Utpictura18 - Diderot

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Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
Documentaire Diderot au Salon : vérité, poésie, magie en ligne sur vimeo Corésus et Callirhoé : introduction
1. La scène de Fragonard
2. Dispositif de la caverne
3. Dispositif du texte
4. La scène de Diderot
5. Le travail de Fragonard
Annexe 1 : Le texte de Diderot
Annexe 2 : Le texte de Pausanias

Atteinte et révolte: le Corésus et Callirhoé de Fragonard

Stéphane Lojkine

L’année 1765 marque en quelque sorte pour Fragonard le début de sa carrière parisienne, au retour d’un long séjour à l’étranger, d’abord en Italie (décembre 1756 - septembre 1761), puis en Hollande (1761-1765) : c’est cette année en effet qu’il décide de solliciter son agrément à l’Académie royale de peinture, première étape avant la réception, qui fera de lui, à son tour, un académicien 1. Comme cela est prévu dans les statuts de l’Académie, Fragonard présente au jugement des académiciens, avec un échantillon de sa production, ce que l’on pourrait appeler, dans la tradition médiévale, un chef-d’œuvre, c’est-à-dire un tableau où il est censé concentrer tout son art. Pour ce faire, il choisit, au sommet de la hiérarchie des genres, la grande peinture d’histoire, et, pour s’y distinguer, un sujet rare, pour ainsi dire jamais représenté en peinture avant lui2 : c’est l’histoire de Corésus et Callirhoé, que Pausanias rapporte dans son Itinéraire de la Grèce, au chapitre qu’il consacre à la toute petite ville de Calydon (VII, 21, 1). L’Itinéraire de la Grèce, sorte de guide archéologique de la Grèce hellénistique écrit au Ier siècle avant Jésus-Christ, avait été traduit en français en 1731, par l’abbé Nicolas Gédoyn, chanoine à la Sainte-Chapelle, puis à l’abbaye de Beaugency, et membre de l’Académie des inscriptions depuis 17113. On ne connaît pas d’autre source antique pour cette légende : la Callirhoé ; de Chariton d’Aphrodisias, un roman alexandrin contemporain de Pausanias, n’a aucun rapport avec l’histoire qui nous intéresse4.

Fragonard est agréé le 30 mars, « avec applaudissements »5, « avec une unanimité et un applaudissement dont il y a peu d’exemple  »6. Cochin, secrétaire de l’Académie, propose de faire acheter le tableau par le roi, pour qu’il soit tissé aux Gobelins, et de commander au jeune peintre un pendant. L’atelier laissé vacant au Louvre par la mort de Deshays lui sera attribué de préférence à Brenet et à Lépicié, au mépris de la hiérarchie et de l’ancienneté. C’est dire à quel point l’apparition du Corésus et Callirhoé de Fragonard sur la scène parisienne fut un événement.

On connaît au dix-huitième siècle l’histoire de Corésus et Callirhoé par un opéra, composé en 1712 par Destouches sur un livret de Pierre-Charles Roy, qui a connu un certain succès : il est rejoué en effet de 1731 à 1743, puis en 17737. Cet opéra fait lui-même suite à une tragédie d’Antoine de La Fosse, représentée en 17048. Roy résume ainsi l’argument, dans la préface du livret :

« Coresus, grand Prêtre de Bacchus dans la Ville de Calydon, aima passionément la jeune Callirhoé. Il se flatoit de l’épouser ; mais il n’en reçût que des mépris, & les témoignages d’une haine, dont il se trouva si blessé, qu’il en demanda vangeance au Dieu qu’il servoit. Cette vangeance fût prompte & terrible. Tous les Calydoniens se sentirent saisis d’une yvresse qui les armoit les uns contre les autres, & contr’eux-mêmes. On eût recours aux Oracles, pour sçavoir la cause & le remede de tant de malheurs. On apprit que la colere de Bacchus en étoit la source ; qu’elle ne pouvoit estre arrestée amoins que Coresus ne luy immolât Callirhoé, ou quelqu’un qui s’offriroit pour elle. Personne ne se presenta. Elle attendoit à l’Autel le coup fatal, lorsque Coresus la sauva en se sacrifiant luy-même. »

Le tableau de Fragonard représente ce sacrifice, que Roy caractérise, avec les catégories de la Poétique d’Aristote, comme « la Catastrophe ».





1Le morceau d’agrément, comme le morceau de réception, était ensuite exposé au Salon. Une fois agréé, le peintre devenait membre de l’Académie, mais il n’était pas académicien, et notamment ne votait pas aux assemblées. Mais ces distinctions sont parfois oubliées ; le public confondait souvent ces deux étapes dans la carrière des peintres du roi et on peut lire parfois, à tort, que le Corésus et Callirhoé fut le morceau de réception de Fragonard à l’Académie. Ainsi Grimm, dans le commentaire qu’il ajoute à l’article FRAGONARD de Diderot àl’intention des lecteurs de la Correspondance littéraire : « Fragonard revient de Rome. Corésus et Callirhoé est son morceau de réception. Il le présenta il y a quelques mois à l’Académie, qui le reçut par acclamation. » (CFL VI 203.)
Conformément au souhait exprimé par Marigny et entériné dans le procès-verbal de la séance du 31 mai 1766, Fragonard est chargé avec Durameau « pour leur réception de peindre chacun un des plafonds qui restent à faire pour achever la décoration de la Galerie d’Apollon », qui au Louvre reliait les locaux de l’Académie au Salon carré, où les œuvres étaient exposées, tous les deux ans, au public. Cette galerie était dévolue depuis 1763 à l’Académie pour l’enseignement et l’exposition. Durameau s’exécuta tardivement, en 1774 ; quant à Fragonard, il ne réalisa jamais le programme demandé et fut même, en 1776, officiellement dispensé. Il faut dire que l’État était mauvais payeur (le paiement du Corésus ne fut achevé que le 1er janvier 1773) et que, par exemple, la commande de Louveciennes pour la du Barry rapportait bien plus. Après Corésus et Callirhoé, Fragonard délaisse la peinture d’histoire au profit des scènes galantes et des portraits, bien plus lucratifs et conformes à sa manière.

2Le maître de Fragonard, Charles Natoire, alors directeur de l’Académie de France à Rome, avait dessiné un Corésus et Callirhoé, actuellement conservé au musée Chéret à Nice. Un autre dessin, attribué à Luca Giordano, est au Louvre. Il faut enfin signaler un troisième dessin, de Boucher intitulé La Mort de Callirhoé. (Pierre Rosenberg, Fragonard, RMN 1987, p. 216)

3Voyage historique de la Grèce traduit par M. l’abbé Gédoyn, Paris, Didot, 1731, 2 volumes in-4°, Arsenal 4-H-888.

4La première édition imprimée date de 1750 : J. P. D’Orville, Kharitonos Aphrodisieos ton peri Khairean kai Kallirhoen erotikon diegematon logoi E, Amsterdam, 1750. Le livre contient une traduction latine par J. J. Reiske. La Callirhoé de Chariton raconte comment une jeune femme de Syracuse que son mari croit morte est enterrée vive. Sa tombe est ouverte par un pirate qui l’enlève. Suivent de nombreuses péripéties au cours desquelles plusieurs hommes tombent éperdument amoureux d’elle et elle donne naissance à un fils. Chaereas, son mari, menant une expédition grecque contre les Perses, reconnaît Callirhoé parmi ses captives et la ramène à Syracuse.

5Mémoires et journal de Jean-Georges Wille, éd. G. Duplessis, Paris, 1852(7?), I, pp. 284-285.

6Correspondance de M. de Marigny avec Coypel, Lépicié et Cochin, éd. Furcy-Raynaud, Nouvelles Archives de l’Art français, 1903 et 1904, XII (XX?), p. 77. (En fait, lettre à Natoire.)

7Callirhoé, tragedie représentée pour la premiere fois par l’Academie royale de musique, le mardy vingt-septiéme Decembre 1712. A Paris, chez Christophe Ballard, seul Imprimeur du Roy pour la Musique, ruë S. Jean de Beauvais, au Mont-Parnasse. M DCC XII. Avec Privilege de Sa Majesté. Le prix est de trente sols.
L’exemplaire de la Bnf (RES-YF-1883), intitulé Ballets et opéras, vol. 16, Blanche - Callirhoé, comprend le fascicule original, relié avec les fascicules imprimés à l’occasion des reprises du spectacle : on y lit les mentions suivantes, « remise au theâtre le Jeudy 27. Decembre 1731 », « remise au theâtre le jeudy troisiéme janvier 1732 », « remise au theâtre le jeudi 3 janvier 1731 Et le mardi 22 octobre 1743. Nouvelle édition, conforme à la derniere remise ». Le dernier fascicule, imprimé à Paris chez Delormel, adopte une présentation différente : « Remise au théâtre, le jeudi 3 Janvier 1731, le mardi 22 Octobre 1743. Et le Mardi 9 Novembre 1773. ». Au verso de la page de titre : « Le poeme est de Roi. La Musique est de Destouches. »

8Coresus et Callirhoé, tragédie, par Mr de La Fosse. A Paris, chez Pierre Ribou, à la descente du Pont-Neuf, prés des Augustins, à l’Image S. Loüis. M. DCCIV. Avec Approbation & Privilege du Roy. Cote Bnf YF-6368 Imprimés.
La préface de La Fosse est intéressante, car le dramaturge s’y désigne des prédécesseurs : « L’Histoire qui fait le sujet de cette Tragedie, est si extraordinaire & si remarquable, qu’il est étonnant qu’elle soit si peu connuë. Le Guarini qui l’avoit tirée de Pausanias, d’où je l’ay prise, en a paré le commencement de son Pastor fido, & en a fait l’origine des malheurs qui affligeoient l’Arcadie, dans le temps de l’action que son Poëme represente. Il y a pourtant fait quelques changemens. Par exemple il a mis l’Arcadie au lieu de l’Etolie, & il a changé les noms de Coresus & de Callirhoé en ceux d’Amintas & de Lucrine. Vigenere dans ses Annotations sur Philostrate, & Spon dans son voyage en Grece rapportent l’histoire tout au long. »