre X, Eusèbe cherche à faire coïncider les trois époques de Varron avec le passage du temps des prophètes au temps historique dans la Bible. Le chapitre 10 est tiré du 3e livre des Chronographies d’Africanus : « Jusqu’aux Olympiades, on ne trouve rien de bien certain dans l’histoire grecque ; tous les faits y sont confondus, et le désaccord le plus complet règne dans tout ce qui les a précédées. Les Olympiades, au contraire, ont été traitées avec exactitude par beaucoup d’historiens, parce que le court intervalle qui les divise, n’étant que de quatre années, a permis aux Grecs de rédiger des annales. […] Ogygès, qui a donné son nom au premier déluge, ayant été sauvé parmi un grand nombre de victimes, vécut à l’époque où le peuple Hébreu conduit par Moïse faisait sa sortie de l’Égypte, et je le constate ainsi. Je montrerai que 1020 ans se sont écoulés depuis Ogygès jusqu’à la première Olympiade ; or, depuis la première Olympiade jusqu’à la première année de la 55e, c’est-à-dire sous le roi Cyrus, qui est aussi la fin de la captivité, nous comptons 217 ans ; donc, depuis Ogygès, nous trouvons 1237 ans. […] Depuis Ogygès donc jusqu’à Cyrus, nous trouvons le même nombre de 1237, comme depuis Moïse. » (Eusèbe de Césarée, Préparation évangélique, X, 10, trad. Séguier de Saint-Brisson, t. II, Paris, Gaume frères, 1846). Stanyan cite plus loin John Marsham, dont le Canon chronicus (1672), procède de la même logique de conciliation des chronologies (DPV, I, p. 71).

18 Roland Desné, « Introduction » à l’Histoire de Grèce, DPV, I, p. 47 et p. 52-53.

19 Sur la trace originaire, voir Jacques Derrida, la Voix et le phénomène, Paris, PUF, 1977, p. 75, et la synthèse de P. Ricœur dans Temps et récit, t. III, p. 55.

20 Eusèbe n’écrit rien de tel. Tout au plus, paraphrasant Philon de Byblos (Ier siècle), fait-il de Sanchoniathon le premier des historiens, qui s’instruisit pour « l’histoire de toutes les nations depuis l’origine du monde » de tout ce qui concernait Thot, confondu avec le Taut phénicien et identifié par Eusèbe à Hermès. Sanchoniathon aurait écrit « d’après les mémoires qu’il avait recueillis en partie dans les archives des villes, et en partie dans celles qui étaient conservées dans les temples » (Préparation évangélique, I, 9-10). Parallèlement, dans les Antiquités judaïques, Flavius Josèphe (contemporain de Philon) rapporte que les fils de Seth (le troisième enfant d’Adam et Ève) auraient gravé leurs connaissances pour qu’elles échappent à l’oubli (et, concrètement, au Déluge) : « Dans la crainte que leurs inventions ne parvinssent pas aux hommes et ne se perdissent avant qu’on en eût pris connaissance — Adam avait prédit une cataclysme universel occasionné, d’une part, par un feu violent et, de l’autre, par un déluge d’eau —, ils élevèrent deux stèles, l’une de briques et l’autre de pierres, et gravèrent sur toutes les deux les connaissances qu’ils avaient acquises ; au cas où la stèle de brique disparaîtrait dans le déluge, celle de pierre serait là pour enseigner aux hommes ce qu’ils y avaient consigné et témoignerait qu’ils avaient également construit une stèle de brique. Elle existe encore aujourd’hui dans le pays de Siria. » (I, 2, 3.) Lactance (IIIe siècle) rapporte qu’Evhémère « a écrit l’histoire de Jupiter et des autres dieux, et il l’a composée des inscriptions et des autres monuments sacrés, qui se voyaient de son temps dans de vieux temples, et particulièrement dans celui de Jupiter Triphyllien, où on lisait sur une colonne les exploits glorieux de ce roi du ciel » (Lactance, Institutions divines, I, 11). Lactance est contemporain d’Eusèbe et Jupiter Triphyllien a pu être confondu avec Hermès Trismégiste. C’est dans la lettre du Pseudo-Manéthon citée par Georges le Syncelle (IXe siècle) qu’on apprend que Thot, le premier Hermès, aurait gravé sa doctrine sur des stèles en langue sacrée et en hiéroglyphes (στηλῶν ἱερᾷ διαλέκτῳ καὶ ἱερογραφικοῖς γράμμασι κεχαρακτηρισμένων) qui auraient été après le Déluge transcrites en grec par son petit-fils, Hermès fils d’Agathodémon, et déposées dans les temples égyptiens (Georges le Syncelle, Ecloga chronographica, I, 72-73). Sur ce motif foisonnant qui se situe à l’intersection de la chronographie biblique et de l’histoire profane, voir Jean-Marie Fritz, « Translatio studii et déluge. La légende des colonnes de marbre et de brique », Cahiers de civilisation médiévale, 2004, vol. 47, n°186, p. 127-151, et notamment p. 132-133.

21 Même si l’expérience de Psammétique prétend démontrer l’antériorité des Phrygiens (et donc de Troie) sur les Égyptiens, Hérodote vante à la fois la supériorité du calendrier des Égyptiens et la solidité des informations historiques et géographiques qu’il a recueillies en Égypte (Hérodote, L’Enquête, II, 2-4, Paris, Gallimard, 1964, p. 141-143). Pour Stanyan, « leurs propres historiens conviennent que [les Grecs] furent instruits et civilisés par des colonies qui descendirent d’Égypte et de Phénicie » (DPV, I, p. 87).

22 Avec le basculement du paradigme textuel vers le tableau et le dispositif, nous quittons le cadre épistémologique dans lequel s’inscrivent Derrida et, plus encore, Ricœur.

23 En anglais : « Having mention’d the chief Materials of which this History is compos’d, it may be necessary to shew in what manner I have digested them. »

24 « Ita late per orbem terrarum arma circumtulit, ut qui res illius legunt, non unius populi, sed generis humani fata discant. », Et il a porté si loin ses armes sur la surface de la terre que qui lit son Histoire ne lit pas le destin d’un peuple mais du genre humain. (L. Annæi Flori Epitome rerum romanorum, livre I, Proœmium.)

25 Le livre I « Des royaumes de Grèce » en présente les histoires parallèles.

26 C’est l’objet du livre II, qui va de la bataille de Marathon à la fin de la guerre du Péloponnèse.

27 Le livre III, qui est le dernier livre, va de la bataille de Leuctres, où Thèbes triomphe de Sparte, à Chéronée, où Philippe de Macédoine l’emporte sur les cités grecques coalisées.

28 Jacques Derrida, Glas, Paris, Galilée, 1974, « Prière d’insérer ».

29 J. Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993, p. 19 et 43sq. Voir également le développement sur La Fin de l’histoire et Le Dernier Homme de F. Fukuyama, p. 98sq. Derrida propose une lecture de l’Essai sur la vie de Sénèque (le premier titre, en 1778, de ce qui devient en 1780 l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron) dans Apories, Paris, Galilée, 1996, centrée au contraire sur la limite, la frontière, la ligne.

30 Stéphane Lojkine, « Du détachement à la révolte : philosophie et politique dans l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron », Lieux littéraires / La Revue 3, 2001, p. 95-127.

31 La délimitation exacte des insertions de Diderot dans l’Histoire des deux Indes est désormais connue avec exactitude, si l’on se fie aux passages soulignés en marge par Mme de Vandeul dans l’exemplaire de l’édition de 1780 de l’Histoire des deux Indes issu de la bibliothèque d’Alexandre Marie Dompierre d’Hornoy et acquis par la Bibliothèque nationale de France lors de la vente publique du 17 mars 2015. Cote Bnf RES 4-NFG-81 (1).

32 Guillaume Thomas Raynal, Histoire philosophique et politique des Établissemens et du Commerce des Européens dans les deux Indes, Genève, Jean-Léonard Pellet, 1781, t. I, p. 2-3.

33 Voir notamment le Prospectus, DPV, V, p. 92 (« …pour soutenir un poids aussi grand que celui que nous avions à porter, il était nécessaire de le partager… »), p. 98 (« les secours obligeants que nous avons reçus de tous côtés… »), 99 (« On s’est adressé aux plus habiles de Paris & du royaume… ») et l’article Encyclopédie, DPV, VII, p. 180 (« ouvrage qui ne s’exécutera que par une société de gens de lettres & d’artistes, épars… »).

34 « Lorsque ces colonies seront arrivées au degré de culture, de lumiere & de population qui leur convient, ne se détacheront-elles pas d’une patrie qui avoit fondé sa splendeur sur leur prospérité ? Quelle sera l’époque de cette révolution ? On l’ignore : mais il faut qu’elle se fasse. » (Histoire des deux Indes, livre XIX, éd. citée de 1781, p. 294).

35 À comparer avec l’Amphitrite d’Ovide enlaçant les deux hémisphères évoquée dans le Salon de 1767, DPV, XVI, p. 520sq., image reprise dans Le Rêve de D’Alembert, DPV, XVII, p. 157-158.

36 Les Phéniciens sont, dans l’historiographie profane classique, le peuple originaire, non seulement à cause de l’expérience du pharaon Psammeticus rapportée par Hérodote, mais aussi parce que Sanchoniathon, un Phénicien contemporain de Sémiramis, était réputé le premier historien de l’humanité.

37 Voir les travaux de Frank Lestringant, notamment Le Livre des îles : Atlas et récits insulaires de la Genèse à Jules Verne, Genève, Droz, 2002.

38 La première édition de l’Histoire des deux Indes en 1770 ne comportait ni illustration ni carte. Dès 1773, deux imprimeurs ajoutèrent quelques cartes tandis que praissait à Amsterdam, sans l’aval de l’auteur, un Atlas portatif pour servir à l’intelligence de l’Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes. La deuxième version du texte, publiée par Raynal en 1774, comportait quatre cartes ; une édition de Liège en 1776 en contient sept. L’Atlas préparé par Bonne pour l’édition de Genève, Pellet, 1780 contient 50 cartes et 23 tableaux de statistiques. Ces cartes devaient initialement être reliées à l’intérieur des différents volumes : mais l’impression in-4° des cartes n’était pas compatible avec le format des volumes in-8 de l’édition Pellet et l’Atlas fut vendu et relié séparément. Dans l’avertissement liminaire de l’édition de 1780, on peut lire : « La lecture de mon livre exigeoit un Atlas commode qui lui fut adapté : celui que j’ai fait dresser pour cette nouvelle édition, ne laissera rien à désirer. Je renvoie au surplus le Lecteur à l’analyse imprimée à la tête de cet Atlas. » (Histoire des deux Indes, op. cit., p. viii-ix.)

39 Martin Heidegger, Être et temps, trad. F. Vezin, Paris, Gallimard, 1986, Première section, chap. III, p. 98sq.

40 Ibid., Première section, chap. IV et V.

41 Ibid., 1ère section, chap. VI.

42 Ibid., 2e section, chap I.

43 Ibid., 2e section, chap. V.

44 Ricœur consacre un long développement à Heidegger dans Temps et récit (t. 3, Le temps raconté, I. L’aporétique de la temporalité, chap. 3, Temporalité, historialité, intra-temporalité. Heidegger et le concept « vulgaire » de temps). Il constate, dans Être et temps, le dépassement du débat entre Augustin et Aristote (op. cit., p. 157), mais c’est pour jeter l’éponge en quelque sorte face à ce qu’il appelle sa « polémique contre le concept vulgaire de temps » (p. 158) et prendre parti pour Aristote contre lui (p. 163sq.), ou tout du moins en revenir à l’aporie aristotélicienne de l’autonomie du temps par rapport au mouvement (p. 170). Ricœur concède bien ultimement l’originalité et la fonction stratégique du concept d’historialité (p. 175). Mais il la ramène à un pur mécano de démonstration phénoménologique, sans la lier aux développements ultérieurs de Heidegger sur la destinée historiale des peuples (Ricœur s’en explique méthodologiquement p. 110-112). La construction logique de Heidegger, ainsi vidée de son contenu (et de ses tropismes idéologiques douteux), perd alors effectivement l’essentiel de son intérêt, qui est d’articuler l’expérience intime du temps à un héritage et à une destinée de la communauté. Ricœur en propose, dans la deuxième section du « Temps raconté », une articulation poétique, bien en deçà de l’ontologie heideggérienne, dont l’observation et l’expérience diderotiennes constituent la figure renversée.

45 Dictionnaire universel françois et latin : contenant la signification et la définition […] des mots de l’une et de l’autre langue […] la description de toutes les choses naturelles... l’explication de tout ce que renferment les sciences et les arts, t. 2, Imprimé à Trévoux, & se vend à Paris, 1721, p. 981.

46 Dictionnaire universel, contenant tous les mots françois tant vieux que modernes, & les Termes des sciences et des arts […] Recueilli & compilé par feu Antoine Furetière, La Haye et Rotterdam, chez Arnoud et Reinier Leers, 1701, t. I. Cette édition n’est pas paginée.

47 Sur l’opposition entre quantité continue et quantité discrète, voir F. Suárez, Disputatio XLI De quantitate discreta, in Opera omnia, vol. 26, Paris, L. Vivès, 1861, p. 587sq.

48 Entre <>, ajout de Trévoux par rapport à l’article de Furetière.

49 On pourra lire de même chez l’abbé Para : « Le Temps, l’Éternité. 58. Le temps est la durée des choses, mesurée par le mouvement réel ou possible. Pour estimer la durée des choses, les hommes ont pris principalement pour mesure fixe & commune, & le mouvement du soleil au tour de la terre, qui fait une journée ; & le mouvement du soleil autour du zodiaque, qui fait une année. Ces mouvemens, ajoûtés & divisés, sont les diverses mesures fixes du temps, par où l’on apprécie la durée plus ou moins grande des choses. » (François Para du Phanjas, Éléments de métaphysique sacrée et profane : ou, Théorie des êtres insensibles, Besançon, Paris, Lyon, 1767, p. 30.) La source commune est scolastique : F. Suárez distingue temps intrinsèque et temps extérieur, identifié à la mesure de la durée empruntée au mouvement des corps célestes. Voir F. Suárez, Disputatio L De rerum duratione, section XI Quas res mensuret cœlestis motus duratio (« Ce que mesure la durée du mouvement céleste »), §8 An successio discreta possit tempore mensurari (« si une succession discrète, c’est-à-dire une quantité discrète et successive, peut être mesurée par le temps »).

50 Réécriture condensée du début du Discours à Mme de La Sablière : « Désormais que ma Muse, aussi bien que mes jours, | Touche de son déclin l’inévitable cours, | Et que de ma raison le flambeau va s’éteindre, | Irai-je en consumer les restes à me plaindre, | Et, prodigue d’un temps par la Parque attendu, | Le perdre à regretter celui que j’ai perdu ? » (La Fontaine, Œuvres complètes, éd. P. Clarac, Paris, Gallimard, Pléiade, 1943, t. II, p. 644.)

51 Au lieu de S. Evr. (Saint Evremond), Furetière porte Ob. M. (Observations morales ?). A l’article Éclat, une citation toute proche est attribuée à Corneille : « Des plus riches habits les apprêts éclatans, | Réparent foiblement les ravages du tems. » Une strophe des Stances à Marquise… dit le contraire : « Cependant j’ai quelques charmes | Qui sont assez éclatants | Pour n’avoir pas trop d’alarmes | De ces ravages du temps. » Comparer avec le fard de Jézabel dans le songe d’Athalie : « Même elle avait encor cet éclat emprunté | Dont elle eut soin de peindre et d’orner son visage, | Pour réparer des ans l'irréparable outrage. » (Racine, Athalie, II, 5.)

52 Réécriture d’une pensée de Nicole : « Il ne faut pas s’imaginer qu’il faille tant de choses pour remplir et notre temps et notre esprit. Il se nourrit, & se divertit même de tout quand il y est obligé. Il n’y a que l’esperance de jouïr de quelque chose de plus agréable que le dégoût de ce qu’il trouve en sa puissance. » (Pierre Nicole, « Lettre CIII à Madame de Saint-Loup », in Lettres choisies écrites par Feu M. Nicole, Lille, J.-B. Brovellio, 1718, t. VIII, p. 557.)

53 « Le temps futur n’est pas dans les mains de la fortune, il est dans celles de Dieu qui ne nous l’a pas encore donné ; mais il nous donne le temps present comme un talent dont il nous demandera compte. » (Pierre Nicole, « Réflexion sur Seneque de la Breveté de la vie », Essais de morale contenus en divers traitez, t. 2nd, 3e éd., Paris, G. Desprez, 1681, p. 396. Nicole paraphrase ici Sénèque.)

54 Au lieu de S. Evr, Furetière porte à nouveau Ob. M.

55 Réplique de Plotine à Amilcar dans la Clélie de Madeleine de Scudéry. Amilcar lui demandait de lui apprendre à écrire les lettres de consolation : « Je voudrois pourtant bien, adjousta-telle, qu’on se persuadast une fois pour toutes qu’il n’appartient qu’au temps de consoler de semblables douleurs, & que ce n’est point à l’éloquence à s’en mesler. Et puis à vous dire la verité, combien veut-on consoler de personnes qui ne sont point trop affligées ? » (Clélie, Histoire romaine, par Mr de Scudéry, Paris, Augustin Courbé, 1656, p. 1130). Il n’est donc question là que des douleurs feintes. Sur les vraies, on lit par exemple dans Almahide, ou l’esclave reine : « eh Dieu ! Un mal si cruel doit-il encores long-temps durer ? Apres ce que j’ay veû, apres ce que j’ay entendu, puis-je encore avoir de l’esperance ? Non, non, pensers flateurs, vous me voulez encore abuser : la glace & la flame ne peuvent compatir ensemble sans changer de nature : elles ne sçauroient changer : & je n’ay point de consolation à attendre que de la vangeance. » (3e partie, Paris, L. Billaine, 1663, p. 746-7.) De même dans la correspondance (inédite il est vrai lors de la rédaction du Furetière) : « il y a des maux que l’habitude amoindrit, mais il y en a d’autres qui deviennent plus insupportables par la suite du temps. Les plus violentes douleurs, quand elles sont de peu de durée, se peuvent souffrir sans murmures, et les plus petites, quand elles sont continues, ne se peuvent endurer sans se plaindre. » (Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, « Lettre à Mlle Paulet », Marseille, 10 décembre 1645, p. 203)

56 « N’attendons donc pas à connoître le prix du tems, qu’il nous soit inutile de le connoître. Ne méprisons pas ce tems, pendant que nous l’avons, pour le regretter éternellement, lorsque nous ne l’aurons plus. Prévenons les pensées & les sentimens que nous aurons nécessairement alors. » (Traité des quatre dernières fins de l’homme, livre I, De la Mort, chap. X, in Essais de morale, Paris, Desprez, 1687, t. IV, p. 68)

57 Traduction par Nicole d’une phrase du De Brevitate vitæ de Sénèque : « Cum celeritate temporis utendi velocitate certandum est, tanquam ex torrente rapido nec semper casuro, citò hauriendum est. Il faut que nôtre empressement à bien user du temps, égale la vîtesse avec laquelle il s’écoule ; il faut se hâter d’y puiser ce qui nous est necessaire, comme dans un torrent rapide qui doit bien tost se tarir. » (« Réflexion sur Seneque de la Breveté de la vie », p. 357-8.)

58 Jean-Luc Solère, « Descartes et les discussions médiévales sur le temps », in Descartes et le moyen âge, Joël Biard et Roshdi Rashed (dir.), Paris, Vrin, 1997, p. 330sq.

59 « Ita, cùm tempus à duratione generaliter sumptâ distinguimus, dicimusque esse numerum motûs, est tantùm modus cogitandi ; neque enim profectô intelligimus in motu aliam durationem quàm in rébus non motis » (« Ainsi le temps, par exemple, que nous distinguons de la durée prise en général, et que nous disons être le nombre du mouvement, n’est rien qu’une certaine façon dont nous pensons à cette durée, pour ce que nous ne concevons point que la durée des choses qui sont mues soit autre que celle des choses qui ne le sont point », Descartes, Principes de la philosophie, éd. Guy Durandin, Vrin, 1984, Première partie, §57, p. 94).

60 On a mis ici entre <> le seul ajout de Trévoux par rapport à Furetière.

61 Furetière ajoute ici : Morale de P.

62 Citation approximative de Malebranche, De la recherche de la vérité, I, 8, 2, « Que la durée, qui est nécessaire pour connaître le mouvement, ne nous est pas connue » (éd. J. C. Bardout, Vrin, 2006, p. 177).

63 « Il me semble, repliqua Philanthe, qu’une apparence de faux rend quelquefois la pensée fine. Quelqu’un a dit que les heures sont plus longues que les années : cela est vrai dans un sens, car la durée des heures, au regard de l’ennui & du chagrin, se fait plus sentir que celle des années qui ne se mesurent pas comme les heures ; mais cela paroît faux d’abord, & c’est cette fausseté apparente qui y met de la finesse. » (Dominique Bouhours, La Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit. Dialogues, Paris, Guillaume Desprez, 1768 [1687], p. 200)

64 Mme Dacier. Il s’agit en fait d’une réplique de Pamphile dans L’Andrienne de Térence (V, 5). Voir Les Comédies de Térence, avec la traduction et les remarques de Mme Dacier, Rotterdam, 1717, t. I, p. 247. Mme Dacier commente ce passage en tentant de désolidariser Térence, et Pamphile, de la doctrine d’Épicure.

65 Furetière ajoute ici : Le Ch. d’H.

66 La Rochefoucauld, Maximes, Paris, Garnier, 1967, p. 8.

67 Bouhours rapproche une phrase d’Alexandre citée par Quinte-Curce, d’une réplique de César (Pensées ingénieuses des anciens et des modernes recueillies par le P. Bouhours, Paris, Vve Mabre -Cramoisy, 1693, p. 139). Et il cite en marge (en tronquant) : « Ego me metior non ætatis spatio, sed gloriæ […] non annos meos, sed victorias numero. Si munera Fortunæ bene computo, diu vixi. » (Quinte Curce, De la vie d’Alexandre, livre IX, Paris, Imprimerie de Monsieur, 1781, t. II, p. 405)

68 « Car il est impossible qu’une personne aussi délicate, que vous en amant, ne le soit encore plus en mari. C’est une affaire de plus grande consequence, parce qu’une Dame se défait de son galant, quand elle veut, mais il faut qu’elle garde son mary tant qu’il dure, & les Dames pour l’ordinaire, trouvent leurs maris de longue durée . » (Les Œuvres de Monsieur le Chevalier de Méré, Amsterdam, Pierre Mortier, 1692, t. II, lettre CXX à Madame la Marquise de L. F.)

69 Furetière écrit Malh., qui permet d’identifier Malherbe. « Il n’est rien ici-bas d'éternelle durée : | Une chose qui plaît n’est jamais assurée : | L’épine suit la rose, et ceux qui sont contents | Ne le sont pas pour longtemps. » (Malherbe, Poésies, « Victoire de la constance. Stances », éd. Antoine Adam, Paris, Gallimard, 1982, p. 44)

70 Citation approximative d’un poème de Voiture : « Celle que vous m’aviez par tant de fois jurée, | Qui devoit surpasser les siecles en durée, | Et ne se dementir qu’avec le firmament, | Si belle, et si parfaite en son commencement, | Et dont la belle flamme icy bas sans seconde, | Devoit durer encor apres celle du monde, | À la fin s’est esteinte » (Élégies, « Belise, je sais bien que le Ciel favorable … »).

71 Voir Yannis Prelorentzos, Temps, durée et éternité dans les Principes de la philosophie de Descartes de Spinoza, Paris, PUPS, 1996, p. 113.

72 Voir Marie Leca-Tsiomis, Écrire l’Encyclopédie. Diderot : de l’usage des dictionnaires à la grammaire philosophique, Oxford, SVEC, 1999.

73 Le très long article Temps du Trévoux consacre, sur la fin, une petite rubrique à la grammaire : « Temps, en tèrmes de Grammaire, se dit des divèrses manières de conjuguer un vèrbe en châque mode. Tempora. Il y a les tems présent, imparfait, parfait absolu, parfait indéfini, plus que parfait, & futur. Præsens, imperfectum, perfectum, plusquamperfectum, futurum. Il faut que les vèrbes s’accordent avec les noms en tems, nombres & personnes. » (Dictionnaire de Trévoux, éd. 1721, op. cit., t. V, p. 97)

74 L’Encyclopédie orthographie tantôt Temps avec un P, tantôt sans.

75 De la même façon que le temps historique se construit à partir d’une chronographie incertaine des origines, le temps grammatical émerge à partir de l’aspect. Dans les deux cas, ce qui précède et fonde le temps n’est pas l’aporie du temps, mais l’appréhension, puis la gestion du vague de la durée.

76 Article Parfait, Enc., XI, p. 940. Voir également l’article Époque de D’Alembert, qui lui-même renvoie, en astronomie, à « Temps moyen » une des rubriques du second article Tems.

77 Signée par Beauzée (Enc., XVI, p. 96).

78 Signée par Jaucourt (Enc., XVI, p. 117).

79 « Voici ce que pense sur la notion du tems M. Formey dans l’article qu’il nous a communiqué sur ce sujet. » (Enc., XVI, p. 94.) Faut-il en déduire que l’article devait d’abord être écrit par Formey, ou que Formey a spontanément envoyé un article qui ne lui avait pas été expressément commandé ? Est-ce Diderot qui a fondu l’article de Formey dans l’ensemble plus vaste sous la forme duquel il se présente aujourd’hui ?

80 Entaquer : fixer le début de la chaîne, ou le début de l’étoffe, qui permet de démarrer le tissage.

81 « M. Fréret » apparaît une centaine de fois dans l’Encyclopédie ; historien et linguiste (il s’est intéressé à l’écriture chinoise), il est cité notamment treize fois par D’Alembert à l’article Chronologie, notamment contre Newton. Voir sa Défense de la chronologie fondée sur les monuments de l’histoire ancienne, contre le système chronologique de M. Newton, Paris, Durand, 1758. La double spécialité de Fréret se situe exactement à l’articulation de la double compréhension par les Lumières du temps, temps historique et temps grammatical.

82 Anonyme, Jordanus Brunus redivivus, dans Philosophes sans Dieu. Textes athées clandestins du XVIIIe siècle, éd. Alain Mothu et Antony McKenna, Paris, Champion, 2010, en particulier chapitre III : « De l’existence de Dieu ». Dans l’Encyclopédie, à l’article Nole, ville natale de Giordano Bruno, on lit cette peu amène notice biographique de Jaucourt : « Bruno (Giordano) en latin Brunus (Jordanus), étoit un homme de beaucoup d’esprit, mais qu’il employa bien mal, en attaquant les vérités les plus importantes de la foi. Son ouvrage de causâ, principio, & uno, parut à Venise, l’an 1584, in-12. Il établit dans ce traité une hypothèse toute semblable pour le fond au spinosisme. Dans ses dialogues, Del infinito universo, è mundo, imprimés à Venise dans la même année, il soutient avec raison, ou du moins très vraissemblablement, que l’univers est infini, qu’il y a plusieurs mondes, & que le système de Copernic est le seul recevable. Il s’est étrangement égaré dans son spaccio de la Bestia trionfante […]. C’est un traité d’une très-mauvaise morale, & de plus très-ridiculement digéré […]. Ses dialogues en prose & en vers, intitulés, li heroici furori, n’offrent au lecteur que de pures imaginations cabalistiques, rafinées sur celles de Raimond Lulle. Jordanus Brunus fut brûlé à Rome, l’an 1600, par jugement de l’inquisition. » (Enc., XI, p. 195)

83 Voir par exemple Francisco Suárez, La Distinction de l’étant fini et de son être, « Dispute métaphysique XXXI », éd. J.-P. Coujou, Paris, Vrin, 1999, section IV, §6, p. 76. Diderot ne mentionne pas Suárez à l’article Scholastiques, dont il est l’auteur selon Naigeon. Mais Suárez est mentionné douze fois dans l’Encyclopédie, plusieurs fois avec éloge (Aristotélisme, Yvon, I, p. 644 et 665 ; Essence, Formey, V, p. 996 ; Grenade, Jaucourt, VII, p. 933 ; Westmorland, Jaucourt, XVII, p. 600).

84 Suárez, op. cit., section VI, §20, p. 107-108.

85 Il est difficile de déterminer de combien d’années l’article Néant est antérieur au Rêve. Les tomes VIII à XVII de l’Encyclopédie sont préparés à partir de 1758 mais ne paraissent qu’en 1766. Diderot a nécessairement continué à travailler grosso modo dans l’ordre alphabétique, de sorte que, à raison d’un peu plus d’un volume par an, Néant, au tome XI, a dû être préparé vers 1760-1761. On trouve les premières esquisses du Rêve de D’Alembert dans le Salon de 1767 ; mais l’essentiel n’est achevé qu’en 1769.

86 Sur les enjeux épistémologiques liés à la temporalité du protocole expérimental, voir Fumie Kawamura, Diderot et la chimie. Science, pensée et écriture, L’Europe des Lumières, n°27, Classiques Garnier, 2014, et François Pépin, La Philosophie expérimentale de Diderot et la chimie. Philosophie, sciences et arts, Paris, Garnier, 2012, en particulier p. 566-578.

87 Lettre à Duclos du 10 octobre 1765, CFL, V, p. 951. C’est ensuite le postulat du Rêve de D’Alembert : voir notamment DPV, XVII, p. 90 et p. 105.

88 « Car il est aussi impossible de concevoir que la simple Matière non pensante produise jamais un Etre intelligent qui pense, qu’il est impossible de concevoir que le Néant pût d elui-même produire la Matiére. » (John Locke, Essai sur l’entendement humain, 1689, trad. Pierre Coste, Amsterdam et Leipzig, Schreuder et Mortier le Jeune, 1755, livre IV, chap. X, §10, p. 517).

89 « Mais il ne faut pas contempler si long-tems la vicissitude des choses, de peur de se donner des vertiges. » (Essais du chevalier Bacon, chancelier d’Angleterre, sur divers sujets de Politique et de Morale, Paris, Emery, 1734, « De la vicissitude des choses », p. 178.)

90 Les Essays de Bacon sont sa première œuvre publiée (1597). Le chapitre « Of Vicissitude of Things » fait partie des derniers ajoutés, pour l’édition de 1625 : The Essayes or counsels, civil and moral […], Londres, John Haviland pour Hanna Barrett, 1625.

91 Ecclésiaste, I, 9. Bacon fait ensuite allusion à Qo, I, 10-11.

92 Voir notamment le Phédon, 72e-73a. Mais si Bacon évoque Platon, c’est probablement aussi à cause de la représentation platonicienne du déluge, qu’on trouve notamment au début des Lois (677a).

93 Essais du chevalier Bacon, op. cit., p. 161.

94 C’est pour cette raison que la tradition médiévale de la translatio studii, que Stanyan évoque avec les piliers gravés d’hiéroglyphes par Hermès Trismégiste (voir note 20), est importante : elle ménage un biais, un reste, contre la pure négation du temps par la vicissitude.

95 C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la formule de Jaucourt sur les « vicissitudes célestes & sublunaires [=terrestres] » dont Bacon aurait parlé. Bacon n’a pas parlé du mouvement des astres, mais il a envisagé la vicissitude du point de vue céleste de Salomon et du point de vue sublunaire de Platon.

96 « Mais laissons ces observations de la nature, pour venir à ce qui regarde les hommes. » (Bacon, op. cit., p. 166.)

97 Essais du chevalier Bacon, op. cit., p. 160.

98 Ainsi, pour la mort d’Adamas, « τὸν δὲ σκότος ὄσσε κάλυψε », et l’ombre couvrit ses yeux de son voile (Iliade, XIII, 575). La formule est reprise à l’identique en XIV, 519 pour la mort d’Hypérénor. Voir également, pour la mort de Déipyre, « τὸν δὲ κατ᾽ὀφθαλμῶν ἐρεβεννη νὺξ ἐκάλυψεν », et s’abattant sur ses yeux une nuit ténébreuse le couvrit de son voile (Iliade, XIII, 580).

La métaphore du voile de la mort se retrouve chez Euripide, par exemple lorsque le chœur des Troyennes commente les lamentations funèbres d’Hécube sur le cadavre de Priam massacré : « Μέλας γὰρ ὄσσε κατεκάλυψε | θάνατος ὅσιος ἀνοσίαις σφαγαῖσιν » (littéralement : Car noire elle a recouvert d’un voile les yeux [de Priam], la pieuse mort [issue] d’un massacre impie ; Euripide, Troyennes, 1315-1316). Voir également la réponse de la nourrice à Phèdre qui lui demande de la voiler : « Κρύπτω· τὸ δ' ἐμὸν πότε δὴ θάνατος
σῶμα καλύψει; » (litt. : Je cache [ton visage] ; quand donc la mort couvrira-t-elle mon propre corps de son voile ; Hippolyte, 250-251).

99 Lucrèce écrivait : « Et rerum primordia pandam, | unde omnis natura creet res auctet alatque, | quove eadem rursum natura perempta resolvat », « je prétens vous faire voir, d’où la Nature tire ses productions, de quelle manière elle les augmente & les nourrit, & enfin où cette même Nature les resoût par la dissolution des principes » (Lucrèce, De la nature des choses, t. I, Pari, Michel David, 1708, I, 55-57, p. 7-9). Le principe d’exposition rationnelle des causes devient, à l’article Atomisme tiré de Formey par Yvon, un tableau global des vicissitudes, présenté comme une abomination : « Le tout s’est fait par hasard, le tout se continue, & les especes se perpétuent les mêmes par hasard : le tout se dissoudra un jour par hasard : tout le système se réduit là. » (Enc., I, p. 822). Formey paraphrase l’Anti-Lucrèce du Cardinal de Polignac : « Les atomes, par des métamorphoses continuelles, se rencontrent successivement sous mille formes différentes. Ce sont les matériaux dont le Hazard a composé l’univers & tous les corps que l’univers rassemble. Principe aveugle, mais tout-puissant, il construit sans cesse des mondes innombrables. Celui que nous habitons a commencé ; il doit finir : & comme il est formé des débris d’un autre monde, un autre naîtra de ses ruines » (L’Anti-Lucrèce, trad. M. de Bougainville, t. I, Paris, Coignard, Boudet & Lermercier, 1749, p. xi).

100 Gilles Deleuze, L’Image-temps, Minuit, 1985, chap. 5, « Pointes de présent et nappes de passé », p. 129sq. Voir ci-après la contribution d’Antoinette Nort.

101Bordeu de même se moque d’un Dieu qui serait « sujet à vicissitudes », DPV, XVII, p. 143.