Utpictura18 - Diderot

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Salons de Diderot : exercices

Stéphane Lojkine

Dissertation pour le 19 décembre 2007

Dans « Diderot dans l’espace des peintres », Jean Starobinski écrit : « les arts sont liés, pour Diderot, à la vie du sentiment : et le sentiment n’est vraiment le sentiment que s’il est mobile, variable, porté aux excès, et traversé par toutes les nuances intermédiaires. […] L’écart majeur est celui qui s’établit entre l’attrait sensuel et la représentation du Sacré. L’imagination de Diderot se porte sans peine d’une sorte d’intérêt à l’autre. » (RMN, 1991, pp. 21-22.)

Dans quelle mesure ces propos vous paraissent s’accorder avec la pratique des premiers Salons et les théories développées dans les Essais sur la peinture ?

Exercice : analyse d’un commentaire de tableau

« De toute part, dans tout art, dans toute science, l’image de Caesar qui pleure au pied de la statue d’Alexandre et qui dit en soupirant, il était Immortel à dix-huit ans ; j’en ai tant et je ne suis rien. » (Éléments de physiologie, DPV XVII 547.)

Lisez tout le texte avant de commencer à répondre aux questions. Les questions qui suivent se rapportent dans l’ordre aux paragraphes correspondants. Répondez aux questions dans l’ordre. Ne les recopiez pas. Notez seulement le numéro. Rédigez entièrement vos réponses. Il sera tenu le plus grand compte de la qualité de l’expression française et de l’orthographe.

Le texte de Diderot

Les questions

§1 : voir question 1
16. César débarquant à Cadix trouve dans le temple d’Hercule la statue d’Alexandre, et gémit d’être inconnu à l’âge où ce héros s’était déjà couvert de gloire
Tableau cintré de 8 pieds 9 pces de haut sur 4 pieds 9 pces de large, appartenant au roi de Pologne.

1. Qu’est-ce qu’un Salon ? Qu’est-ce qu’un Salon ? D’où proviennent les informations contenues au §1 ? Que signifie le numéro 16 ? Commentez la phrase en italiques.
§2 : voir question 2
    Il était écrit au livre du destin, chapitre des peintres et des rois que trois bons peintres [1] feraient un jour trois mauvais tableaux pour un bon roi ; et au chapitre suivant, des miscellanées fatales [2], qu’un littérateur pusillanime [3] épargnerait à ce roi la critique de ses tableaux ; qu’un philosophe [4] s’en offenserait et lui dirait : « Quoi  ! vous n’avez pas de honte d’envoyer aux souverains la satire de l’évidence [5], et vous n’osez leur envoyer la satire d’un mauvais tableau. Vous aurez le front [6] de leur suggérer que les passions et l’intérêt particulier mènent ce monde ; que les philosophes s’occupent en vain à démontrer la vérité et à démasquer l’erreur ; que ce ne sont que des bavards inutiles et importuns, et que le métier des Montesquieu est au-dessous du métier de cordonnier, et vous n’oserez pas leur dire : On vous a fait un sot tableau. » Mais laissons cela, et venons au César de Vien.


2. Pourquoi Grimm ne veut-il pas que Diderot critique ces tableaux ? Il y a une raison circonstancielle et une raison générique plus profonde. Montrez que le motif économique et philosophique est également lié à la seconde raison.

§3 : voir question 3
    Au milieu d’une colonnade à gauche, on voit sur un piédestal un Alexandre de bronze. Cette statue imite bien le bronze ; mais elle est plate. Et puis où est la noblesse ? où est la fierté ? C’est un enfant. C’était la nature de l’Apollon du Belvédère qu’il fallait choisir, et je ne sais quelle nature on a prise. Fermez les yeux sur le reste de la composition, et dites-moi si vous reconnaissez là l’homme destiné à être le vainqueur et le maître du monde. César à droite est debout. C’est César que cela ! C’était bien un autre bougre que celui-ci. C’est un fesse-mathieu, un pisse-froid, un morveux dont il n’y a rien à attendre de grand.

3. Commentez « Fermez les yeux ». Comparez avec une expression similaire dans le commentaire de La Chaste Suzanne de Vanloo. Diderot dégage deux défauts majeurs : lesquels ? Le dispositif d’écran est-il réalisé ? (Nuancez votre réponse).
§4 : voir question 4
    Ah, mon ami, qu’il est rare de trouver un artiste qui entre profondément dans l’esprit de son sujet. Et conséquemment nul enthousiasme, nulle idée, nulle convenance, nul effet. Ils ont des règles qui les tuent. Il faut que le tout pyramide. Il faut une masse de lumière au centre. Il faut de grandes masses d’ombres sur les côtés. Il faut des demi-teintes sourdes, fugitives, pas noires. Il faut des figures qui contrastent. Il faut dans chaque figure de la cadence dans les membres. Il faut s’aller faire foutre, qu’on ne sait que cela.

4. Montrez que la critique du §4 retourne en fait un éloge : lequel ? Qu’est-ce que pyramider ? Donnez un exemple chez Greuze de composition qui pyramide. Comparez le juron de la fin du § avec le début du commentaire de La Charité romaine de Bachelier : qu’est-ce que cela suggère sur le nouveau rapport que Diderot instaure de l’œil à la toile ?
§5 : voir question 5
    César a le bras droit étendu, l’autre tombant, les regards attendris et tournés vers le ciel. Il me semble, maître Vien, qu’appuyé contre le piédestal, les yeux attachés sur Alexandre et pleins d’admiration et de regrets ; ou si vous l’aimez mieux, la tête penchée, humiliée, pensive, et les bras admiratifs, il eût mieux dit ce qu’il avait à dire. La tête de César est donnée par mille antiques [7] ; pourquoi en avoir fait une d’imagination qui n’est pas si belle et qui, sans l’inscription, rendrait le sujet inintelligible. Plus sur la droite et sur le devant, on voit un vieillard, la main droite posée sur le bras de César ; l’autre dans l’action d’un homme qui parle. Que fait là cette espèce de cicerone [8] ? Qui est-il ? Que dit-il ? Maître Vien [9], est-ce que vous n’auriez pas dû sentir que le César devait être isolé, et que ce bavard épisodique [10] détruit tout le sublime du moment.
5. Analysez, dans le 5e §, la critique de la figure. A quelle conception de la peinture cette critique renvoie-t-elle ? Commentez « il eût mieux dit ce qu’il avait à dire ».

§6 : voir question 6
    Sur le fond, derrière ces deux figures, quelques soldats. Plus encore vers la droite, dans le lointain, autres soldats à terre, vus par le dos ; avec un vaisseau en rade, et voiles déployées. Ces voiles déployées font bien ; d’accord. Mais s’il vient un coup de vent de la mer, au diable, le vaisseau. A gauche, au pied de la statue, deux femmes accroupies. La plus avancée sur le devant, vue par le dos et le visage de profil. L’autre vue de profil et attentive à la scène. Elle a sur ses genoux un petit enfant qui tient une rose. La première paraît lui imposer silence. Que font là ces femmes ? Que signifie cet épisode du petit enfant à la rose ? Quelle stérilité ! quelle pauvreté ! Et puis cet enfant est trop mignard, trop fait, trop joli, trop petit ; c’est un enfant Jésus. Tout à fait à gauche, sur le fond, en tournant autour du piédestal, autres soldats.


6. Montrez comment Diderot dégage, dans le 6e §, le dispositif de la scène : expliquez la fonction de chacun des éléments dans ce dispositif. Pour vous aider, comparez avec le texte et avec la toile de l’Hippomène et Atalante de Hallé.



§7 : voir question 7
    Autres défauts. Ou je me trompe fort, ou la main droite de César est trop petite ; le pied de la femme accroupie sur le devant informe, surtout aux orteils, vilain pied de modèle ; le vêtement des cuisses de César mince et sec comme du papier bleu. Composition de tout point insignifiante. Sujet d’expression [11], sujet grand, où tout est froid et petit. Tableau sans aucun mérite que le technique.     -- Mais [12] n’est-il pas harmonieux et d’un pinceau spirituel ? -- Je le veux, plus harmonieux même et plus vigoureux que le Saint Denis [13]. Après. -- N’est-ce pas une jolie figure que César ? -- Et oui, bourreau ; et c’est ce dont je me plains. -- Cet ajustement n’est-il pas riche et bien touché ? Cette broderie ne fait-elle pas bien l’or ? Ce vieillard n’est-il pas bien drapé ? Sa tête n’est-elle pas belle ? Celles des soldats interposés, mieux encore ? Celle surtout qui est casquée, d’un esprit infini pour la forme et la touche ; ce piédestal, de bonne forme ? Cette architecture, grande ? Ces femmes sur le devant bien colorées ? -- Bien colorées ! mais ne les faudrait-il pas peintes plus fièrement, puisqu’elles sont au premier plan. Voilà les propos des artistes. Intarissables sur le technique qu’on trouve partout ; muets sur l’idéal qu’on ne trouve nulle part. Ils font cas de la chose qu’ils ont ; ils dédaignent celle qui leur manque. (VERS 549 ; DPV XVI 111.)
7. À quelle dimension du dispositif le 7e § est-il consacré ? Montrez que tous les éléments du paragraphe, descriptifs comme stylistiques, renvoient à cette dimension.


8. Comparez la toile de Vien avec celle de Sébastien Bourdon, dont le sujet est similaire, mais qui fut peinte plus de cent ans plus tôt.





NOTES SUR LE TEXTE DE DIDEROT

[1] Par l’intermédiaire de Mme Geoffrin, le roi de Pologne, Stanislas Auguste Poniatowski, demanda en 1765 à Boucher, Lagrenée, Vien et Hallé d’exécuter quatre toiles pour la Chambre des Seigneurs du château de Varsovie. Les quatre toiles devaient représenter les « idées de justice, d’émulation, de magnanimité et de concorde » (lettre de Mme Geoffrin au roi de Pologne, 29 janvier 1766). César devant la statue d’Alexandre figurait l’idée d’émulation ;
La Tête de Pompée présentée à César, de Lagrenée, l’idée de magnanimité ; Scilurus et ses enfants, de Hallé, l’idée de concorde. La Continence de Scipion, dessinée par Boucher pour figurer la justice, fut exécutée finalement par Vien en 1768 : ce quatrième tableau ne fur donc pas exposé au Salon de 1767.
[2] Les miscellanées, ou Mélanges, sont un recueil de textes hétéroclites. Il s’agit ici de la Correspondance littéraire de Grimm.
[3] Grimm, courtisan obséquieux auprès des riches et puissants souscripteurs de la Correspondance littéraire.
[4] Diderot.
[5] Grimm venait d’écrire un article contre les physiocrates, économistes proches de Diderot et des idées défendues dans l’Encyclopédie. L’un d’eux avait en effet publié un livre centré sur la notion d’évidence.
[6] Le front : l’audace.
[7] Mille antiques : on trouve d’innombrables statues antiques de César, qui indiquent à quoi il devait ressembler.
[8] Un cicerone est un guide, généralement un vieillard qui fait la visite.
[9] Maître est le terme qui désigne un maître artisan, et non un grand artiste. Péjoratif et dénigrant.
[11] Sujet qui demanderait de l’expression, des grands effets.
[12] Diderot imagine un dialogue avec Grimm.
[13] Autre tableau de Vien exposé au même Salon, et qui y fit sensation.