Utpictura18 - Critique et théorie

Couverture Le Gout de Diderot

Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, cours d’initiation à la french theory, université d'Aix-Marseille, février 2012

Fabrice en prison

L’histoire se situe en Italie du nord au moment de la déroute napoléonienne. Son héros est un jeune aristocrate parmesan, Fabrice del Dongo. Pour fuir l’amour de sa tante la Sanseverina, Fabrice a engagé une liaison avec une actrice, Marietta Valserra. Son amant jaloux, l’acteur Giletti, le menace (chap. VIII, p. 172-3). Pendant que Fabrice surveille les fouilles archéologiques de Mosca, premier ministre du prince de Parme et amant de la Sanseverina, et chasse les alouettes, Giletti tombe sur lui. Fabrice le tue et s’enfuit en Autriche (chap. XI, p. 208). Il revient à Bologne, où il rencontre la Fausta, maîtresse du comte M***. Il la suit à Parme, cherchant à la séduire. Pendant ce temps, le fiscal général Rassi, adversaire de Mosca, instruit judiciairement son affaire et obtient, avec l’accord du prince de Parme, sa condamnation à vingt ans de forteresse (chap. XIV, p. 271). Fabrice est arrêté.


<i>La Chartreuse de Parme</i>, film de Christian-Jaque, 1948, avec Gérard Philippe dans le rôle de Fabrice del Dongo.

La Chartreuse de Parme, film de Christian-Jaque, 1948, avec Gérard Philippe dans le rôle de Fabrice del Dongo

Deux heures plus tard, le pauvre Fabrice, garni de menottes et attaché par une longue chaîne à la sediola1 même dans laquelle on l’avait fait monter, partait pour la citadelle de Parme, escorté par huit gendarmes. Ceux-ci avaient l’ordre d’emmener avec eux tous les gendarmes stationnés dans les villages que le cortège devait traverser, le podestat2 lui-même suivait ce prisonnier d’importance. Sur les sept heures après midi, la sediola, escortée par tous les gamins de Parme et par trente gendarmes, traversa la belle promenade, passa devant le petit palais qu’habitait la Fausta quelques mois auparavant, et enfin se présenta à la porte extérieure de la citadelle à l’instant où le général Fabio Conti3 et sa fille allaient sortir. La voiture du gouverneur s’arrêta avant d’arriver au pont-levis pour laisser entrer la sediola à laquelle Fabrice était attaché ; le général cria aussitôt que l’on fermât les portes de la citadelle, et se hâta de descendre au bureau d’entrée pour voir un peu ce dont il s’agissait ; il ne fut pas peu surpris quand il reconnut le prisonnier, lequel était devenu tout raide, attaché à sa sediola pendant une aussi longue route ; quatre gendarmes l’avaient enlevé et le portaient au bureau d’écrou4.« J’ai donc en mon pouvoir, se dit le vaniteux gouverneur, ce fameux Fabrice del Dongo, dont on dirait que depuis près d’un an la haute société de Parme a juré de s’occuper exclusivement !  »

Vingt fois le général l’avait rencontré à la cour, chez la duchesse et ailleurs ; mais il se garda bien de témoigner qu’il le connaissait ; il eût craint de se compromettre.

— Que l’on dresse, cria-t-il au commis de la prison, un procès-verbal fort circonstancié de la remise qui m’est faite du prisonnier par le digne podestat de Castelnovo.

<i>La Chartreuse de Parme</i>, opéra d'Henri Sauguet, créé à Paris, Palais Garnier, 1939. Affiche de Bruno de Lavenère pour la recréation à l'opéra de Marseille, février 2012.

La Chartreuse de Parme, opéra d'Henri Sauguet, créé à Paris, Palais Garnier, 1939. Affiche de Bruno de Lavenère pour la recréation à l'opéra de Marseille, février 2012

Barbone, le commis, personnage terrible par le volume de sa barbe et sa tournure martiale, prit un air plus important que de coutume, on eût dit un geôlier allemand. Croyant savoir que c’était surtout la duchesse Sanseverina qui avait empêché son maître, le gouverneur, de devenir ministre de la guerre, il fut d’une insolence plus qu’ordinaire envers le prisonnier ; il lui adressait la parole en l’appelant voi, ce qui est en Italie la façon de parler aux domestiques5.

— Je suis prélat de la sainte Eglise romaine6, lui dit Fabrice avec fermeté, et grand vicaire de ce diocèse, ma naissance seule me donne droit aux égards.

— Je n’en sais rien ! répliqua le commis avec impertinence ; prouvez vos assertions en exhibant les brevets qui vous donnent droit à ces titres fort respectables.

Fabrice n’avait point de brevets et ne répondit pas. Le général Fabio Conti, debout à côté de son commis, le regardait écrire sans lever les yeux sur le prisonnier, afin de n’être pas obligé de dire qu’il était réellement Fabrice del Dongo.

Tout à coup Clélia Conti, qui attendait en voiture, entendit un tapage effroyable dans le corps de garde. Le commis Barbone faisant une description insolente et fort longue de la personne du prisonnier, lui ordonna d’ouvrir ses vêtements afin que l’on pût vérifier et constater le nombre et l’état des égratignures reçues lors de l’affaire Giletti7.

— Je ne puis, dit Fabrice souriant amèrement ; je me trouve hors d’état d’obéir aux ordres de Monsieur, les menottes m’en empêchent !

— Quoi ! s’écria le général d’un air naïf, le prisonnier a des menottes ! dans l’intérieur de la forteresse ! cela est contre les règlements, il faut un ordre ad hoc ; ôtez-lui les menottes.

Fabrice le regarda.« Voilà un plaisant jésuite ! pensa-t-il ; il y a une heure qu’il me voit ces menottes qui me gênent horriblement, et il fait l’étonné !  »

Les menottes furent ôtées par les gendarmes ; ils venaient d’apprendre que Fabrice était neveu de la duchesse Sanseverina, et se hâtèrent de lui montrer une politesse mielleuse qui faisait contraste avec la grossièreté du commis ; celui-ci en parut piqué et dit à Fabrice qui restait immobile :

— Allons donc ! dépêchons ! montrez-nous ces égratignures que vous avez reçues du pauvre Giletti, lors de l’assassinat.

D’un saut, Fabrice s’élança sur le commis, et lui donna un soufflet tel que le Barbone tomba de sa chaise sur les jambes du général. Les gendarmes s’emparèrent des bras de Fabrice qui restait immobile ; le général lui-même et deux gendarmes qui étaient à ses côtés se hâtèrent de relever le commis dont la figure saignait abondamment. Deux gendarmes plus éloignés coururent fermer la porte du bureau, dans l’idée que le prisonnier cherchait à s’évader. Le brigadier qui les commandait pensa que le jeune del Dongo ne pouvait pas tenter une fuite bien sérieuse, puisque enfin il se trouvait dans l’intérieur de la citadelle ; toutefois il s’approcha de la fenêtre pour empêcher le désordre, et par un instinct de gendarme. Vis-à-vis de cette fenêtre ouverte, et à deux pas, se trouvait arrêtée la voiture du général : Clélia s’était blottie dans le fond, afin de ne pas être témoin de la triste scène qui se passait au bureau ; lorsqu’elle entendit tout ce bruit, elle regarda.

— Que se passe-t-il ? dit-elle au brigadier.

— Mademoiselle, c’est le jeune Fabrice del Dongo qui vient d’appliquer un fier soufflet à cet insolent de Barbone !

— Quoi ! c’est M. del Dongo qu’on amène en prison ?

— Eh ! sans doute, dit le brigadier ; c’est à cause de la haute naissance de ce pauvre jeune homme que l’on fait tant de cérémonies, je croyais que Mademoiselle était au fait.

Clélia ne quitta plus la portière ; quand les gendarmes qui entouraient la table s’écartaient un peu, elle apercevait le prisonnier.« Qui m’eût dit, pensait-elle, que je le reverrais pour la première fois dans cette triste situation, quand je le rencontrai sur la route du lac de Côme8 ? … Il me donna la main pour monter dans le carrosse de sa mère… Il se trouvait déjà avec la duchesse ! Leurs amours avaient-ils commencé à cette époque ?  »

[…]

Un escalier de fer et en filigrane fort léger, également disposé autour d’une colonne, donne accès au second étage de cette prison, et c’est dans les chambres de ce second étage, hautes de quinze pieds environ, que depuis un an le général Fabio Conti faisait preuve de génie. D’abord, sous sa direction, l’on avait solidement grillé les fenêtres de ces chambres jadis occupées par les domestiques du prince, et qui sont à plus de trente pieds des dalles de pierre formant la plate-forme de la grosse tour ronde. C’est par un corridor obscur placé au centre du bâtiment que l’on arrive à ces chambres, qui toutes ont deux fenêtres ; et dans ce corridor fort étroit, Fabrice remarqua trois portes de fer successives formées de barreaux énormes et s’élevant jusqu’à la voûte. Ce sont les plans, coupes et élévations de toutes ces belles inventions, qui pendant deux ans avaient valu au général une audience de son maître chaque semaine. Un conspirateur placé dans l’une de ces chambres ne pourrait pas se plaindre à l’opinion d’être traité d’une façon inhumaine, et pourtant ne saurait avoir de communication avec personne au monde, ni faire un mouvement sans qu’on l’entendît. Le général avait fait placer dans chaque chambre de gros madriers de chêne formant comme des bancs de trois pieds de haut, et c’était là son invention capitale, celle qui lui donnait des droits au Ministère de la police. Sur ces bancs il avait fait établir une cabane en planches, fort sonore, haute de dix pieds, et qui ne touchait au mur que du côté des fenêtres. Des trois autres côtés il régnait un petit corridor de quatre pieds de large, entre le mur primitif de la prison, composé d’énormes pierres de taille, et les parois en planches de la cabane. Ces parois, formées de quatre doubles de planches de noyer, chêne et sapin, étaient solidement reliées par des boulons de fer et par des clous sans nombre.

Ce fut dans l’une de ces chambres construites depuis un an et chef-d’œuvre du général Fabio Conti, laquelle avait reçu le beau nom d’Obéissance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux fenêtres ; la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime : un seul petit coin de l’horizon était caché, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que deux étages ; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major ; et d’abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d’oiseaux de toute sorte. Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n’était pas à plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur les oiseaux.

Turner, <i>Étude d’un paysage antique</i>, peut-être Arona, sur le lac Majeur, vers 1828-1830. Aquarelle, 31,2x43,9 cm, Londres, Tate gallery.

Turner, Étude d’un paysage antique, peut-être Arona, sur le lac Majeur, vers 1828-1830. Aquarelle, 31,2x43,9 cm, Londres, Tate gallery

Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin ; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. « C’est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu’un autre ; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme. » Ce ne fut qu’après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup : « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j’ai tant redouté ? » Au lieu d’apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison.

Tout à coup son attention fut violemment rappelée à la réalité par un tapage épouvantable : sa chambre de bois, assez semblable à une cage et surtout fort sonore, était violemment ébranlée ; des aboiements de chien et de petits cris aigus complétaient le bruit le plus singulier. « Quoi donc ! si tôt pourrais-je m’échapper ! » pensa Fabrice. Un instant après, il riait comme jamais peut-être on n’a ri dans une prison. Par ordre du général, on avait fait monter en même temps que les geôliers un chien anglais, fort méchant, préposé à la garde des prisonniers d’importance, et qui devait passer la nuit dans l’espace si ingénieusement ménagé tout autour de Fabrice. Le chien et le geôlier devaient coucher dans l’intervalle de trois pieds ménagé entre les dalles de pierre du sol primitif de la chambre et le plancher de bois sur lequel le prisonnier ne pouvait faire un pas sans être entendu.

(La Chartreuse de Parme, livre second, chapitre XV et XVIII, GF p. 277 et 323)


Questions

    1. Décrivez la procédure administrative par laquelle Fabrice est incarcéré. Est-elle humaine ? A quel modèle disciplinaire prétend-elle se conformer ? Nuancez votre réponse en vous appuyant sur des références précises à Surveiller et punir. Montrez que le même paradoxe de l’humanité se retrouve dans la deuxième partie du texte.

    2. Pourquoi, quand les menottes deviennent visibles, changeons-nous de dispositif ?Dans quelle mesure le corps du condamné fait-il scène et pour qui ? Comment le mot « scène » est-il introduit dans le texte ?

    3. Montrez que l’architecture de prison imaginée par Fabio Conti ménage « la douceur des peines », au sens de Michel Foucault. Analysez le dispositif carcéral dans lequel Fabrice se trouve enfermé : en quoi est-il panoptique ? Comment le panorama, la vue, s’articulent-ils avec l’incarcération ?

    4. Quel sens faut-il donner à la confrontation des cages ? Dégagez le modèle tragique à partir duquel se développe l’ensemble du récit, et montrez comment le narrateur prend ses distances par rapport à ce modèle. Définissez, en les différenciant, le dispositif de la prison et le dispositif du récit stendhalien.

    5. Dégagez les différents régimes de causalité à l’œuvre dans ce texte. Comment le récit stendhalien les brouille-t-il ?


1Sediola, littéralement petite chaise. Stendhal donne la définition de ce mot au chapitre VIII : « Il avait loué une sediola , sorte de tilbury champêtre et rapide, à l'aide duquel il put suivre, à cinq cents pas de distance, la voiture de sa mère. » (GF, p. 176)

2Le podestat (en italien podestà) était le premier magistrat des villes du centre et du nord de l’Italie médiévale. Il devient ensuite une sorte de fonctionnaire chargé d’administrer la justice et de maintenir l’ordre public.

3Il est le directeur de la prison.

4Stendhal suit évidemment la procédure française… « Ecrouer est un vieux mot qui signifie retenir. Il exprime, dit Merlin […] l’action du geôlier de faire passer le prisonnier d’entre les deux guichets dans l’intérieur de la prison. Cette acception primitive est complètement hors d’usage maintenant, et écrouer signifie simplement dresser un acte d’écrou. On appelle ainsi l’article du registre des emprisonnemens contenant le jour et la cause pour laquelle on a constitué quelqu’un prisonnier. On dresse un acte d’écrou quelle que soit la cause de l’emprisonnement, aussi bien lorsqu’il a lieu en vertu d’un mandat d’amener, de dépôt ou d’arrêt, d’une ordonnance de prise de corps ou d’un jugement de condamnation, que s’il est la suite d’une arrestation pour dettes. […] Les procès-verbaux d’emprisonnement et d’écrou doivent toujours, à peine de nullité, être rédigés et notifiés le jour même de l’arrestation. On ne peut scinder l’opération sous prétexte que l’heure est trop avancée. » (Alexandre Auguste Ledru-Rollin, Journal du Palais : répertoire général contenant la jurisprudence de 1791 à 1846, vol. 6, 1846, p. 324. La littérature juridique est abondante à l’époque sur la procédure de l’écrou dans le cas de l’arrestation pour dettes, car alors la non-transmission du procès-verbal au débiteur, ou l’irrégularité de ce procès-verbal, entraîne la nullité de la poursuite…)

5Le vouvoiement français de politesse se traduit en italien par l’usage de la troisième personne (lei).

6Le comte Mosca avait projeté de faire Fabrice archevêque de Parme (chap. VI, p. 143). La Sanseverina a organisé la visite de Fabrice chez Mgr Landriani, l’actuel archevêque, afin qu’il le nomme son grand vicaire (chap. VII, p. 160). L’archevêque fait mieux : il demande à Mosca que Fabrice soit son coadjuteur (chap. XI, p. 203).

7Fabrice a été blessé à l’épaule par l’épée de Giletti, a reçu en pleine figure un coup de pommeau, puis à la cuisse un coup de poignard, enfin un coup d’épée au haut du bras (chap. XI, p. 207).

8Voir chapitre V, GF p. 110.