Utpictura18 - Critique et théorie

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Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

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Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, cours d'initiation à la french theory, mars 2012

La blessure de Mme F.

Casanova, Histoire de ma vie

Déçu par l’habit ecclésiastique, Casanova a décidé d’embrasser la carrière militaire, et s’est enrôlé à Venise, sa patrie. Il est envoyé à Corfou, où il entre au service de M. D. R., et de là de M. F., dont il entreprend de séduire l’épouse. Mais Mme F. est une fine stratège à ce jeu.

M. D. R a été identifié comme Giacomo Da Riva, dont Casanova aurait été le secrétaire à Corfou en 1745 (probablement dans un contexte non militaire). Mme F. serait Andriana Foscarini, l’épouse du Sopracomito Vincenzo Foscarini, alors officier à Corfou.

La scène se situe donc à Corfou, chez M. et Mme F…, en compagnie de Casanova et de M. D. R.


Marianne, qui s'est foulé la cheville au sortir de l'église, est visitée par un chirurgien chez Valville. Gravure de Jakob van der Schley pour Marivaux, <i>La Vie de Marianne</i>;, 1736, rééd. Amsterdam, Changuion, 1778

Marianne, qui s'est foulé la cheville au sortir de l'église, est visitée par un chirurgien chez Valville. Gravure de Jakob van der Schley pour Marivaux, La Vie de Marianne, 1736, rééd. Amsterdam, Changuion, 1778

Le soir, après que tout le monde était parti, nous soupions, son mari se retirait, M. D. R. une heure après, et la décence voulait que je me retirasse aussi. Je me trouvais mieux avant la blessure1 : je le lui ai dit d’un ton gai ; mais le lendemain elle me procura un agrément.

Un vieux chirurgien venait tous les jours à cinq heures du matin pour soigner sa plaie, la seule femme de chambre étant présente. Quand le chirurgien venait, j’allais d’abord en bonnet de nuit chez la même femme de chambre pour être le premier à savoir comment ma divinité se portait.

Le lendemain de ma courte remontrance, la femme de chambre vint me dire d’entrer dans le moment que le chirurgien la pansait.

— Je vous prie de voir s’il est vrai que ma jambe est moins rouge.

— Pour le savoir, madame, il faudrait que je l’eusse vue hier.

— C’est vrai. J’ai des douleurs, et je crains la resipelle2.

— Ne craignez rien, madame, dit le vieux Macaon3, gardez le lit, et je suis sûr de vous guérir.

Etant alors allé à la table près de la fenêtre pour préparer un cataplasme4, et la femme de chambre étant allée chercher du linge, je lui ai demandé, si dans le gras de la jambe il y avait des duretés, et si la rougeur montait en sillonnant jusqu’à la cuisse : faisant ces questions il était naturel que je les accompagnasse avec mes mains, et avec mes yeux : je n’ai ni touché des duretés, ni vu des rougeurs ; mais la tendre malade d’un air riant baissa vite la toile5, me laissant cependant cueillir sur ses lèvres un baiser dont, depuis quatre jours de diète, j’avais besoin de me rappeler la douceur. Après ce baiser j’ai lambi6 sa blessure, croyant fermement que ma langue la lui embaumerait ; mais la femme de chambre de retour m’obligea à suspendre ce doux remède que mon amour médecin me faisait croire dans ce moment-là infaillible.

Étant resté seul avec elle enflammé de désirs, je l’ai conjurée de faire au moins le bonheur de mes yeux.

— Je ne peux pas vous cacher le plaisir que mon âme a ressenti à la vue de votre belle jambe, et d’un tiers de votre cuisse7 ; mais, mon ange, je me sens humilié, lorsque je trouve que mon plaisir a dépendu d’un vol.

— Il se peut que tu te trompes8.

Le lendemain après le départ du chirurgien, elle me pria d’arranger son chevet9, et ses coussins, et se fatiguant elle-même pour me faciliter l’ouvrage, elle prit sa couverture pour la retirer en haut. Ayant alors ma tête inclinée derrière la sienne, j’ai vu deux colonnes d’ivoire10, qui formaient les côtés d’une pyramide, entre lesquelles je me serais cru heureux de pouvoir pousser dans ce moment-là mon dernier soupir. Une toile jalouse dérobait à mes yeux avides le sommet11 : c’était à cet angle heureux que tous mes désirs se concentraient. Ce qui satisfaisait ma joie passagère était que l’idole ne me trouvait pas trop long dans l’ouvrage d’arranger ses coussins.

Après avoir fini je me suis jeté sur un fauteuil absorbé dans le recueillement. Je contemplais cet objet divin qui sans nul art ne me procurait jamais un plaisir qui dans le même temps ne m’en promît un autre plus grand.

— A quoi pensez-vous ? me dit-elle.

— Au grand bonheur dont j’ai joui.

— Vous êtes un cruel homme.

— Non : je ne suis pas cruel, car m’aimant vous ne devez pas rougir d’être avec moi indulgente. Songez aussi que pour vous aimer parfaitement, je dois croire que ce n’est pas par surprise que j’ai vu des beautés charmantes, car si je le croyais je devrais penser qu’un vil, un lâche, un indigne pourrait avoir eu par hasard le même bonheur dont j’ai joui. Laissez que je vous sois reconnaissant de m’avoir appris ce matin combien peut me rendre heureux un seul de mes sens. Pouvez-vous être fâchée contre mes yeux ?

— Oui.

— Arrachez-les.

Dans le jour suivant, après le départ du chirurgien, elle envoya sa femme de chambre faire des emplettes.

— Ah ! me dit-elle, elle oublia de me passer une chemise.

Lithographie d'Adolf Gnauth d'après Julius Nisle, Casanova passant sa chemise à Mme F. blessée à la jambe,<i>Gallerie zu den Memoiren des venetianers Jakob Casanova<</i>, fig. 16, vers 1865

Lithographie d'Adolf Gnauth d'après Julius Nisle, Casanova passant sa chemise à Mme F. blessée à la jambe, Gallerie zu den Memoiren des venetianers Jakob Casanova, fig. 16, vers 1865

— Hélas ! Permettez que je la double12.

— Volontiers, mais songe qu’il n’est permis d’être de la partie qu’à tes seuls yeux.

— J ’y consens.

Elle délace alors son corset, elle l’ôte, puis elle jette bas sa chemise, et elle me dit de lui passer la blanche. J’étais comme en extase admirant ce beau tiers de sa personne.

— Passe-moi donc ma chemise. Elle est sur la petite table.

— Où ?

— Là, au pied du lit. Je la prendrai moi-même.

Elle se courbe alors, et s’allongeant vers la petite table, elle me laisse voir la meilleure partie de tout ce que je désirais posséder ; et elle ne se hâte pas. Je me sentais mourir. Je prends de ses mains sa chemise, et elle voit mes mains tremblantes précisément comme celles d’un paralytique. Je lui fais pitié ; mais elle n’en a que de mes yeux : elle leur abandonne tous ses charmes, et elle m’enivre par un nouveau prestige13. Je la vois attentive à se regarder. Ravie d’elle-même, et d’une façon à me convaincre qu’elle se complaisait de sa propre beauté. Elle incline à la fin sa tête, et je lui passe sa chemise ; mais, tombant sur elle, je la serre entre mes bras, et elle me rend à la vie se laissant dévorer de baisers, et n’empêchant pas mes mains de toucher tout ce dont mes yeux n’avaient vu que la superficie. Nos bouches se collent, et nous restons là immobiles, et sans respirer jusqu’à quelques moments après notre défaillance amoureuse, insuffisante à nos désirs ; mais assez douce pour leur procurer une issue. Elle se tint de façon qu’il me fut impossible de pénétrer dans le sanctuaire ; et elle eut toujours soin de défendre à mes mains tout mouvement qui aurait pu mettre devant ses yeux ce qui l’aurait mise hors d’état de défense.

CHAPITRE VI

Horrible malheur qui m’opprime. Refroidissement d’amour. Mon départ de Corfou et mon retour à Venise. Je quitte l'état militaire et je deviens joueur de violon

Sa plaie se cicatrisait, et le temps approchait que sortant de son lit, elle devait retourner à ses anciennes habitudes.

M. Renier commandant général des galères avait ordonné une revue à Gouÿn. M. F. y était allé la veille, et m’avait ordonné de partir de bonne heure dans la felouque. Soupant seul avec Madame, je me plaignais de ce que je ne la verrais pas le lendemain.

— Vengeons-nous, me dit-elle, et passons la nuit à causer. Allez dans votre chambre, et revenez ici par la chambre de mon mari, dont voici les clefs. Venez-y d’abord que vous verrez de vos fenêtres que ma femme de chambre m’a laissée14.

J’exécute son ordre à la lettre, et nous voilà l’un vis-à-vis de l’autre avec cinq heures devant nous. Nous étions dans le mois de juin, la chaleur était brûlante ; elle était couchée ; je vais la serrer entre mes bras, elle me serre entre les siens ; mais exerçant sur elle-même la plus cruelle de toutes les tyrannies, elle croit que je ne peux pas me plaindre et si je me trouve à sa même condition. Mes remontrances, mes prières, toutes les paroles que j’emploie sont vaines ; l’amour doit souffrir que nous le tenions en bride, et rire qu’en dépit de la dure loi que nous lui imposions nous ne parvenions pas moins à la douce crise qui le calme.

(Casanova, Histoire de ma vie, éd. Francis Lacassin, Laffont, Bouquins, I, 355-7)

Questions

    1. Situez brièvement ce texte dans l’autobiographie de Casanova. Dégagez la double stratégie de séduction, celle de Casanova et celle de Mme F.

    2. Dans quelle mesure peut-on décrire l’accident, la convalescence et les expériences érotiques de Mme F. en termes de tuchè et d’automaton ? Définissez ces notions à partir d’Aristote et de Lacan (voir notamment Séminaire XI, I,4 et I,5), en reprenant à chaque fois les exemples du récit de Casanova. Montrez que toute la séquence repose sur une « clocherie de la causalité ». Quelle différence y a-t-il entre ce qui aurait dû arriver et ce qui arrive ? Quelle jouissance en tirons-nous ?

    3. En quoi la blessure de Mme F. initie-t-elle une logique du supplément ? Qu’est-ce qui, dans la succession des événements, relève de l’écriture au sens de Derrida, et par elle introduit la perversion ? (Voir De la grammatologie, fin du chapitre 2, à partir de « De l’aveuglement au supplément », p. 207). Articulez avec la question précédente.

    4. Montrez que la fin du chapitre V et le début du chapitre VI sont écrits de façon à ne jamais nommer l’essentiel. En quoi cette stratégie d’écriture est-elle caractéristique de l’aphanisis ? Expliquez ce qu’est l’aphanisis et comment elle structure la représentation (Séminaire VIII et Séminaire XI, à chaque fois chap. 16 et 17). Quelle est, ici, la logique du signifiant ?

    5. Comment la scène tire-t-elle parti de cette défaillance du langage ? En vous aidant de la gravure de Julius Nisle (fig. 16), dégagez le dispositif de la scène, avec ses plans géométral, scopique et symbolique. Proposez un schéma sur le modèle du schéma lacanien (Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Points, p. 106 et p. 121).



1Mme F. s’est blessée à la cheville en donnant de la jambe contre une ronce de rosier, lors d’une promenade avec M. D. R.

2Comprendre : l’érisypèle. C’est une inflammation, qui fait des plaques rouges.

3Fils d’Esculape chez Homère (Iliade, chant XI), c’est une sorte de nom de théâtre pour le Médecin.

4Pâte à base de plantes qu’on applique comme un pansement.

5La toile de sa chemise.

6Lambi : léché.

7Le tiers que Casanova a eu le temps de parcourir de la main avant que Mme F… ne rabatte sa chemise.

8Peut-être Mme F… a-t-elle tardé exprès à « baisser la toile ».

9La tête de son lit.

10Ses jambes.

11Le sexe de Mme F…

12Que je la remplace.

13Prestige : tour de magie.

14La chambre de Mme F. donne sur une cour intérieure. Elle a choisi pour Casanova une chambre donnant également sur la cour, au même étage, mais sur une façade latérale :« Si vous voulez venir, vous aurez cette chambre-là. Elle me montre alors de sa fenêtre celles d’une chambre contiguë de celle où elle dormait, qui était en flanc en suivant l’angle ; de sorte que pour voir tout l’intérieur de la sienne je n’aurais pas même eu besoin de me mettre à la fenêtre. » (I, 345)

Une fois installé dans cette chambre, Casanova peut donc plonger du regard dans celle de Mme F. « Je me tenais souvent derrière les rideaux de la fenêtre la plus éloignée de celles de la chambre où elle couchait pour la voir lorsqu’elle devait croire de n’être vue de personne. […] J’étais sûr qu’elle savait que je la voyais ; mais elle ne voulait pas me donner le plaisir de faire un mouvement qui aurait pu me faire conjecturer qu’elle pensait à moi. » (I, 348)