Utpictura18 - Diderot

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Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
Documentaire Diderot au Salon : vérité, poésie, magie en ligne sur vimeo Corésus et Callirhoé : introduction
1. La scène de Fragonard
2. Dispositif de la caverne
3. Dispositif du texte
4. La scène de Diderot
5. Le travail de Fragonard
Annexe 1 : Le texte de Diderot
Annexe 2 : Le texte de Pausanias

L’Antre de Platon

Diderot, article FRAGONARD du Salon de 1765

Il m’est impossible, mon ami, de vous entretenir de ce tableau ; vous savez qu’il n’était plus au Salon, lorsque la sensation générale qu’il fit, m’y appela. C’est votre affaire d’en rendre compte ; nous en causerons ensemble ; cela sera d’autant mieux que peut-être découvrirons-nous pourquoi après un premier tribut d’éloges payé à l’artiste, après les premières exclamations le public a semblé se refroidir. Toute composition dont le succès ne se soutient pas manque d’un vrai mérite. Mais pour remplir cet article Fragonard, je vais vous faire part d’une vision assez étrange dont je fus tourmenté la nuit qui suivit un jour dont j’avais passé la matinée à voir des tableaux et la soirée à lire quelques Dialogues de Platon.

L’Antre de Platon

Il me sembla que j’étais renfermé dans le lieu qu’on appelle l’antre de ce philosophe. C’était une longue caverne obscure. J’y étais assis parmi une multitude d’hommes de femmes et d’enfants. Nous avions tous les pieds et les mains enchaînés et la tête si bien prise entre des éclisses31 de bois qu’il nous était impossible de la tourner. Mais ce qui m’étonnait, c’est que la plupart buvaient, riaient, chantaient, sans paraître gênés de leurs chaînes et que vous eussiez dit, à les voir, que c’était leur état naturel ; il me semblait même qu’on regardait de mauvais œil ceux qui faisaient quelque effort pour recouvrer la liberté de leurs pieds, de leurs mains et de leur tête, qu’on les désignait par des noms odieux, qu’on s’éloignait d’eux comme s’ils eussent été infectés d’un mal contagieux, et que lorsqu’il arrivait quelque désastre dans la caverne, on ne manquait jamais de les en accuser. Equipés comme je viens de vous le dire, nous avions tous le dos tourné à l’entrée de cette demeure, et nous n’en pouvions regarder que le fond qui était tapissé d’une toile immense.

Par derrière nous, il y avait des rois, des ministres, des prêtres, des docteurs, des apôtres, des prophètes, des théologiens, des politiques, des fripons, des charlatans, des artisans d’illusions32 et toute la troupe des marchands d’espérances et de craintes. Chacun d’eux avait une provision de petite figures transparentes et colorées propres à son état, et toutes ces figures étaient si bien faites, si bien peintes, en si grand nombre et si variées, qu’il y en avait de quoi fournir à la représentation de toutes les scènes comiques, tragiques et burlesques de la vie.

Ces charlatans, comme je le vis ensuite, placés entre nous et l’entrée de la caverne, avaient par derrière eux une grande lampe suspendue, à la lumière de laquelle ils exposaient leurs petites figures dont les ombres portées par dessus nos têtes et s’agrandissant en chemin allaient s’arrêter sur la toile tendue au fond de la caverne et y former des scènes, mais des scènes si naturelles, si vraies que nous les prenions pour réelles, et que tantôt nous en riions à gorge déployée, tantôt nous en pleurions à chaudes larmes, ce qui vous paraîtra d’autant moins étrange qu’il y avait derrière la toile d’autres fripons subalternes, aux gages des premiers, qui prêtaient à ces ombres les accents, les discours, les vraies voix de leurs rôles.

Malgré le prestige de cet apprêt33, il y en avait dans la foule quelques uns d’entre nous qui le soupçonnaient34, qui secouaient de temps en temps leurs chaînes et qui avaient la meilleure envie de se débarrasser de leurs éclisses et de tourner la tête ; mais à l’instant tantôt l’un, tantôt l’autre des charlatans que nous avions à dos se mettait à crier d’une voix forte et terrible : Garde-toi de tourner la tête ! Malheur à qui secouera sa chaîne ! Respecte les éclisses... Je vous dirai une autre fois ce qui arrivait à ceux qui méprisaient le conseil de la voix, les périls qu’ils couraient, les persécutions qu’ils avaient à souffrir ; ce sera pour quand nous ferons de la philosophie. Aujourd’hui qu’il s’agit de tableaux, j’aime mieux vous en décrire quelques-uns de ceux que je vis sur la grande toile ; je vous jure qu’ils valaient bien les meilleurs du Salon. Sur cette toile tout paraissait d’abord décousu ; on pleurait, on riait, on jouait, on buvait, on chantait, on se mordait les poings, on s’arrachait les cheveux, on se caressait, on se fouettait ; au moment où l’un se noyait, un autre était pendu, un troisième élevé sur un piédestal ; mais à la longue tout se liait, s’éclaircissait et s’entendait. Voici ce que je vis s’y passer à différents intervalles que je rapprocherai pour abréger.

D’abord ce fut un jeune homme, ses longs vêtements sacerdotaux en désordre, la main armée d’un thyrse, le front couronné de lierre, qui versait d’un grand vase antique des flots de vin dans de larges et profondes coupes qu’il portait à la bouche de quelques femmes aux yeux hagards et à la tête échevelée. Il s’enivrait avec elle, elles s’enivraient avec lui, et quand ils étaient ivres, ils se levaient et se mettaient à courir les rues en poussant des cris mêlés de fureur et de joie. Les peuples frappés de ces cris se renfermaient dans leurs maisons et craignaient de se retrouver sur leur passage ; ils pouvaient mettre en pièce le téméraire qu’ils auraient rencontré, et je vis qu’ils le faisaient quelquefois. Eh bien, mon ami, qu’en dites-vous ?

GRIMM. Je dis que voilà deux assez beaux tableaux, à peu près du même genre.

DIDEROT. En voici un troisième d’un genre différent. Le jeune prêtre qui conduisait ces furieuses était de la plus belle figure ; je le remarquai et il me sembla, dans le cours de mon rêve, que plongé dans une ivresse plus dangereuse que celle du vin, il s’adressait avec le visage, le geste et les discours les plus passionnés et les plus tendres à une jeune fille dont il embrassait vainement les genoux et qui refusait de l’entendre.

GRIMM. Celui-ci, pour n’avoir que deux figures, n’en serait pas plus facile à faire.

DIDEROT. Surtout s’il s’agissait de lui donner l’expression forte et le caractère peu commun qu’elles avaient sur la toile de la caverne.

Tandis que ce prêtre sollicitait inutilement la jeune inflexible, voilà que35 j’entends tout à coup dans le fond des habitations des cris, des ris, des hurlements, et que j’en vois sortir des pères, des mères, des femmes, des filles des enfants. Les pères se précipitaient sur leurs filles qui avaient perdu tout sentiment de pudeur, les mères sur leurs fils qui les méconnaissaient, les enfants de36 différents sexes mêlés, confondus, se roulaient à terre ; c’était un spectacle de joie extravagante, de licence effrénée, d’une ivresse et d’une fureur inconcevable. Ah ! si j’étais peintre ! j’ai encore tous ces visages-là présents à mon esprit.

GRIMM. Je connais un peu nos artistes, et je vous jure qu’il n’y en a pas un seul en état d’ébaucher37 ce tableau.

DIDEROT. Au milieu de ce tumulte38, quelques vieillards que l’épidémie avait épargnés, les yeux baignés de larmes, prosternés dans un temple frappaient la terre de leurs fronts, embrassaient de la manière la plus suppliante les autels du dieu, et j’entends très distinctement le dieu, ou peut-être le fripon subalterne qui était derrière la toile, dire : Qu’elle meure, ou qu’un autre meure pour elle.

GRIMM. Mais mon ami, du train dont vous rêvez, savez-vous qu’un seul de vos rêves suffirait pour une galerie entière?

DIDEROT. Attendez, attendez, vous n’y êtes pas. J’étais dans une extrême impatience de connaître quelle serait la suite de cet oracle funeste, lorsque le temple s’ouvrit derechef à mes yeux39. Le pavé en était couvert d’un tapis rouge bordé d’une large frange d’or ; ce riche tapis et sa frange retombaient au dessous d’une longue marche qui régnait tout le long de la façade. A droite, près de cette marche, il y avait un de ces grands vaisseaux de sacrifice destinés à recevoir le sang des victimes. De chaque côté de la partie du temple que je découvrais, deux grandes colonnes d’un marbre blanc et transparent semblaient en aller chercher la voûte. A droite, au pied de la colonne la plus avancée, on avait placé une urne de marbre noir, couverte en partie des linges propres aux cérémonies sanglantes. De l’autre côté de la colonne, c’était un grand candélabre de la forme la plus noble ; il était si haut que peu s’en fallait qu’il n’atteignît le chapiteau de la colonne. Dans l’intervalle des deux colonnes de l’autre côté, il y avait un grand autel ou trépied triangulaire sur lequel le feu sacré était allumé. Je voyais la lueur rougeâtre des brasiers ardents, et la fumée des parfums me dérobait une partie de la colonne intérieure. Voilà le théâtre d’une des plus terribles et des plus touchantes représentations qui se soient exécutées sur la toile de la caverne pendant ma vision.

GRIMM. Mais dites-moi, mon ami, n’avez-vous confié votre rêve à personne ?

DIDEROT. Non. Pourquoi me faites-vous cette question ?

GRIMM. C’est que le temple que vous venez de décrire est exactement le lieu de la scène du tableau de Fragonard.

DIDEROT. Cela se peut. J’avais tant entendu parler de ce tableau les jours précédents, qu’ayant à faire un temple en rêve, j’aurai fait le sien40. Quoi qu’il en soit, tandis que mes yeux parcouraient ce temple et des apprêts qui me présageaient je ne sais quoi41, mon cœur était oppressé, je vis arriver seul un jeune acolyte vêtu de blanc ; il avait l’air triste. Il alla s’accroupir au pied du candélabre et s’appuyer les bras sur la saillie de la base de la colonne intérieure. Il fut suivi d’un prêtre. Ce prêtre avait les bras croisés sur la poitrine, la tête tout à fait penchée, il paraissait absorbé dans la douleur et la réflexion la plus profonde ; il s’avançait à pas lents. J’attendais qu’il relevât la tête42 ; il le fit en tournant les yeux vers le ciel et poussant l’exclamation la plus douloureuse, que j’accompagnai moi-même d’un cri quand je reconnus ce prêtre. C’était le même que j’avais vu quelques instants auparavant presser avec tant d’instance et si peu de succès la jeune inflexible ; il était aussi vêtu de blanc ; toujours beau, mais la douleur avait fait une impression profonde sur son visage. Il avait le front couronné de lierre et il tenait dans sa main43 le couteau sacré. Il alla se placer debout à quelque distance du jeune acolyte qui l’avait précédé. Il vint un second acolyte, vêtu de blanc, qui s’arrêta derrière lui.

Je vis entrer ensuite une jeune fille ; elle était pareillement vêtue de blanc, une couronne de roses lui ceignait la tête. La pâleur de la mort couvrait son visage, ses genoux tremblants se dérobaient sous elle ; à peine eut-elle la force d’arriver jusqu’aux pieds de celui dont elle était adorée, car c’était elle qui avait si fièrement dédaigné sa tendresse et ses vœux. Quoique tout se passât en silence, il n’y avait qu’à les regarder l’un et l’autre et se rappeler les mots de l’oracle, pour comprendre que c’était la victime et qu’il allait en être le sacrificateur44. Lorsqu’elle fut proche du grand prêtre son malheureux amant, ah ! cent fois plus malheureux qu’elle, la force l’abandonna tout à fait et elle tomba renversée sur le lit ou le lieu même45 où elle devait recevoir le coup mortel. Elle avait le visage tourné vers le ciel, ses yeux étaient fermés, ses deux bras que la vie semblait avoir déjà quittés pendaient à ses côtés, le derrière de sa tête touchait presque46 aux vêtements du grand-prêtre son sacrificateur et son amant ; le reste de son corps était étendu, seulement l’acolyte qui s’était arrêté derrière le grand-prêtre, le tenait un peu relevé.

Tandis que la malheureuse destinée des hommes et la cruauté des dieux ou de leurs ministres47, car les dieux ne sont rien, m’occupaient et que j’essuyais quelques larmes qui s’étaient échappées de mes yeux il était entré un troisième acolyte, vêtu de blanc comme les autres et le front couronné de roses. Que ce jeune acolyte était beau ! Je ne sais si c’était sa modestie, sa jeunesse, sa douceur, sa noblesse qui m’intéressaient, mais il me parut l’emporter sur le grand-prêtre même. Il s’était accroupi à quelque distance de la victime évanouie et ses yeux attendris étaient attachés sur elle. Un quatrième acolyte, en habit blanc aussi, vint se ranger près de celui qui soutenait la victime, il mit un genou en terre, et il posa sur son autre genou un grand bassin, qu’il prit par les bords comme pour le présenter au sang qui allait couler. Ce bassin, la place de cet acolyte et son action ne désignaient que trop la fonction cruelle. Cependant il était accouru dans le temple beaucoup d’autres personnes. Les hommes, nés compatissants, cherchent dans les spectacles cruels l’exercice de cette qualité48.

Je distinguai vers le fond, proche de la colonne intérieure du côté gauche, deux prêtres âgés, debout et remarquables par le vêtement irrégulier dont leur tête était enveloppée et la gravité de leur maintien.

Il y avait presque en dehors, contre la colonne antérieure du même côté, une femme seule, un peu plus loin et plus en dehors, une autre femme, le dos appuyé contre une borne, avec un jeune enfant nu sur ses genoux. La beauté de cet enfant, et plus peut-être encore l’effet singulier de la lumière qui les éclairait sa mère et lui, les ont fixés dans ma mémoire. Au delà de ces femmes, mais dans l’intérieur du temple, deux autres spectateurs. Au devant de ces spectateurs, précisément entre les deux colonnes, vis-à-vis de l’autel et de son brasier ardent, un vieillard dont le caractère et les cheveux gris me frappèrent. Je me doute bien que l’espace plus reculé était rempli de monde, mais de l’endroit que j’occupais dans mon rêve et dans la caverne, je ne pouvais rien voir de plus.

GRIMM. C’est qu’il n’y avait rien de plus à voir, que ce sont là tous les personnages du tableau de Fragonard, et qu’ils se sont trouvés dans votre rêve placés tout juste comme sur la toile.

DIDEROT. Si cela est, ô le beau tableau que Fragonard a fait ! Mais écoutez le reste. Le ciel brillait de la clarté la plus pure ; le soleil semblait précipiter toute la masse de sa lumière dans le temple et se plaire à la rassembler sur la victime, lorsque les voûtes s’obscurcirent de ténèbres épaisses qui s’étendant sur nos têtes et se mêlant à l’air, à la lumière, produisirent une horreur soudaine. A travers ces ténèbres je vis planer un génie infernal, je le vis : des yeux hagards lui sortaient de la tête ; il tenait un poignard de la main, de l’autre il secouait une torche ardente ; il criait. C’était le Désespoir, et l’Amour, le redoutable Amour était porté sur son dos. A l’instant, le grand-prêtre tire le couteau sacré, il lève le bras ; je crois qu’il en va frapper la victime, qu’il va l’enfoncer dans le sein de celle qui l’a dédaigné et que le Ciel lui a livrée ; point du tout, il s’en frappe lui-même. Un cri général perce et déchire l’air. Je vois la mort et ses symptômes errer sur les joues, sur le front du tendre et généreux infortuné ; ses genoux défaillent, sa tête retombe en arrière, un de ses bras est pendant, la main dont il a saisi le couteau le tient encore enfoncé dans son coeur. Tous les regards s’attachent ou craignent de s’attacher sur lui ; tout marque la peine et l’effroi. L’acolyte qui est au pied du candélabre a la bouche entrouverte et regarde avec effroi ; celui qui soutient la victime retourne la tête et regarde avec effroi ; ces deux prêtres âgés dont les regards cruels ont dû se repaître si souvent de la vapeur du sang dont ils ont arrosé les autels, n’ont pu se refuser à la douleur, à la commisération, à l’effroi, ils plaignent le malheureux, ils souffrent, ils sont effrayés ; cette femme seule appuyée contre une des colonnes, saisie d’horreur et d’effroi, s’est retournée subitement ; et cette autre qui avait le dos contre une borne s’est renversée en arrière, une de ses mains s’est portée sur ses yeux, et son autre bras semble repousser d’elle ce spectacle effrayant ; la surprise et l’effroi sont peints sur les visages des spectateurs éloignés d’elle ; mais rien n’égale la consternation et la douleur du vieillard aux cheveux gris, ses cheveux se sont dressés sur son front, je crois le voir encore, la lumière du brasier ardent l’éclairant, et ses bras étendus au dessus de l’autel : je vois ses yeux, je vois sa bouche, je le vois s’élancer, j’entends ses cris, ils me réveillent, la toile se replie et la caverne disparaît.

GRIMM. Voilà le tableau de Fragonard, le voilà avec tout son effet.

DIDEROT. En vérité ?

GRIMM. C’est le même temple, la même ordonnance, les mêmes personnages, la même action, les mêmes caractères, le même intérêt général, les mêmes qualités, les mêmes défauts. Dans la caverne, vous n’avez vu que les simulacres des êtres, et Fragonard sur sa toile ne vous en aurait montré non plus que les simulacres. C’est un beau rêve que vous aurez fait, c’est un beau rêve qu’il a peint. Quand on perd son tableau de vue pour un moment, on craint toujours que sa toile ne se replie comme la vôtre, et que ces fantômes intéressants et sublimes ne se soient évanouis comme ceux de la nuit. Si vous aviez vu son tableau, vous auriez été frappé de la même magie de lumière et de la manière dont les ténèbres se fondaient avec elle, du lugubre que ce mélange portait dans tous les points de sa composition ; vous auriez éprouvé la même commisération, le même effroi ; vous auriez vu la masse de cette lumière, forte d’abord, se dégrader avec une vitesse et un art surprenant ; vous en auriez remarqué les échos se jouant supérieurement entre les figures. Ce vieillard dont les cris perçants vous ont réveillé, il y était au même endroit et tel que vous l’avez vu, et les deux femmes et le jeune enfant, tous vêtus, éclairés, effrayés comme vous l’avez dit. Ce sont les mêmes prêtres âgés, avec leur draperie de tête large, grande et pittoresque, les mêmes acolytes avec leurs habits blancs et sacerdotaux, répandus précisément sur sa toile comme sur la vôtre. Celui que vous avez trouvé si beau, il était beau dans le tableau comme dans votre rêve, recevant la lumière par le dos, ayant par conséquent toutes ses parties antérieures dans la demi-teinte ou l’ombre, effet de peinture plus facile à rêver qu’à produire, et qui ne lui avait ôté ni sa noblesse ni son expression.

DIDEROT. Ce que vous me dites me ferait presque croire que moi qui n’y crois pas pendant le jour, je suis en commerce avec lui49 pendant la nuit. Mais l’instant effroyable de mon rêve, celui où le sacrificateur s’enfonce le poignard dans le sein, est donc celui que Fragonard a choisi?

GRIMM. Assurément. Nous avons seulement observé dans le tableau que les vêtements du grand-prêtre tenaient un peu trop de ceux d’une femme.

DIDEROT. Attendez ; mais c’est comme dans mon rêve.

GRIMM. Que ces jeunes acolytes, tout nobles, tout charmants qu’ils étaient, étaient d’un sexe indécis, des espèces d’hermaphrodites.

DIDEROT. C’est encore comme dans mon rêve.

GRIMM. Que la victime bien couchée, bien tombée, était peut-être un peu trop serrée d’en bas par ses vêtements.

DIDEROT. Je l’ai aussi remarqué dans mon rêve ; mais je lui faisais un mérite d’être décente, même dans ce moment.

GRIMM. Que sa tête faible de couleur, peu expressive, sans teintes, sans passages, était plutôt celle d’une femme qui sommeille que d’une femme qui s’évanouit.

DIDEROT. Je l’ai rêvée avec ces défauts.

GRIMM. Pour la femme qui tenait l’enfant sur ses genoux, nous l’avons trouvée supérieurement peinte et ajustée, et le rayon de lumière échappé qui l’éclairait, à faire illusion ; le reflet de la lumière sur la colonne antérieure, de la dernière vérité ; le candélabre de la plus belle forme et faisant bien l’or. Il a fallu des figures aussi vigoureusement coloriées que celles de Fragonard pour se soutenir au dessus de ce tapis rouge bordé d’une frange d’or. Les têtes de vieillards nous ont paru faites d’humeur et marquant bien la surprise et l’effroi ; les génies bien furieux, bien aériens, et la vapeur noire qu’ils amenaient avec eux bien éparse et ajoutant un terrible étonnant à la scène [ ;]50 les masses d’ombre relevant de la manière la plus forte et la plus piquante la splendeur éblouissante des clairs. Et puis un intérêt unique. De quelque côté qu’on portât les yeux, on rencontrait l’effroi : il s’élançait du grand prêtre, il se répandait, il s’accroissait par les deux génies, par la vapeur obscure qui les accompagnait, par la sombre lueur des brasiers. Il était impossible de refuser son âme à une impression si répétée. C’était comme dans les émeutes populaires où la passion du grand nombre nous saisit avant même que le motif en soit connu. Mais outre la crainte qu’au premier signe de croix tous ces beaux simulacres ne disparussent, il y a des juges d’un goût sévère qui ont cru sentir dans toute la composition je ne sais quoi de théâtral qui leur a déplu. Quoi qu’ils en disent, croyez que vous avez fait un beau rêve et Fragonard un beau tableau. Il a toute la magie, toute l’intelligence et toute la machine pittoresque. La partie idéale est sublime dans cet artiste à qui il ne manque qu’une couleur vraie et une perfection technique que le temps et l’expérience peuvent lui donner.



30Nous reproduisons ici l’ensemble du texte tel qu’il est publié dans DPV XIV 253-264.

31Éclisses : petites planchettes servant d’attelles pour un membre fracturé (DPV XIV 254, note 671).

32L’expression de Diderot traduit exactement le thaumatopoioi grec, que Robin rend plus audacieusement par « montreurs de marionnettes ».

33Le prestige de cet apprêt : le caractère magique de cette mise en scène, dont l’illusion était parfaite.

34Comprendre : qui soupçonnaient cet apprêt, c’est-à-dire qui se doutaient que ce qu’ils voyaient n’était qu’un apprêt, une mise en scène.

35Début du quatrième tableau.

36Variante de l’édition de Naigeon (1798) : des.

37D’ébaucher : de peindre ne serait-ce qu’une ébauche. L’ébauche consiste à placer grossièrement les couleurs sur le dessin tracé sur la toile.

38Début du cinquième tableau.

39Début du sixième et dernier tableau.

40Toute cette mystification, à notre avis, doit être prise tout à fait au sérieux. Diderot a ainsi nettement divisé le sixième tableau en deux parties : « le théâtre [de la] représentation » et la représentation elle-même, ou encore « le lieu de la scène » et la scène elle-même. Par là, il entend nous dire que si le point de départ de la scène est de Fragonard, le rêve est de lui. Autrement dit, il reconnaît avoir emprunté la matière du rêve -- son théâtre, son lieu -- à Fragonard  ;; mais le sens ultime, le message de ce rêve lui appartient. Cette dichotomie entre le lieu et la scène ne contribue donc pas à un simple effet de suspens dramatique ; elle permet à l’auteur de signifier symboliquement la frontière de ce qui appartient à Fragonard et de ce qui lui revient à lui en propre. Le sens de cette dichotomie n’est bien entendu que symbolique, puisque -- pour des raisons pratiques évidentes -- la frontière entre lieu et scène ne recoupe pas celle entre l’œuvre de Fragonard et le rêve de Diderot.   

41DPV ajoute ici un « dont » omis dans les textes de Léningrad et du fond Vandeul, mais qui se trouve dans les manuscrits peu soignés de la Correspondance littéraire (G&) et l’édition tardive (1798) de Naigeon (N). Pour nous, le « dont » est une retouche adroite visant à adoucir le « style coupé » de Diderot, adepte de la parataxe. Sans le « dont », le texte retrouve son rythme irrégulier, haletant, tout à fait caractéristique de l’atmosphère angoissante du rêve. Le « je ne sais quoi » lancé et laissé en suspens produit un flou inquiétant, qui s’intègre merveilleusement avec les effets de « clichés bougés » produits par la juxtaposition des deux indépendantes : mon cœur... » / « je vis... ».

42Avant de le reconnaître, le narrateur pressent l’identité du prêtre. L’identification apparaît donc comme un effet de sa volonté, comme dans le rêve, où, parce que l’on identifie en cours de route tel protagoniste à telle personne, il se met à lui ressembler. Le rêve de désir et le rêve de punition ne sont donc pas primitivement liés. C’est une intervention du « moi » (le narrateur) qui leur donne le même protagoniste. Ils ne s’intègrent pas d’emblée dans une narration, mais se subordonnent, par l’intervention du « moi », dans une série de rêves. La mise en série marque le compromis entre l’expression de la pulsion -- le rêve de désir -- et son refoulement par le « moi » : la pulsion est subordonnée à la punition, grâce à l’identification du protagoniste.

43dans sa main « droite », ajoutent G& et N. Mais se préoccupe-t-on de droite et de gauche dans un tel rêve et dans un tel moment ? Ajout grossier par souci d’exactitude vis-à-vis du tableau de Fragonard.

44Nouvelle intervention du narrateur, dans le but de relier les tableaux. Le caractère postérieur (« il n’y avait qu’à les regarder... pour comprendre... ») et externe au tableau (« quoique tout se passât en silence... ») de cette liaison est nettement souligné.

45« le lit ou le lieu même » : l’équivalence des deux termes suggère que le sacrifice a une signification sexuelle.

46Elle voudrait le séduire qu’elle ne s’y prendrait pas autrement...

47Renvoie au cinquième tableau : « j’entends très distinctement le dieu ou peut-être le fripon subalterne qui était derrière la toile... »

48On notera la multiplication des intrusions du narrateur. L’instance refoulante du « moi » joue à plein en distanciant le plus possible le plaisir sado-masochiste de la punition.

49y, lui : Dieu ?

50Ponctuation ajoutée par DPV ?