Utpictura18 - Diderot

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Le texte de Diderot

Tintoret, Suzanne au bain, 1555, huile sur toile, 146x193 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne

Suzanne et les vieillards : le texte biblique

Il y avait un homme qui habitait à Babylone et son nom était Joakim. Il prit une femme nommée Suzanne fille d’Helcias, qui était très belle et craignait Dieu ; ses parents étaient justes et avaient instruit leur fille selon la Loi de Moïse. Or Joakim était très riche et il avait un jardin près de sa maison ; les Juifs affluaient chez lui, parce qu’il était le plus honorable de tous. On avait établi juges pour cette année là deux anciens, pris parmi le peuple. C’est à leur sujet que le Maître a dit : « L’iniquité est sortie de Babylone par des anciens qui étaient juges et avaient l’air de gouverner le peuple. »
    Ils fréquentaient la maison de Joakim et tous ceux qui avaient des litiges venaient à eux. Lorsque le peuple se retirait, vers le milieu du jour, Suzanne entrait pour se promener dans le jardin de son mari. Les deux anciens la voyaient chaque jour entrer et se promener ; ils furent pris de désir pour elle. Ils pervertirent leur pensée et détournèrent leurs yeux pour ne pas regarder vers le ciel et ne pas se souvenir des justes jugements. Ils étaient tous deux blessés d’amour à son sujet, mais ils ne se communiquaient pas leur douleur, car ils avaient honte de révéler le désir qui leur faisait vouloir s’unir à elle. Ils guettaient tous les jours avec ardeur pour la voir. Ils se dirent l’un à l’autre : « Allons donc chez nous, c’est l’heure du dîner1 », et ils sortirent et se séparèrent. Mais ils revinrent et se rencontrèrent à la même place ; s’étant mutuellement interrogés sur la raison, ils s’avouèrent leur désir et décidèrent ensemble d’un moment où ils pourraient la trouver seule.

Comme ils guettaient une occasion favorable, il arriva que Suzanne entra dans le jardin, comme elle l’avait fait la veille et l’avant veille, accompagnée seulement de deux jeunes filles, et désira se baigner, parce qu’il faisait chaud. Il n’y avait là personne sauf les deux anciens qui s’étaient cachés et la guettaient. Elle dit aux jeunes filles : « Apportez moi donc de l’huile et des parfums, et fermez les portes du jardin, pour que je me baigne. » Elles firent ce qu’elle avait dit, fermèrent les portes du jardin et sortirent par les portes de derrière pour apporter ce qu’elle avait demandé ; elles ne savaient pas que les anciens étaient cachés. Dès que les jeunes filles furent sorties, les deux anciens se levèrent, coururent à Suzanne et lui dirent : « Voici que les portes du jardin sont fermées, personne ne nous voit et nous sommes pleins de désir pour toi ; donne nous donc ton assentiment et sois à nous. Sinon, nous témoignerons contre toi qu’un jeune homme était avec toi et que c’est pour cela que tu as renvoyé les jeunes filles. » Suzanne soupira et dit : « L’angoisse m’environne de toute part ; car si je fais cela, c’est pour moi la mort, et si je ne le fais pas, je n’échapperai pas de vos mains. Mais il vaut mieux pour moi tomber entre vos mains sans l’avoir fait que de pécher en présence du Seigneur. » Alors Suzanne cria d’une voix forte, mais les deux anciens crièrent aussi contre elle. L’un d’eux courut ouvrir les portes du jardin. Quand les gens de la maison entendirent les cris poussés dans le jardin, ils se précipitèrent par la porte de derrière pour voir ce qui lui était arrivé. Lorsque les anciens eurent parlé, les serviteurs furent dans une grande confusion, car jamais on n’avait dit semblable chose de Suzanne.

Le lendemain, quand le peuple se fut rassemblé chez Joakim, mari de Suzanne, les deux anciens arrivèrent remplis de pensées criminelles contre Suzanne pour la faire mourir. Ils dirent en présence du peuple : « Envoyez chercher Suzanne, fille d’Helcias, femme de Joakim. » On envoya aussitôt. Elle vint avec ses parents, ses enfants et tous ses proches. Or Suzanne avait les traits délicats et était d’une grande beauté. Ces impies ordonnèrent qu’on lui ôtât son voile, car elle était voilée, afin de se rassasier de sa beauté. Mais tous les siens et tous ceux qui la voyaient pleuraient. Les deux anciens, se levant au milieu du peuple placèrent leurs mains sur sa tête. Elle, en pleurant regarda vers le Ciel, car son coeur était confiant dans le Seigneur. Les anciens dirent : « Comme nous nous promenions seuls dans le jardin, celle ci est entrée avec deux servantes ; elle a fait fermer les portes du jardin et renvoyé les servantes ; puis un jeune homme qui était caché est venu vers elle et a péché avec elle. Comme nous étions dans un coin du jardin, en voyant le crime, nous avons couru vers eux et nous les avons vu s’unir. De lui, nous n’avons pu nous rendre maîtres, parce qu’il était plus fort que nous et qu’ayant ouvert les portes, il s’est échappé. Mais elle, après l’avoir prise, nous lui avons demandé quel était ce jeune homme et elle n’a pas voulu nous le révéler. De tout cela nous sommes témoins. » Et l’assemblée les crut parce qu’ils étaient anciens et juges du peuple et ils la condamnèrent à mort. Alors Suzanne cria d’une voix forte et dit : « Dieu éternel, qui connais les secrets et qui sais tout avant que cela n’arrive, tu sais qu’ils ont porté contre moi un faux témoignage, et voici que je meurs sans avoir rien fait de ce que ceux ci ont méchamment imaginé contre moi. »

Le Seigneur entendit sa voix. Comme on la conduisait à la mort, Dieu éveilla l’esprit saint d’un jeune garçon nommé Daniel, et il cria d’une voix forte : « Je suis innocent du sang de celle ci. » Tout le peuple se tourna vers lui et dit: « Qu’est ce que cette parole, que tu as dite ? » Et lui, se tenant au milieu d’eux, dit : « Êtes vous tellement insensés, fils d’Israël ? Sans avoir jugé, sans connaître la vérité, vous condamnez une fille d’Israël. Retournez au tribunal, car ils ont porté contre elle un faux témoignage. » Alors le peuple retourna en hâte et les anciens dirent à Daniel : « Viens, assieds toi au milieu de nous et révèle nous ta pensée, car Dieu t’a donné le privilège des anciens. » Daniel leur dit : « Séparez les l’un de l’autre et je les jugerai. » Quand ils furent séparés l’un de l’autre, Daniel en appela un et lui dit : « Homme vieilli dans le mal, c’est maintenant que tombent sur toi les péchés que tu as commis autrefois, toi qui rendais des jugements injustes en condamnant les innocents et en absolvant les coupables, alors que le Seigneur a dit : Tu ne feras pas mourir l’innocent et le juste. Eh bien, si tu l’as vue, dis sous quel arbre tu les as vus s’entretenir ensemble. » Il répondit : « Sous un lentisque. » Daniel dit : « Tu as justement menti contre ta propre tête, car l’ange de Dieu, qui déjà en a reçu l’ordre de Dieu, te fendra par le milieu. » L’ayant renvoyé, il ordonna d’amener l’autre et il lui dit : « Race de Canaan et non de Juda, la beauté t’a séduit et le désir a perverti ton coeur. C’est ainsi que vous agissiez avec les filles d’Israël et elles, par crainte, conversaient avec vous, mais une fille de Juda n’a pu supporter votre iniquité. Eh bien, dis moi sous quel arbre tu les as surpris conversant l’un avec l’autre. » Il dit : « Sous un chêne. » Daniel lui dit : « Tu as justement menti toi aussi, contre ta propre tête, car l’ange de Dieu attend, le glaive à la main, pour te couper par le milieu, afin de vous faire périr. » Alors toute l’assemblée cria d’une voix forte et ils bénirent Dieu qui sauve ceux qui espèrent en lui. Puis ils s’élevèrent contre les deux anciens, que Daniel avait convaincus par leur propre bouche d’avoir porté faux témoignage et ils leur firent le mal qu’eux mêmes avaient méchamment imaginé contre leur prochain ; afin d’accomplir la Loi de Moïse, ils les firent mourir et le sang innocent fut sauvé ce jour là. Helcias et sa femme louèrent Dieu au sujet de leur fille Suzanne avec Joakim, son mari, et tous ses parents, de ce que rien n’avait été trouvé en elle de déshonnête. Et Daniel devint grand devant le peuple, à partir de ce jour et dans la suite du temps.

(Traduction de Jean Hadot pour la Pléiade, édition de la Bible publiée sous la direction d’Édouard Dhorme, Gallimard, 1959, tome II, pp. 678-682. Jean Hadot traduit d’après le texte de Théodotion, tel qu’il est donné dans l’édition d’Alfred Rahlfs, Septuaginta, Stuttgart, 1935. C’est le texte des manuscrits Vaticanus et Alexandrinus, qui a été préféré au texte dit des Septante, notablement plus court.)


1Dîner au sens de la langue classique. Le grec laisse entendre qu’il s’agit du matin.