Utpictura18 - Critique et théorie

Couverture Le Gout de Diderot

Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, cours d’initiation à la french theory, université d'Aix-Marseille, janvier 2012

Attentat et exécution de Damiens dans les Mémoires de Casanova

Casanova s’évade de la Prison des Plombs à Venise, se rend à Munich, et de là à Paris, où il arrive le jour de l’attentat de Damiens.


Attentat de Damiens contre Louis XV le 5 janvier 1757 à 5h45 du soir. « Monstre que la Rage fit naître, | Le poignard qui sert tes fureurs | En perçant notre auguste Maître, | Cache sa pointe dans nos Cœurs ! »

Attentat de Damiens contre Louis XV le 5 janvier 1757 à 5h45 du soir. « Monstre que la Rage fit naître, | Le poignard qui sert tes fureurs | En perçant notre auguste Maître, | Cache sa pointe dans nos Cœurs ! »

Après avoir loué une chambre dans la même rue, je suis allé l’Hôtel de Bourbon pour me présenter à M. l’abbé de Bernis1, qui était chef du Département des Affaires étrangères, et j’avais des bonnes raisons pour espérer de lui ma fortune. J’y vais, on me dit qu’il était à Versailles ; impatient de le voir je vais au pont Royal, je prends une voiture qu’on appelle pot de chambre, et j’y arrive à six heures et demie. Ayant su qu’il était retourné à Paris avec le comte de Cantillana, ambassadeur de Naples, je n’ai eu autre parti à prendre que celui de faire la même chose. Je retourne donc dans ma même voiture ; mais à peine anivé à la grille je vois une grande quantité de monde courir de tous côtés dans la plus grande confusion, et j’entends crier à droite et à gauche :

Le Roi est assassiné, on vient de tuer Sa Majesté.

Mon cocher effrayé ne pense qu’à suivre son chemin ; mais on arrête ma voiture, on me fait descendre, et on me met dans le corps de garde, où je vois en trois ou quatre minutes plus de vingt personnes arrêtées tout étonnées, et aussi coupables que moi. Je ne savais que penser, et ne croyant pas aux enchantements, je croyais de rêver. Nous étions là, et nous nous regardions sans oser nous parler ; la surprise nous tenait tous accablés, chacun, quoique innocent, avait peur.

Mais quatre ou cinq minutes après un officier entra, et après nous avoir demandé fort poliment excuse, il nous dit que nous pouvions nous en aller.

— Le Roi, dit-il, est blessé, et on l’a porté dans son appartement. L’assassin, que personne ne connaît, est arrêté. On cherche partout M. de la Martinière2.

« L’horrible attentat de Damiens du 5 janvier 1757 »

« L’horrible attentat de Damiens du 5 janvier 1757 »

Remonté dans ma voiture, et me trouvant fort heureux de m’y voir, un jeune homme très bien mis, et d’une figure faite pour persuader me prie de le prendre avec moi moyennant qu’il payerait la moitié ; mais malgré les lois de la politesse je lui refuse ce plaisir. Il y a des moments où il ne faut pas être poli.

Dans les trois heures que j’ai employées pour retourner à Paris, car les pots de chambre vont très lentement, deux cents courriers pour le moins, qui allaient ventre à terre, me devancèrent. A chaque minute j’en voyais un nouveau, et chaque courrier criait et publiait à l’air la nouvelle qu’il portait. Les premiers dirent ce que je savais ; un quart d’heure après j’ai su qu’on avait saigné le Roi, j’ai su après que la blessure n’était pas mortelle, et une heure après, que la blessure était si légère que Sa Majesté pourrait même aller à Trianon si elle voulait.

Avec cette intéressante nouvelle je suis allé chez Silvia3 et j’ai trouvé toute la famille à table, car il n’était pas encore onze heures. J’entre, et je vois tout le monde consterné.

— J ’arrive, leur dis-je, de Versailles.

— Le Roi est assassiné.

— Point du tout, il pourrait aller à Trianon s’il en avait envie. M. de la Martinière l’a saigné, l’assassin est arrêté, et il sera brûlé après qu’on l’aura tenaillé et écartelé vif.

Jean-Marc Nattier, <i>Zannetta Balletti, surnommée Mademoiselle Silvia</i>, 1750-1758, huile sur toile, 48x42,5 cm, New York, collection particulière

Jean-Marc Nattier, Zannetta Balletti, surnommée Mademoiselle Silvia, 1750-1758, huile sur toile, 48x42,5 cm, New York, collection particulière

A cette nouvelle que les domestiques de Silvia publièrent d’abord, tous les voisins vinrent pour m’entendre, et ce fut à moi que tout le quartier eut l’obligation d’avoir bien dormi cette nuit-là. Dans ce temps-là les Français s’imaginaient d’aimer leur Roi, et ils en faisaient toutes les grimaces ; aujourd’hui on est parvenu à les connaître un peu mieux. Mais dans le fond les Français sont toujours les mêmes. Cette nation est faite pour être toujours dans un état de violence ; rien n’est vrai chez elle, tout n’est qu’apparent. C’est un vaisseau qui ne demande que d’aller, et qui veut du vent, et le vent qui souffle est toujours bon.

Aussi un navire est-il les armes de Paris4. » (V, 2 ; II, 13-155)


Casanova gagne de l’argent en montant une loterie. Un jeune homme se présente à lui, comme le comte Tireta de Trévise. Casanova s’emploie à lui trouver un emploi de gigolo chez la Lambertini, qui se fait passer pour la nièce du pape et tient une maison de jeu. Elle présente à toute sa petite société Tiretta comme son cousin et le fait appeler M. de Six coups… Casanova fait chez elle la connaissance d’« une grosse femme plus que sur son retour » et de sa « nièce jolie à croquer » (p. 36), qui vient de sortir du couvent et que sa tante entend marier à « un négociant fort à son aise » :


Exécution de Damiens en place de Grève le 28 mars 1757

Exécution de Damiens en place de Grève le 28 mars 1757

« Ce discours ne pouvant que faire de la peine à la charmante qui écoutait sans rien dire, j’ai détourné le propos sur la grande quantité de monde qu’il y aurait à la Grève pour voir exécuter Damiens, et les voyant toutes curieuses de l’horrible spectacle, je leur ai offert une ample fenêtre d’où nous pourrions le voir tous les cinq. Elles acceptèrent sonica6. Je leur ai donné parole d’aller les prendre ; mais comme je n’avais pas de fenêtre, j’ai fait semblant en nous levant de table d’avoir une affaire pressante, et j’ai couru dans un fiacre à la Grève, où dans un quart d’heure j’ai loué pour trois louis une bonne fenêtre à l’entresol entre deux escaliers. J’ai payé et tiré quittance avec un débit de six cents francs. La fenêtre était vis-à-vis le devant de l’échafaud. » (V, 3 ; II, 43)


Casanova confisque les gains d’une bande de fripons qui montaient une loterie illégale.


« Se voyant à mauvais parti, ils se déterminèrent à rendre l’argent. On leur fit rendre en tout quarante louis, malgré qu’ils jurassent qu’ils n’en avaient gagné que vingt. J’en étais persuadé ; mais væ victis7 ; je leur en voulais, et j’ai voulu qu’ils payent. Ils voulaient le livre, mais je n’ai pas voulu le leur rendre. Ils se crurent encore heureux de pouvoir partir avec leur caisse aux bijoux. Les dames attendries me dirent après leur départ que j’aurais pu rendre à ces pauvres malheureux leur grimoire8.

Ils vinrent chez moi le lendemain à huit heures du matin, et ils me fléchirent me faisant présent d’un gros étui ou il y avait vingt-quatre petites statues de huit pouces9 de porcelaine de Saxe10. Je leur ai pour lors rendu le livre, les menaçant de les faire arrêter s’ils osaient plus se promener dans Paris avec leur loterie. J’ai porté en personne le même jour les vingt-quatre jolies figures à Mlle de la M—re11. C’était un présent fort riche, et sa tante me fit les plus grands remerciements.

Damiens tenaillé, écartelé et brûlé

Damiens tenaillé, écartelé et brûlé

Quelques jours après, c’était le 28 du mois de mars12, je suis allé de très bonne heure prendre les dames qui déjeunaient chez la Lambertini avec Tireta, et je les ai menées à la Grève tenant Mlle de la M—re assise sur mes genoux. Elles se mirent toutes les trois étroitement sur le devant de la fenêtre se tenant inclinées sur leurs coudes à la hauteur d’appui pour ne pas nous empêcher de voir. Cette fenêtre avait deux marches, elles étaient montées sur la seconde, et étant derrière elles, nous devions y être aussi ; car nous tenant debout sur la première nous n’aurions pu rien voir. J’ai des raisons d’informer le lecteur de cette circonstance.

Nous eûmes la constance de rester quatre heures entières à cet horrible spectacle. Je n’en dirai rien, car je serais trop long, et d’ailleurs il est connu de tout le monde. Damiens était un fanatique qui avait tenté de tuer Louis XV croyant de faire un bon œuvre. Il ne lui avait que piqué légèrement la peau, mais c’était égal. Le peuple présent à son supplice l’appelait monstre que l’enfer avait vomi pour faire assassiner le meilleur des rois qu’il croyait d’adorer, et qu’il avait appelé le Bien-Aimé. C’était pourtant le même peuple qui a massacré13 toute la famille royale, toute la noblesse de France, et tous ceux qui donnaient à la nation le beau caractère qui la faisait estimer, aimer, et prendre même pour modèle de toutes les autres. Le peuple de France, dit M. de Voltaire même, est le plus abominable de tous les peuples. Caméléon qui prend toutes les couleurs, et susceptible de tout ce qu’un chef veut lui faire faire de bon ou de mauvais.

Rétif de la Bretonne, <i>Le Paysan perverti</i>, Edmond surprend l’intimité de Manon avec M. Parangon

Rétif de la Bretonne, Le Paysan perverti, Edmond surprend l’intimité de Manon avec M. Parangon

Au supplice de Damiens14, j’ai dû détourner mes yeux quand je l’ai entendu hurler n’ayant plus que la moitié de son corps ; mais la Lambertini et Mme XXX ne les détournèrent pas ; et ce n’était pas un effet de la cruauté de leur cœur. Elles me dirent, et j’ai dû faire semblant de leur croire, qu’elles ne purent sentir la moindre pitié d’un pareil monstre, tant elles aimaient Louis XV. Il est cependant vrai que Tireta tint Mme XXX si singulièrement occupée pendant tout le temps de l’exécution qu’il se peut que ce ne soit qu’à cause de lui qu’elle n’a jamais osé ni bouger, ni tourner la tête.

Etant derrière elle, et fort près, il avait troussé sa robe pour ne pas y mettre les pieds dessus, et c’était fort bien. Mais après j’ai vu en lorgnant qu’il l’avait troussée un peu trop ; et pour lors déterminé à ne vouloir ni interrompre l’entreprise de mon ami, ni gêner Mme XXX, je me suis mis de façon derrière mon adorée que sa tante devait être sûre que ce que Tireta lui faisait ne pouvait être vu ni de moi ni de sa nièce. J’ai entendu des remuements de robe pendant deux heures entières, et trouvant la chose fort plaisante, je ne me suis jamais écarté de la loi que je m’étais faite. J’admirais en moi-même plus encore le bon appétit que la hardiesse de Tireta, car dans celle-ci j’avais été souvent aussi brave que lui.

Quand j’ai vu, à la fin de la fonction, Mme XXX se lever, je me suis tourné aussi. J’ai vu mon ami gai, frais et tranquille comme si de rien n’était ; mais la dame me parut pensive, et plus sérieuse que d’ordinaire. Elle s’était trouvée dans la fatale nécessité de devoir dissimuler et souffrir en patience tout ce que le brutal lui avait fait pour ne pas faire rire la Lambertini, et pour ne pas découvrir à sa nièce des mystères qu’elle devait encore ignorer.

J’ai descendu la Lambertini à sa porte, la priant de me laisser Tireta, ayant besoin de lui. Puis j’ai descendu à sa maison dans la rue St-André-des-Arts15 Mme XXX qui me pria d’aller chez elle le lendemain ayant quelque chose à me dire. J’ai remarqué qu’elle n’a pas salué mon ami. Je l’ai mené dîner avec moi chez Landel, marchand de vin à l’hôtel de Bussi où l’on faisait excellente chair gras et maigre pour six francs par tête. » (V, 3 ; II, 45-48)

Questions

  1. Quelle résonance l’arrestation de Damiens peut-elle avoir avec ce que Casanova vient de vivre ? Comment le narrateur noue-t-il les deux histoires ?

  2. Montrez comment dans un premier temps Casanova est dérouté par les événements. Comment récupère-t-il à son profit ce qui lui arrive ? Dégagez la discontinuité de l’événement, puis le maillage serré de sa mise en récit. Articulez ces deux régimes de paroles à deux dispositifs décrits dans Surveiller et punir.

  3. Comment Casanova rend-il compte du supplice de Damiens ? Décrivez la disposition des personnages, ce que chacun voit et fait. Déduisez-en les trois niveaux du dispositif scénique ici mis en œuvre.

  4. Que signifie le récit de Casanova chez Silvia par rapport à l’ensemble du projet autobiographique ? Que signifie le spectacle de Tireta pour Casanova ? Que signifie l’histoire de Tireta avec Mme XXX par rapport à celle de Casanova avec Mlle de la M—re ? Montrez que c’est toujours le même rapport.

  5. Montrez que le point de vue de Casanova, tout au long du texte, est un point de vue impossible. En quoi cette focalisation aberrante est-elle constitutive du dispositif autobiographique ?


1Casanova avait rencontré le cardinal de Bernis à Venise, où il était ambassadeur de France. Ils ont partagé la même maîtresse, la religieuse M. M. (Marie-Madeleine Pasini). Voir le volume IV, chapitre 4 (rendez-vous avec M.M. alors que son amant est présent et caché, Bouquins, p. 756sq), chap. 6 (M.M. dévoile son nom, p. 787), chap. 7 et 8 (souper avec Bernis, p. 789-804).

2Le premier chirurgien du roi.

3Casanova a courtisé et pensé épouser la fille de Silvia, Marie-Madeleine Balletti, dite Manon, qui l’a follement aimé pendant trois ans, et en toute innocence. Les lettres de Manon ont été conservées et publiées. Manon épousera finalement François-Jacques Blondel, architecte du roi.

Casanova était un ami de longue date des Balletti, qu’il avait rencontrés en Italie. Il fait le portrait de Silvia à l’occasion de son premier voyage à Paris en 1750 (III, 8 ; II, 560-561). Selon un rapport de police, il aurait alors été son amant et elle l’aurait entretenu. Si le rapport dit vrai, le couple Tiretta-Lambertini, arrangé par Casanova, serait donc en quelque sorte la réplique du couple Casanova-Silvia formé quelques années plus tôt.

Silvia et Manon ont été peintes par plusieurs peintres, et notamment par Nattier.

4L’emblème de Paris est effectivement un bateau, et sa devise, fluctuat nec mergitur, il est ballotté mais ne coule pas, y fait directement référence.

5Casanova, Histoire de ma vie. Texte intégral du manuscrit original, éd. Francis Lacassin, Laffont, Bouquins, 2009, 3 volumes. Les références sont données d’abord aux volumes et chapitres de l’édition originale publiée par Brockhaus-Plon en 1960, que reproduit l’édition Bouquins. Suivent le volume et la page dans l’édition Bouquins.

6C’est un terme de jeu. Au jeu de la bassette (un jeu de cartes d’origine vénitienne, proche du pharaon), la carte qui vient sonica est la carte qui vient en gain ou en perte le plus tôt qu’elle puisse venir. De là, au figuré, sonica signifie à point nommé, justement, précisément.

7« Malheur aux vaincus », Tite-Live, V, 48. Brennus, roi des Gaulois, après sa victoire remportée sur les Romains près de l’Allia, en 387 ou 390 av.J.-C.

8Le livre qui servait à leur loterie.

9Huit pouces : 21,6 cm.

10Porcelaine de Saxe : Provenant de Meissen, la première manufacture de porcelaine en Europe, établie en 1710 par Frédéric-Auguste Il.

11Peut-être mademoiselle de la Meure.

12Mars : Bien que les négociations concernant la loterie de l’École militaire eussent commencé le 5 janvier 1757, elle ne fut autorisée que le 15 octobre 1757, et ses bureaux ouverts en février 1758 (cf. V, 2 ; II, 30, notes 1 et 2). L’exécution de Damiens eut donc lieu avant l’autorisation et le premier tirage de la loterie.

13Massacre : Cette partie des Mémoires a donc été écrite (ou remaniée) après octobre 1793.

14Au supplice de Damiens : La Lambertini et la grosse tante ne furent pas les seules à faire preuve d’une grossière insensibilité devant les horribles souffrances de Damiens. « Beaucoup de personnes, et des femmes même, écrit Mme du Hausset, ont eu la curiosité barbare d’assister à cette exécution, entre autres Mme de P***, femme d’un fermier général et très belle. Elle avait loué une croisée ou deux douze louis, et l’on jouait dans la chambre en l’attendant. Cela fut raconté au roi, et il mit les deux mains sur ses yeux en disant : Fi la vilaine ! » (Mémoires de Mme du Hausset, Paris, 1824, p. 165). – R. V.

15St-André-des-Arts : Rue et place Saint-André-des-Arts, dans le VI‘ arrondissement. Il y a encore beaucoup de maisons anciennes. L’église du même nom fut détruite de 1800 à 1808.