Utpictura18 - Critique et théorie

Couverture Le Gout de Diderot

Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, cours d’initiation à la french theroey, février 2012

Cocagne à Naples

Sade, Histoire de Juliette, VIe partie (1799)


La scène se passe au palais du roi de Naples, dont un balcon donne sur une place de la ville ; Juliette et son amie Clairwil, qui est en même temps son mentor en matière de crimes et de luxure, sont invitées par le roi Ferdinand et sa femme Charlotte, également libertins, à assister à une cocagne…


Célébration de la république parthénopéenne sur la place du Palais Royal à Naples en 1799

Célébration de la république parthénopéenne sur la place du Palais Royal à Naples en 1799

Peu de jours après notre retour, le roi nous fit proposer de venir voir sur un des balcons de son palais, l’une des fêtes les plus singulières de son royaume ; il s’agissait d’une cocagne. J’avais souvent entendu parler de cette extravagance ; mais ce que je vis était bien différent de l’idée que je m’étais faite.

Charlotte et Ferdinand nous attendaient dans un boudoir, dont la croisée donnait sur la place où devait avoir lieu la cocagne : le duc de Gravines, homme de cinquante ans, très libertin et La Riccia furent les seuls admis avec nous. « Si vous ne connaissez pas ce spectacle », nous dit le roi dès que le chocolat fut pris, « vous allez le trouver bien barbare. — C’est ainsi que nous les aimons, sire, répondis-je ; et j’avoue qu’il y a longtemps que je voudrais en France, ou de semblables jeux, ou des gladiateurs : on n’entretient l’énergie d’une nation que par des spectacles de sang ; celle qui ne les adopte pas s’amollit. Quand un empereur imbécile, en faisant monter le sot christianisme sur le trône des Césars, eut fait fermer le cirque à Rome, que devinrent les maîtres du monde ? Des abbés, des moines ou des ducs. — Je suis parfaitement de cet avis, dit Ferdinand ; je voudrais renouveler ici les combats d’hommes contre des animaux, et même ceux d’homme à homme. J’y travaille ; Gravines et La Riccia m’aident tous deux, et j’espère que nous réussirons. — La vie de tous ces gueux-là, dit Charlotte, doit-elle être comptée pour quelque chose, quand il s’agit de nos plaisirs ? Si nous avons le droit de les faire égorger pour nos intérêts, nous devons également l’avoir pour nos voluptés. Allons, belles dames, nous dit Ferdinand, donnez vos ordres : en raison du plus ou moins de rigueur, du plus ou moins de police que je mets à la célébration de ces orgies, je puis faire tuer six cents hommes de plus ou de moins : prescrivez-moi donc ce que vous désirez à cet égard... Le pis... le pis, répondit Clairwil ; plus vous ferez égorger de ces coquins, et plus vous nous amuserez. — Allons », dit le roi, en donnant bas un ordre à l’un de ses officiers : puis un coup de canon s’étant aussitôt fait entendre, nous nous avançâmes sur le balcon. Il y avait un peuple excessivement nombreux sur la place, alors nous découvrîmes toute la perspective.

Giuseppe Vasi d’après Vincenzo Re, Scénographie de la cocagne devant le palais royal de Naples en 1740

Giuseppe Vasi d’après Vincenzo Re, Scénographie de la cocagne devant le palais royal de Naples en 1740

Sur un grand échafaud, que l’on orne d’une décoration rustique, se pose une prodigieuse quantité de vivres disposés de manière à composer eux-mêmes une partie de la décoration. Là, sont inhumainement crucifiés des oies, des poules, des dindons, qui, suspendus tout en vie et seulement attachés par un clou, amusent le peuple par leurs mouvements convulsifs ; des pains, de la merluche1, des quartiers de bœufs, des moutons paissant dans une partie de la décoration, qui représente un champ gardé par des hommes de cartons, bien vêtus ; des pièces de toiles, disposées de manière à former les flots de la mer, sur laquelle s’aperçoit un vaisseau chargé de vivres ou de meubles à l’usage du peuple, telle est disposée, avec beaucoup d’art et de goût, l’amorce préparée à cette nation sauvage, pour perpétuer sa voracité et son excessif amour pour le vol ; car après avoir vu ce spectacle, il serait difficile de ne pas convenir, qu’il est bien plutôt une école de pillage qu’une véritable fête. À peine avions-nous eu le temps de considérer le théâtre, qu’un second coup de canon se fit entendre. À ce signal, la chaine de troupes, qui contenait le peuple, s’ouvrit avec rapidité ; le peuple s’élance et, dans un clin d’œil, tout est enlevé, arraché, pillé, avec une vitesse… une frénésie, qu’il est impossible de se représenter. Cette effrayante scène, qui me donna l’idée d’une meute de chiens à la curée, finit toujours plus ou moins tragiquement, parce qu’on se dispute... qu’on veut avoir... empêcher son voisin de prendre ; et qu’à Naples, ce n’est jamais qu’à coups de couteau que de pareilles discussions se terminent. Mais cette fois, d’après nos désirs, par les soins cruels de Ferdinand, quand le théâtre fut chargé, quand on crut qu’il pouvait bien y avoir sept ou huit cents hommes dessus, tout à coup il s’enfonce, et plus de quatre cents personnes sont écrasées… « Ah ! foutre », s’écria Clairwil, en tombant pâmée sur un sopha… « Eh ! mes amis, vous ne m’aviez pas prévenue, je meurs » ; et la putain appelant La Riccia : « Fous-moi, mon ange, fous-moi, lui dit-elle ; je décharge ; de mes jours je n’ai rien vu qui m’ait fait autant de plaisir. » Nous rentrâmes ; les fenêtres et les portes se fermèrent, et la plus délicieuse de toutes les scènes de lubricité s’exécuta, pour ainsi dire, sur les cendres des malheureux, sacrifiés par cette scélératesse.

Tommaso Ruiz, Cocagne sur la place du Palais Royal à Naples, le 19 septembre 1740, à l’occasion du baptême de l'Infante

Tommaso Ruiz, Cocagne sur la place du Palais Royal à Naples, le 19 septembre 1740, à l’occasion du baptême de l'Infante

Quatre jeunes filles de quinze ou seize ans, belles comme le jour, et revêtues de crêpes noirs, sous lesquels elles étaient nues, nous attendaient debout, en silence ; quatre autres femmes enceintes, de vingt à trente ans, entièrement nues, paraissaient, dans le même silence et dans la même douleur, attendre nos ordres vers une autre partie de la chambre ; couchés sur un canapé, au fond de la pièce, quatre superbes jeunes hommes de dix-huit à vingt ans, nous menaçaient le vit à la main ; et ces vits, mes amis, ces vits étaient des monstres, douze pouces de circonférence sur dix-huit de long ; de la vie rien de pareil ne s’était offert à nos yeux : nous déchargeâmes toutes les quatre rien qu’en les apercevant.

« Ces quatre femmes, et ces quatre jeunes personnes, nous dit Ferdinand, sont les filles et les veuves de quelques-uns des infortunés qui viennent de périr sous vos yeux ; ce sont ceux que j’ai le plus exposés, et de la mort desquels je suis certain ; j’ai fait venir de bonne heure, ces huit femmes ici, et enfermées dans une chambre sûre, j’ai voulu qu’elles vissent par une fenêtre, le sort de leurs pères et de leurs époux : je vous les livre maintenant pour achever de vous divertir, et vous transmets tous mes droits sur elles. Là », poursuivit le monarque, en ouvrant une porte qui donnait sur un petit jardin, « là, est un trou destiné à les recevoir quand elles auront mérité, par d’horribles souffrances, d’arriver à ce moment de calme… vous voyez leurs tombeaux. Approchez, femmes, il faut que vous le voyiez aussi »  ; et le barbare les fit descendre dedans, il les y fit étendre ; puis content des proportions, il ramena nos yeux sur les quatre jeunes gens. « Assurément, mesdames, nous dit-il, je suis bien certain que jamais vous n’avez rien vu de pareil », et il empoignait ces vits plus durs que des barres de fer, il nous les faisait prendre, baiser, branloter. « La vigueur de ces hommes, poursuivit le roi, égale au moins la supériorité de leurs membres, il n’en est pas un d’eux qui ne vous réponde de quinze ou seize décharges, et pas un qui ne perde dix ou douze onces de sperme à chaque éjaculation : c’est l’élite de mon royaume ; ils sont calabrais tous les quatre, et il n’y a point de provinces en Europe qui fournissent des membres de cette taille. Jouissons maintenant, et que rien ne nous gêne ; quatre boudoirs tiennent à celui-ci ; ils sont ouverts ; ils sont garnis de tout ce qui sert au service de la luxure ; allons, foutons, faisons-nous foutre, vexons, tourmentons, supplicions, et que nos têtes embrasées par le spectacle qui vient de nous être présenté, raffinent à la fois les cruautés et les luxures… — Oh ! Foutre, mon ami, dis-je à Ferdinand, comme tu entends l’art d’amuser des imaginations comme les nôtres ! »

Questions sur le texte

  1. Dégagez les trois événements successifs évoqués par ce récit en montrant comment chacun s’articule à un des régimes pénitentiels décrits par Michel Foucault dans Surveiller et punir.

  2. Proposez pour chacun de ces régimes une citation de Michel Foucault que vous mettrez en relation avec des éléments précis du texte de Sade. Avons-nous affaire à un, à des dispositifs ? Nuancez et justifiez votre réponse.

  3. Comparez le récit de Sade avec la description de la fête de la Cocagne dans le Voyage pittoresque de Naples et de Sicile de l’abbé de Saint-Non. Retrouve-t-on chez Saint-Non les différents dispositifs ?

  4. Comment les libertins de Sade se positionnent-il par rapport à ces dispositifs ? Distinguez les fonctions et les points de vue.

  5. Quel parallèle peut-on établir entre la première séquence (la cocagne) et la seconde (l’orgie dans le palais) ?


1 Morue séchée.