Utpictura18 - Critique et théorie

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5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, cours d’initiation à la french theory, université d’Aix-Marseille, février 2012

La muraille et le sac de grains

Daniel Defoe, Robinson Crusoé (1719, trad. française 1721), journal de décembre 1659 – janvier 1660

Robinson découvre des chèvres sur l’île, illustration tirée de <i>The life and strange surprising adventures of Robinson Crusoe…</i>, by Daniel Defoe, London, Paris, New York, 1863.

Robinson découvre des chèvres sur l’île, illustration tirée de The life and strange surprising adventures of Robinson Crusoe…, by Daniel Defoe, London, Paris, New York, 1863.

Notez que j’en fis un lieu assez spacieux pour me servir de Magazin, de Cuisine, de Sale à manger, & de Cellier. Pour l’apartement où je logeois, c’étoit ma Tente, si vous en exceptez certains jours de la mauvaise saison, ausquels il pleuvoit si terriblement que je n’y étois pas bien à couvert. Et c’est ce qui m’obligea dans la suite à tendre sur tout cet espace, que renfermoit ma palissade, de longues perches en guise de chevrons, accoudées contre le roc, & de les couvrir de glayeuls, & de larges feüilles, ce qui ressembloit assez à du chaume.

Le 10. de Decembre, je regardois déjà ma voute comme achevée, lors qu’il se détacha [133] tout-à-coup une grande quantité de terre du haut de l’un des côtez, laquelle fit un tel fracas, que j’en fus extrêmement effrayé ; & ce n’étoit pas sans raison, car si je me fusse trouvé dessous, je n’aurois de mes jours eu besoin d’un autre enterrement. J’eus beaucoup à faire pour réparer ce desastre ; car il me faloit premierement emporter la terre qui étoit tombée, & ensuite, ce qui étoit plus important, il faloit étançonner la voute, pour prévenir à l’avenir un accident pareil.

Le 11. de Décembre, je travaillai à cela, & je dressai deux étayes, qui portoient contre le faîte avec deux morceaux de planche en croix sur chacune. Je finis cet ouvrage le lendemain ; & non content de ce que j’avois fait, je continuai pendant prés d’une semaine d’ajoûter d’autres étayes sembables aux premieres, qui assurerent tout-à-fait ma voute, & qui formant un rang de pilliers, sembloient partager ma maison en deux apartemens.

Le 17. de Décembre, dés ce jour, jusqu’au vingtiéme, je m’occupai à placer des tablettes, & à planter des clous contre les étançons, pour suspendre tout ce qui pouvoit être suspendu ; & dés-lors je pus me vanter qu’il y avoit de l’ordre, & de l’arrangement dans ma demeure.

Le 20. de Décembre, je commençai à porter mes meubles dans ma caverne, à garnir [134] ma maison, & à faire une table de cuisine pour aprêter mes viandes, je me servis de planches pour cét effet, mais cette marchandise commençoit à devenir rare chez moi.

Le 24 de Decembre. Il plût beaucoup tout le jour & toute la nuit. Il n’y eût pas moyen de sortir.

Le 25. Il plût encore tout le jour.

Le 26. Il ne fit point de pluye, & l’Air & la Terre ayant été rafraichis, semboient donner à la Nature un visage serain qu’elle n’avoit pas auparavant.

Le 27 de Decembre. Je tuai un Chevreau, & j’en estropiai un autre, que j’attrapai près, & que j’amenai en lesse au logis : dès que je fus arrivé, je raccommodai sa jambe cassée, & la lui bandai. Notez que j’en pris un tel soin, qu’il survécut & devint bientôt aussi fort de cette jambe là que de l’autre : mais après l’avoir gardé long-tems, il s’aprivoisa avec moi, & il paissoit sur la verdure, qui étoit devant mon enclos, sans jamais s’enfuïr. C’est alors que me vint la premiere pensée d’entretenir des animaux privez, afin d’avoir de quoi me nourrir, quand une fois ma poudre & mon plomb seroient consumez.

Le 28, le 29, & le 30, il fit de grandes chaleurs qui n’étoient moderées par aucun vent : il n’étoit pas possible d’aller dehors, sinon sur le tard, que j’allois chercher de quoi manger.

[135] Le 1. Janvier 1660. Il fit encore grand chaud, mais je sortis de grand matin, & vers le soir avec mon fusil. Cette derniere fois m’étant avancé dans les vallées qui sont à peu prés au centre de l’Isle, je vis qu’il y avoit grande abondance de Boucs : mais ils étoient extrêmement sauvages & de difficile accés : & je résolus d’essayer une fois d’amener mon chien, pour voir s’il ne les pourroit chasser vers moi.

Le 2. Janvier. Je me mis en campagne avec mon chien, selon que j’avois projetté la veille, & je le mis aprés les boucs ; mais je vis que je m’étois trompé dans mon calcul, car ils se joignirent de tous côtez faisant tête contre lui, qui fut assez prudent pour connoître le danger, & ne vouloir pas en aprocher.

Le 3. Janvier. Je commençai mes Fortifications, ou, si vous voulez, mon mur ; & comme j’avois toûjours quelque soupçon d’être attaqué, c’étoit dans le dessein de ne rien oublier, pour rendre l’ouvrage bien épais & bien fort.

Notez que comme je vous ai déjà fait la description de cette muraille, j’obmets expressement ici ce qui en étoit dans le Journal. Il suffit seulement d’observer que je n’employai pas moins de tems, que depuis le trois de Janvier jusqu’au quatorze d’Avril à la faire & à la rendre complette ; quoiqu’elle n’eût pas plus de vingt-quatre [136] vergées d’étenduë, formant un demi-cercle1, qui prenoit depuis un endroit du roc, & aboutissoit à un autre, & qui occupoit environ huit vergées dans son diametre, à le tirer de l’entrée de ma cave jusqu’au point opposé de la circonférence2.

Je me fatiguai beaucoup dans cet intervalle de tems, durant lequel je me vis traversé par la pluye, je ne dirai pas plusieurs jours, mais quelquefois qui plus est, les semaines entieres. Il est vrai que je ne me croyois point en sûreté, jusqu’à ce que cette muraille fut finie ; & il est difficile de croire aussi-bien que d’exprimer, avec quel travail j’étois obligé de faire chaque chose, mais sur tout d’aporter les palissades de la forêt, & de les enfoncer dans terre ; car je les avois faites beaucoup plus grosses3, qu’il n’étoit nécessaire.

Quand cette muraille fut finie, & que je l’eus revêtuë d’une autre que j’élevai en dehors avec du gazon4, je me persuadai que quand même il viendroit quelques gens aborder à cette Isle, ils ne s’apercevraient pas qu’il y eût là aucune habitation. Et je fus bien-heureux de m’y être pris de la sorte, comme le fera voir dans la suite une occasion fort remarquable.

Cependant je faisois tous les jours ma tournée dans les bois pour tirer quelque gibier, à moins que la pluye ne m’en empêchât, & dans ces promenades réïterées je faisois souvent [137] des découvertes qui m’étoient avantageuses, tantôt d’une chose, tantôt d’une autre.

Je trouvai, par exemple, une espece de pigeons fuyards, qui ne nichent pas sur les arbres, comme font les ramiers, mais bien dans les trous des rochers à la maniere de ceux de colombier5 ; je pris quelques-uns de leurs petits à dessein de les nourrir, & de les aprivoiser ; j’en vins à bout ; mais étant devenus vieux, ils s’envolerent tous & ne revinrent plus, & peut-être que ce qui donna premierement lieu à cela, fut le défaut de nourriture, car je n’avois rien pour leur remplir le jabot. Quoiqu’il en soit, je trouvois leurs nids aisément, & je prenois leurs petits qui étoient des morceaux délicats.

Cependant je m’aperçevois dans l’administration de mon ménage, qu’il me manquoit bien des choses, que je crus au commencement qu’il me seroit impossible de faire : & cela étoit en effet vrai de quelques-unes. Par exemple, je ne pus jamais venir à bout d’achever un tonneau, & d’y mettre les cercles : j’avois un ou deux petits barils, comme je l’ai dit plus haut, mais je n’eus point assez de capacité pour en construire un sur leur modèle ; malgré tous les efforts que je fis pour cela, pendant plusieurs semaines il me fut impossible de mettre les fonds, ou de joindre assez bien les douves6 ensemble pour y faire tenir l’eau ; ainsi j’abandonnai encore ce projet.

[138] Une autre chose qui me manquoit, c’étoit la chandelle, & il m’étoit si incommode de m’en passer, que je me voyois obligé d’aller au lit, dès qu’il faisoit nuit, ce qui arrivoit ordinairement à sept heures. Et cela me fit souvenir de la masse de cire, dont je fis des chandelles dans mon Avanture d’Afrique, mais je n’en avois pas alors un seul petit morceau. L’unique remede dont je pus m’aviser pour temperer ce mal, fut que quand j’avois tué un bouc, j’en conservois la graisse ; ensuite je fis secher au Soleil un petit plat de terre que je m’étois façonné ; & prenant du fil de caret7 pour me servir de méche, je trouvai le moyen de me faire une lampe, dont la flâme n’étoit pas si lumineuse que celle de la chandelle & répandoit une sombre lueur. Au milieu de tous mes travaux, il m’arriva que foüillant parmi mes meubles je trouvai un sac, dont j’ai déjà fait quelque mention, & qui avoit été rempli de grain pour entretenir de la volaille, non pas pour ce voyage, mais pour un précedent, qui étoit, comme je pense, celui de Lisbonne au Brezil, ce qui restoit de blé avoit été rongé par les rats, & je n’y voyois plus rien du tout que des cosses8 & de la poussiere. Or comme j’avois besoin du sac pour autre chose, & c’étoit, si je ne me trompe, pour y mettre de la poudre lorsque je la partageai crainte9 des éclairs, je l’allai vuider, & en secoüer les cosses & les [139] restes au pied du rocher, à côté de mes fortifications.

Crusoé découvre l'orge. Même édition de 1863.

Crusoé découvre l'orge. Même édition de 1863.

Cela arriva un peu avant les grandes pluyes, dont je viens de parler, & je fis si peu d’attantion à ce que je faisois, lorsque je jettai dehors cette poussiere, qu’un mois de tems aprés ou environ, il ne me restoit pas le moindre souvenir, lorsque j’aperçûs par ci par là quelques tiges qui sortoient de la terre ; je les pris d’abord pour des plantes que je ne connoissois point. Mais quelque tems aprés je fus étonné de voir dix ou douze épics qui avoient poussé, & qui étoient d’un orge verd parfaitement beau, & de la même espece que celui d’Europe, & qui plus est aussi beau qu’il en croisse en Angleterre.

Il est impossible d’exprimer quel fut mon étonnement, & la diversité des pensées qui me vinrent dans l’esprit à cette occasion. Jusqu’ici la Religion n’avoit pas eu plus de part dans ma conduite, que de place dans mon cœur : je n’avois regardé tout ce qui m’étoit arrivé que comme un effet du hazard ; c’est tout au plus s’il m’échapoit quelquefois de dire à la legere, comme font naturellement bien des gens, que Dieu étoit le maître, sans m’enquerir seulement des fins que se propose sa Providence, ou de l’ordre qu’elle observe à regler en ce bas monde les évenemens. Mais aprés que j’eus vû croître de l’orge dans un climat, que je sçavois n’être nullement propre pour le blé, dans le [140] tems sur tout que j’ignorois la cause de cette production, je fus saisi d’étonnement, & je me mis dans l’esprit que Dieu avoit fait croître ce blé miraculeusement, sans le concours d’aucune semence, & qu’il avoit operé ce prodige uniquement pour me faire subsister dans ce miserable désert.

Cette idée toucha mon cœur, jusqu’à faire couler les larmes de mes yeux ; je me felicitois d’être si heureux, que la nature voulut bien faire de tels efforts en ma faveur ; & ma surprise augmenta encore, lorsque je vis d’autres tiges nouvelles qui poussoient auprés des premieres tout le long du rocher, & que je reconnus être des tiges de Ris, parce que j’en avois vû croître en Afrique, dans le tems que j’y étois à terre.

Non seulement je crûs que la Providence m’envoyoit ce present, mais ne doutant point que sa liberalité ne s’étendit encore plus loin, je m’en allai visiter tout le voisinage, & tous les coins des rochers, qui m’étoient déjà suffisamment connus, pour chercher une plus grande quantité de ces productions miraculeuses ; mais c’est ce que je ne trouvai point. Enfin, je rapellai dans ma mémoire que j’avois secoüé en tel endroit un sac, où il y avoit eu du grain pour les poulets ; le miracle disparût ; & j’avouë que ma pieuse reconnoissance envers Dieu s’évanoüit aussi-tôt que j’eus découvert qu’il n’y avoit rien que de naturel dans cet évenement. Cependant il [141] étoit extraordinaire & imprevû, & n’exigeoit pas moins de gratitude, que s’il eût été miraculeux : car que la Providence eût dirigé les choses de maniere qu’il restât douze grains entiers dans un petit sac, abandonné aux rats & où tous les autres grains avoient été mangez ; que je les eusse jettez précisément dans un endroit, où l’ombre d’un grand rocher les fit germer d’abord, & que je n’eusse pas vuidé le sac dans un lieu où ils auroient aussi-tôt été brûlez par le Soleil, ou bien noyez par les pluyes : c’étoit une faveur aussi réelle, que s’ils fussent tombez du Ciel.

Je ne manquai pas, comme vous pouvez vous imaginer, de recuëillir soigneusement ce blé dans la propre saison, qui étoit la fin du mois de Juin, & serrant jusqu’au moindre grain, je résolus de tout semer, dans l’esperance qu’avec le tems j’en aurois assez pour faire mon pain. Mais quatre ans se passerent avant que j’en pusse tâter, encore en usois-je sobrement, comme je le ferai voir en son lieu ; car celui que je semai la premiere fois fut presque tout perdu, pour avoir mal pris mon tems, en le semant justement avant la saison séche, ce qui fut cause qu’il périt, ou que du moins il n’en vint que trés-peu à perfection : mais nous parlerons de cela en sa place.

Outre cet orge, il y eut encore une trentaine d’épics de ris, que je conservai avec le même soin, & pour un semblable usage, [142] avec cette difference pourtant, que le dernier me servoit tantôt de pain & tantôt de mets, car j’avois trouvé le secret de l’aprêter sans le mettre en pâte10. Mais il est tems de reprendre nôtre Journal.

Je travaillai bien rudement pendant trois ou quatre mois à bâtir ma muraille, & je la fermai le 14. d’Avril, m’en ménageant l’entrée avec une échelle pour passer par dessus, & non par une porte, de peur qu’on ne remarquât de loin mon habitation.

La vie et les avantures surprenantes de Robinson Crusoé, contenant entr’autres événemens, le séjour qu’il a fait pendant vingt-huit ans dans une Isle deserte, située sur la Côte de l’Amérique, près de l’embouchure de la grande Riviere Oroonoque. Le tout écrit par lui-même, à Amsterdam, Chez L’Honoré et Châtelain, MDCCXXI. [6 tomes en 3 vol. in-12. Thémiseul de Saint-Hyacinthe a traduit la première moitié du tome I, donc le texte ci-dessus ; Justus Van Effen a traduit le reste. Bnf Y2-11354 à 11366, plusieurs exemplaires.]
Dans l’édition Folio de Michel Baridon (trad. Pétrus Borel), voir p. 154-162

Questions

    1. Robinson déploie son activité en trois étapes : lesquelles ? Ces étapes ne sont pas exactement décrites chronologiquement : dégagez la structure du récit.

    2. Relevez, en allant du plus concret vers le plus abstrait, tout ce qui dans ce récit relève de l’organisation (ou de la planification) et tout ce qui relève de la désorganisation (ou de la catastrophe). Montrez que ces deux types de rapport au réel correspondent à deux logiques narratives différentes.

    3. Dégagez une taxinomie du monde de Robinson. Montrez que Robinson met en œuvre un dispositif et définissez le en vous appuyant sur Michel Foucault.

    4. Qu’est-ce qui manque, qu’est-ce qui ne réussit pas ? Dans quelle mesure le sac de grains introduit-il, dans le récit, une logique du supplément ?

    5. A quels épisodes bibliques la première récolte de Robinson renvoie-t-elle ? Analysez, à la lumière de J. Derrida, les interrogations de Robinson sur l’origine de ce « miracle ». Quelles sont les origines en jeu dans ce récit ?




1Une vergée vaut un quart d’acre, soit quarante perches pour la vergée anglaise et vingt-cinq perches pour la vergée française, sachant que la valeur de la perche varie. Mais grosso modo,une vergée correspond à 1000 m2. Un demi-cercle de 24 vergées aura donc un diamètre d’un peu plus de deux cents mètres : c’est la longueur du rocher sur lequel s’appuie la palissade.

2L’enclos formé par la palissade devant la grotte est irrégulier. Robinson a commencé par le décrire comme un demi-cercle. Mais si on le considère comme un cercle complet, la surface n’est plus que de 8 vergées, c’est-à-dire que la distance de l’entrée de la grotte au point le plus éloigné de la palissade est d’environ 90 mètres.

3Robinson a prévu des pieux trop gros pour sa palissade.

4Une muraille de terre, donc, qui rend la palissade invisible de l’extérieur.

5Les rochers de l’île, avec leurs trous où nichent ces « pigeons fuyards », ressemblent à l’intérieur d’un colombier, avec ses niches.

6Les douves sont ici les planches de bois qu’on assemble, qu’on ceintre (en les chauffant) et qu’on cercle de fer pour fabriquer un tonneau.

7Le fil de caret est un fin cordage de marin, fabriqué avec des fils de chanvre.

8La cosse est l’enveloppe de la graine pour les légumineuses (pois, haricots). On la donne à manger aux poules. Ce n’est pas la balle, qui enveloppe les graines des céréales.

9Crainte : par crainte.

10Le riz était tantôt transformé en pain, tantôt cuisiné comme un légume, tandis que l’orge ne servait qu’à faire du pain.