Utpictura18 - Critique et théorie

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Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

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Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

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5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, cours d'initiation à la french theory, université d’Aix-Marseille, février 2012

Des costumes du peuple de Naples et de ses fêtes de Madone au tems de Noël

[…] C’est particulièrement dans ce temps de Noël que la grande dévotion du Peuple de Naples pour ses Madones, paroît dans toute sa magnificence : c’est, après Saint-Janvier, son culte de prédilection ; mais comme toute cette grande dévotion n’est qu’extérieure, c’est par de grands éclats, beaucoup de bruit, & sur-tout en mangeant, que les Napolitains comptent lui rendre le plus d’honneur1.

Un autre usage est de tirer des feux d’artifice toute cette nuit devant chaque Madone ; il n’y a pas de rue, quelque petite qu’elle soit, qui n’ait ses quatre ou cinq Madones ; & il n’en est pas une devant laquelle on ne tire trois ou quatre cents fusées. Ajoutez à l’hommage que chaque particulier veut rendre à la Vierge par chacune de ses fenêtres, la grosseur des petards qui fait la distinction des hommages & de celui qui les rend, l’émulation que produit une telle prétention, & on aura une idée assez approchante du bruyant de cette nuit.

L’intérieur des maisons de la ville, particulièrement dans la Bourgeoisie, sans être aussi bruyant, répond à ce tapage & à tout ce mouvement extérieur. Chaque famille est occupée à former en l’honneur de la Madone une sorte de spectacle & de décoration, dont les frais & les apprêts sont au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer. C’est ce qu’on appelle à Naples i Presepi, expression qui revient à ce que nous appellons Crêche ou Tableau de la naissance du Sauveur, l’adoration des Bergers, l’arrivée des Mages, &c. Tout cela est représenté en petit, avec des figures faites & costumées d’une vérité parfaite. Cette espèce de spectacle, livré ailleurs aux enfans & aux gens du Peuple, devient à Naples, par sa perfection, digne de l’attention de l’Artiste et de l’homme de goût.

Comme les maisons sont toutes couvertes de terrasses, c’est souvent sur ces espèces d’esplanades que se dressent ces Théâtres et ces sortes de représentations ; de la mousse, du carton, des morceaux de liége et des branches d’arbre, sont à-peu-près ce qui forme le fond du spectacle. Mais les ornemens, les accessoir[e]s, y sont distribués, grouppés avec un art, & on peut dire une magie au-dessus de la description & de l’idée qu’on peut s’en faire. Architecture ruinée, habitation rustique, rivières, ponts, cascades, montagnes, animaux, tous ces différens objets sont rassemblés avec un art infini, & l’ensemble produit une illusion singulière. Le Ciel naturel se marie et s’accorde avec le ton & la couleur des lointains, qui forment le fond du tableau, au point qu’une montagne qui est à vingt ou trente pieds, paroît être à une lieue de distance & dans sa juste proportion2.

Mazanielle haranguant le peuple de Naples

Pendant la fameuse Sédition de 1647.

La représentation de cette sédition terrible & dont le souvenir est encore récent à Naples nous a paru devoir être insérée dans cet Ouvrage & ne pouvait être mieux placée que dans ce Chapitre, où nous avons cherché a peindre le caractère du Peuple Napolitain. Ce tableau, ainsi que le récit de ce qui se passa alors à Naples, doit être regardé comme un des exemples les plus effrayans des excès auxquels peut se porter une populace effrénée. […]

Fêtes du carnaval à Naples. Pillage de la Cocagne

Quoique ce Tableau forme, par opposition, avec l’horrible scène dont nous venons de nous occuper, un contraste bien frappant & bien subit, nous pourrions peut-être dire qu’il n’en est que plus capable de donner une idée de l’inconstance & de la légèreté du Peuple que nous avons à peindre : caractère cependant assez général chez toutes les Nations, & sur-tout parmi cette classe d’hommes.

Cette fête populaire de la Cocagne a été long-temps célèbre à Naples. Ce spectacle vraiment barbare, quoique très-goûté de la classe du Peuple Napolitain, que l’on appelle les Lazzaroni, étoit souvent cause de beaucoup de désordres & d’accidens : c’est pourquoi le Gouvernement l’a aboli en dernier lieu, & l’a remplacé par d’autres fêtes, également destinées à l’amusement du Peuple, mais dictées par la bienfaisance et l’humanité.

Le Carnaval, dans presque toutes les villes d’Italie, est un temps de fêtes & de divertissemens ; il l’est particulièrement à Naples. Très anciennement, l’usage était de promener par la ville un char rempli de vivres de toute espèce, qu’à un certain signal on abandonnoit au pillage du Peuple. Depuis, l’on avoit choisi pour cette fête une des plus grandes places de Naples, que l’on appelle il Largo del Castello, parce qu’elle est située devant une forteresse nommée Castello Nuovo.

L’on donnait toujours à l’édifice principal de la Cocagne, la forme de quelque temple, avec une décoration régulière d’Architecture ; quelquefois même cette espèce d’Amphitéâtre étoit orné de quelques décorations allégoriques, & représentoit ou le Temple d’Armide, ou d’Astrée, ou quelque autre ; mais son principal ornement, celui auquel le peuple portoit plus d’attention, étoit une immense provision de comestibles de toute espèce, de poules, de volailles mortes ou en vie, et de toutes les munitions de bouche que l’on peut imaginer, accrochées le long des colonnes, & jusqu’au faîte de l’Architecture.

Au signal d’un coup de canon, tiré de dessus un bastion de la forteresse, les Lazarons avoient le droit de s’élancer de toutes parts sur l’Amphitéâtre de la Cocagne, & dans cinq minutes de temps tout étoit enlevé. Quoique l’on eût toujours soin de garnir la place de beaucoup de troupes, pour prévenir, autant qu’on pouvoit, le tumulte & le désordre, il étoit impossible que cette avidité & cette fureur du Peuple n’occasionnâssent toujours quelques malheurs ; & c’est pour els prévenir que le Gouvernement vient d’abolir tout récemment cette fête qui n’existera plus désormais que dans le ressouvenir & la représentation que nous en donnons ici.

Nous croyons devoir joindre à la notice de cette gravure une description de cette fête Napolitaine, telle qu’elle nous a été envoyée de Naples même, dans le Journal de nos Dessinateurs, qui en furent les témoins en 1778. .

« Le Carnaval nous ramena à Naples, où ce temps est absolument consacré au plaisir, & on peut dire à la franche gaieté. Une cour jeune, peu politique ; une société sans rigidité dans les principes ; un Peuple insouciant, que le besoin n’attriste pas, qui n’a de la misère que la malpropreté & l’abandon ; tout cela concourt à former une Nation joyeuse. Aussi, depuis que j’existe & que je voyage, n’ai-je jamais vu un Carnaval plus bruyant & plus gai. L’on peut dire, à la louange du Peuple Napolitain, que quoiqu’il n’y ait pas de police dans la ville, que la population y soit innombrable, que le vin y soit à bon marché, qu’il soit permis de se masquer le jour comme la nuit, & de faire dans les rues le bruit qu’on veut, il ne s’y passe rien d’inquiétant ni de funeste pour la sûreté publique : les attroupemens y sont bruyans, mais jamais orageux.

Nous fûmes donc témoins de la Cocagne, spectacle bien plaisant & vraiment national. Il s’en fait autant qu’il y a de Dimanches dans le Carnaval ; & chaque fois on change de décoration : elle consiste ordinairement en un édifice formé avec des planches peintes, des perches & des toiles, dont l’ensemble représente un Temple, ou quelquefois une montagne avec des collines. Toutes ces planches sont couvertes de merluches, de pains, de quartiers de bœuf, de mouton, de veaux & d’oyes, que l’on y attache avec barbarie toutes vivantes, & souvent quatre jours d’avance.

Les Lazarons de chaque quartier s’attroupent, s’associent pour piller ces provisions, au signal d’un coup de canon que l’on tire du Château-neuf, sur la place duquel se fait la Cocagne. Alors l’œil a peine à suivre la rapidité du flot qui s’élance ; l’édifice est couvert dans un instant jusqu’au sommet ; & la fumée du canon n’est pas dissipée, que tout est enlevé jusqu’au moindre morceau. Le plus ingambe en emporte le plus, & est reporté en triomphe par ses camarades : je dis reporté, parce qu’ils remplissent leurs chemises au point de ne pouvoir plus se remuer.

Quoique tout ce qu’on livre au pillage soit commun & détestable, ils y mettent une ardeur & un acharnement, qui tiennent autant à l’amour-propre, qu’à la gourmandise. Ils se disputent cette dépouille jusqu’à ne pouvoir attendre le signal. La première fois de cette année, le coup de canon ne partit qu’après le départ des pillards ; le second Dimanche, ils renversèrent les troupes et pillèrent deux heures avant le moment annoncé ; & à la troisième Cocagne, ils la prirent & l’enlevèrent la veille ; mais cette émulation ne réussit pas. Les plus déterminés, ceux qui s’étoient le plus signalés, furent arrêtés : on en punit publiquement plusieurs sur la place ; & à la quatrième Cocagne, tout se passa en règle & sans tumulte.

Le goût des mascarades & des divertissemens de ce genre est fort en usage à Naples, dans le temps du Carnaval, & plus qu’en aucune ville d’Italie. On y exécute de grands sujets avec magnificence, & on forme des marches ou des cavalcades, dont les plus grands Seigneurs font la dépense, et sont souvent les principaux acteurs. Le Roi lui-même fit, cette année, partager ses plaisirs au public. Il exécuta une somptueuse mascarade, qui avoit pour sujet l’entrée du Grand-Seigneur à la Mecque.

Le nombre des hommes, des chevaux, des équipages de suite, l’exactitude des costumes, le goût & la richesse des habillemens, donnoient à cette marche une somptuosité tout-à-fait asiatique. Une grande quantité de Musiciens à pied ouvroit la marche ; ensuite venoient les Janissaires, commandés par leur Aga ; ils étoient suivis des Spahis, superbement montés, & dont les chevaux étoient richement enharnachés. Le Roi marchoit à leur tête, accompagné des Muphtis, Derviches, de l’Yman, des Bostangis, &c ; tous magnifiquement costumés. Les présents, portés par des Esclaves, venoient ensuite, ainsi qu’un chameau chargé & couvert d’un tapis d’une grande beauté. Il devoit y avoir aussi un éléphant, mais son caractère de gravité ne voulut pas se prêter à cette plaisanterie.

Le Grand-Seigneur parut après, accompagné de quatre Ambassadeurs, celui de Perse, de Siam, de la Chine & de l’Inde. Notre Ambassadeur (le Marquis de Clermont-d’Amboise) faisoit de fort bonne grace celui de la Chine. Ensuite arrivoient de nouveaux Janissaires, précédants un char sur lequel étoient toutes les Sultanes Européennes, Afriquaines, Asiatiques : la Reine en étoit une. Sur le même char étoit le Chef des Eunuques, & des Icoglans brûlant des parfums : derrière le char, une seconde troupe de Spahis ; & la marche étoit fermée par une grande quantité de chevaux, d’équipages, chargés & recouverts de tapis.

Nous vîmes cette marche dans la rue de Tolède, dont elle tenoit presque toute la longueur, & non sans être étonnés de l’obéissance & de la douceur de toute cette populace Napolitaine. La rue étoit pleine d’un bout à l’autre, ce qui pouvoit bien former près de deux cents mille personnes rassemblées, qui toutes vouloient voir, et voir à la fois. Cependant quatre hommes de la Garde suffisoient pour séparer la foule de ce Peuple, qui a passé long-temps pour être si redoutable, mais qui ne l’est que pour le bruit ; dont la passion favorite est une excessive gourmandise, & pour qui la douce oisiveté est le bonheur suprême. »

[3Pour qu’on ait une idée plus juste des scènes bizarres auxquelles la fête de la Cocagne donnait lieu, nous joignons, à la gravure qui représente cette singulière cérémonie, un groupe dessiné par Chastelet, où plusieurs lazzaroni, aussi hardis que vigoureux, sont représentés s’élevant les uns au-dessus des autres, afin d’atteindre jusqu’aux provisions suspendues au faite de l’édifice, au risque de se culbuter et de s’estropier en tombant, et où l’on voit aussi plusieurs d’entre eux qui, à force de remplir leurs chemises de poules, d’oies, de dindons, et de tout ce qu’elles peuvent contenir, deviennent si pesans, et sont tellement embarrassés, qu’il leur est impossible de se remuer. Lorsqu’ils étaient dans cet état, leurs camarades les portaient en triomphe, en enviant leur sort et leur adresse.]


Jean-Claude Richard de Saint-Non, Voyage pittoresque à Naples et en Sicile, Paris, Clousier, 1781-1786, 5 t. en 4 vol. in folio, vol. 1, « Des costumes du peuple de Naples et de ses fêtes de Madone au tems de Noël », p. 240sq. et « Fêtes du carnaval à Naples. Pillage de la cocagne », p. 249sq.








1Si Naples a presque toujours l’air de l’abondance, on peut dire que, la veille de Noël, elle a vraiment l’air de la profusion : toutes les rues sont remplies d’amas énormes en forme de pyramides de cochons, d’oies, de dindons, etc. ; spectacle qui enivre de plaisir le glouton Napolitain ; car il ne fait pas, ainsi que d’autres peuples, consister son souverain bonheur autant à bien boire qu’à bien manger. Le Napolitain le plus pauvre consommera lui seul ce jour-là ce qu’il faudrait pour nourrir quatre personnes : aussi arrive-t-il que de cette quantité prodigieuse de vivres qui sembleraient devoir sufire pour la ville de Naples pendant un mois, il ne reste plus rien le lendemain.

2Ce qu’il y a encore de remarquable, c’est que ce ne sont pas des Ouvriers ou des Artistes qui composent ces espèces de petites merveilles, mais de riches Particuliers qui s’en occupent eux-mêmes, & y employent beaucoup de temps & d’argent. Ainsi l’on peut dire avec raison que si une partie du Peuple de Naples passe sa vie à ne rien faire, l’autre s’occupe à faire des riens. On assure qu’il y a de ces Presepi qui sont revenus à 30 mille ducats, environ 60 ou 80 mille francs, par l’achat des figures, les frais de leurs habillemens et le travail des fabriques, qui sont toutes exécutées en liége avec une vérité inexprimable.

3Ajout dans l’édition de 1829, dont le texte modifie (modernise?) sensiblement celui de l’édition originale ici reproduite. D’autre part les trois chapitres de l’édition originale deviennent un seul chapitre dans celle de 1829.