Utpictura18 - Critique et théorie

Couverture Le Gout de Diderot

Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Pour citer ce texte : Francesca Manzari et Stéphane Lojkine, cours d’initiation à la french theory, LMDD20, Université d’Aix-Marseille, Site Schumann, 2e semestre 2016-2017, mercredi 9h-12h, Bâtiment Egger, salle B101.

Voir le programme 2011, 2012, 2013, 2014, 2015, 2016.

Accès aux ressources du cours sur Ametice

Initiation à la french theory, programme 2017

L'impénétrable


Présentation générale du cours et objectifs

Danger à la porte du Manoir de Rébellion (Livre du Cœur d’Amour épris, Bnf Français 24399, folio 126)

Danger à la porte du Manoir de Rébellion (Livre du Cœur d’Amour épris, Bnf Français 24399, folio 126)

On regroupe, hors de France, les écrits et les idées d’un certain nombre de penseurs français de la deuxième moitié du XXe siècle sous le nom de french theory : parmi ces écrivains, on compte au premier chef Derrida et Lacan, mais aussi Foucault et Deleuze. Ils ne constituent pas à proprement parler une école, une doctrine, mais ils participent bien d’un même mouvement de remise en question des frontières des sciences humaines, et d’une pensée de la philosophie qui se fait avec la littérature.

A bien des égards, les écrits de la french theory constituent désormais un socle de la culture théorique contemporaine mondiale en sciences humaines, dont la compétence et l’influence dépassent largement les domaines de la littérature, de l’anthropologie, de la philosophie, de la psychanalyse, dont ils sont issus. Prenant acte des transformations profondes de l’humanité post-moderne, de la cassure provoquée par le nazisme, des expériences totalitaires de l’Europe, de l’expansion hégémonique d’un capitalisme sans freins, ces intellectuels ont introduit un rapport à la théorie et à la rationalité, des méthodes d’analyse et de pensée, une prise en compte du réel, de l’intime, du politique en rupture radicale avec la philologie humaniste, la rationalité des Lumières et la culture critique moderne. Nous héritons aujourd’hui de cette rupture.

L’objectif de ce cours est d’introduire l’étudiant à cette culture théorique et de lui donner, par elle, les outils méthodologiques pour affronter les questions, les textes, mais aussi les exercices académiques propres à nos disciplines aujourd’hui. Il se formera ainsi à la lecture attentive de textes difficiles, à la problématisation d’un sujet (de dissertation, d’exposé), à la construction d’une argumentation, mais aussi, et peut-être plus encore, à la mobilisation d’une culture littéraire pour penser le monde dans lequel nous vivons.

Ce cours bénéficie d’un partenariat exceptionnel avec le master de psychanalyse (séminaire de J. J. Rassial et de N. Guérin).

L’impénétrable

Contexte historique

Au début des années 80 du XXe siècle, le marxisme exerçait une influence déterminante parmi les intellectuels français ; en 1981, la gauche parvenait au pouvoir. Une profonde désillusion s’installa pourtant vis-à-vis des idéaux qu’elle portait : la crise économique qui frappait l’Europe de l’Ouest s’accompagnait d’un désengagement politique et syndical croissant, tandis qu’à l’Est, de l’intervention soviétique en Afghanistan (27 décembre 1979) à la chute du mur de Berlin (9 novembre 1989), se préparait l’effondrement des régimes socialistes. Entre 1979 et 1989, l’Europe avait radicalement changé de visage, et par elle le monde entrait dans la post-modernité.

Songe de Poliphile, 1546, folio 19 verso, Bnf

Songe de Poliphile, 1546, folio 19 verso, Bnf

Derrida, le tournant politique

Derrida n’a jamais été communiste1. Mais c’est comme l’assistant de Louis Althusser, le plus important philosophe communiste et marxiste de l’époque, qu’il travaille dans les années 80 à l’Ecole normale supérieure, où il forme notamment les étudiants qui préparent l’agrégation de philosophie. Sa femme, Marguerite2, est la fille de Gustave Aucouturier, qui a travaillé pour l’agence Havas à Prague, où il s’est marié. La mère de Marguerite est donc tchèque, et le tchèque est sa langue maternelle. Est-ce pour cette raison que Jacques Derrida, s’est intéressé à la dissidence tchèque ? En 19813, il est élu vice-président de la branche française de la Jan-Hus Educational Foundation, une association d’enseignants qui se propose notamment de venir en aide aux universitaires tchécoslovaques empêchés de publier. Le 26 décembre, Derrida part pour Prague, où il doit tenir un séminaire clandestin chez Ladislav Hejdanek, le successeur spirituel du philosophe tchèque dissident Jan Patočka4. Alors qu’il s’apprête à rentrer après avoir rendu visite à une tante de Marguerite, il est arrêté le 29 à l’aéroport, prétendument pour trafic de drogue, et emprisonné. L’affaire fait aussitôt scandale : l’Elysée, le quai d’Orsay, les médias s’en emparent. Derrida ne rentre à Paris que le 2 janvier. Paradoxalement, l’épisode aura consacré sa notoriété médiatique : il deviendra progressivement le plus célèbre des intellectuels français contemporains.

Il faut avoir ce contexte et cet épisode en tête pour comprendre pourquoi, dix ans plus tard, après la chute du mur, Derrida produit, presque simultanément, deux conférences, qui deviendront deux livres apparemment contradictoires.

Hamlet et le spectre. Shakespeare, éd. Theobald, t8, 1762. Gravure de G. van der Gucht d'après Gravelot

Hamlet et le spectre. Shakespeare, éd. Theobald, t8, 1762. Gravure de G. van der Gucht d'après Gravelot

En février 1990, Derrida est invité à Moscou par l’Académie des sciences de l’URSS : à la surprise générale, il parle de Marx, qu’il n’avait jamais abordé quand le marxisme était tout puissant. En avril 1993, l’université de Californie organise à Riverside un colloque Whither Marxism ? (Où va le marxisme5) : Derrida prononce la conférence d’ouverture le 22, et poursuit le 236. A l’automne, il reprend le sujet à l’occasion du colloque Deconstruction Is/In America, organisé à New York University7, avec une intervention intitulée « The time is out of joint », une formule de Hamlet qui se trouvait déjà dans sa conférence de mars. Publié à la fin de l’année, le livre Spectres de Marx complète et étoffe ce travail.

Donner la mort n’a sans doute pas eu le même retentissement. Son élaboration précède en fait Spectres de Marx : Derrida est invité en décembre 1990 à participer au colloque de Royaumont intitulé L’Éthique du don, Jacques Derrida et la pensée du don. Quelques mois plus tôt, la révolution de velours en Tchécoslovaquie a permis la publication à Prague des Archiv Jana Patočky. Derrida y lit les Essais hérétiques de Jan Patočka, qui lui fourniront la trame de son intervention à Royaumont, sous le titre « Donner la mort ». Les actes du colloque sont publiés par Jean-Michel Rabaté et Michael Wetzel chez Métailié-Transition en 1992. Les Essais hérétiques, traduits du tchèque par Erika Abrams, ne paraîtront qu’en 1999 chez Verdier, la même année que l’édition autonome définitive de Donner la mort, chez Galilée.

D’un côté donc, Derrida opère une réhabilitation, même discutable et controversée, du marxisme. Il ouvre Spectres de Marx par une dédicace à Chris Hani, militant communiste d’Afrique du sud qu’on a assassiné pour tenter de saboter le processus démocratique de sortie de l’apartheid. Derrida inscrit, dans Spectres de Marx, le destin politique de l’Europe dans l’héritage marxiste, envers et contre tous les effondrements politiques en cours. De l’autre côté, il écrit Donner la mort à partir des Essais hérétiques d’un philosophe anticommuniste heideggerien, Jan Patočka, pour qui la responsabilité politique de l’Europe est chrétienne et s’inscrit dans un messianisme religieux radicalement opposé à toute forme d’analyse sociale. Entre ces deux gestes, postures de pensées apparemment inconciliables, court un terme commun, celui de responsabilité8 : responsabilité politique, historique, spirituelle de l’Europe comme marxiste et comme irréductible au marxisme, comme chrétienne et comme irréductible au christianisme, comme si le vrai sujet de la réflexion derridienne, son fil directeur commun, était précisément cette irréductibilité qui affronte la pensée, entre effondrement et exigence de refondation politique, à un impénétrable, à l’impénétrabilité de cet irréductible sur quoi se fonde l’identité et la destinée universelle de l’Europe.

De Derrida à Lacan

Nous avons vu par quelles voies familiales, humaines, historiques Derrida avait été amené à s’intéresser à la dissidence tchèque et, de là, à la figure majeure de Jan Patočka, un des principaux porte-paroles de la Charte 77, par laquelle, à partir de décembre 1976, les intellectuels tchèques tentèrent de s’opposer au processus de normalisation du régime socialiste, après l’écrasement du printemps de Prague (août 1968). Mais ce n’est pas dans ce cadre qu’il donne sa conférence « Donner la mort » : le colloque de Royaumont porte sur l’éthique du don (qui est bien le sujet central de « Donner la mort ») et fait suite à un autre colloque, organisé en décembre 1988 par le collège international de philosophie, intitulé Lacan avec les philosophes9, dans lequel Philippe Lacou-Labarthe avait prononcé une communication sur l’éthique : « De l’éthique : à propos d’Antigone ». C’est lui qui ouvre le recueil des actes, clos par Derrida avec un titre sans doute perfide, « Pour l’amour de Lacan ».

Œdipe et la sphinge. Kylix attique à figures rouges, Vatican, Musée Grégorien Étrusque, salle XIX, inv. 16541

Œdipe et la sphinge. Kylix attique à figures rouges, Vatican, Musée Grégorien Étrusque, salle XIX, inv. 16541

A bien des égards, Philippe Lacoue-Labarthe a servi de lien et d’inspiration pour Derrida, dans l’articulation de son propre projet de déconstruction avec le projet développé par Lacan dans le champ de la psychanalyse. En témoigne Le Titre de la lettre, publié chez Galilée en 1973 par Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, qui est un commentaire de « L’instance de la lettre dans l’inconscient », l’un des plus importants articles des Écrits de Lacan10. Le Titre de la lettre joue un rôle déterminant dans La Carte postale11, où déjà il était question de l’héritage platonicien, un des points de départ de Donner la mort.

Dans « De l’éthique : à propos d’Antigone », Philippe Lacoue-Labarthe, partant du Séminaire VII de Lacan, L’Éthique de la psychanalyse12, introduisait le terme d’archi-éthique, « une responsabilité qui ne répond à rien (aucune injonction) ni à personne (aucun appel)13 », comme symptôme d’un déplacement de l’éthique hors de son territoire habituel, vers l’équivocité du don14, qui précède tout questionnement éthique, toute articulation du don à une économie de l’échange, et ouvre par là à la littérature, comme moyen d’accueillir cette équivocité. « Donner la mort » prolonge ce questionnement introduit par Philippe Lacoue-Labarthe : Derrida fait entrer au cœur de la déconstruction la question du don, à son point d’articulation entre le religieux (la révolte d’Antigone) et le politique (la réponse de Créon), un point dont il tait pourtant l’origine grecque puisqu’il le déplace, via Patočka (qui articule la Grèce à l’Europe par le motif du mysterium tremendum éleusiaque, platonicien et chrétien), vers le sacrifice d’Abraham, dont il fait le geste fondateur des trois religions du Livre.

L’impénétrable apparaît dès lors, non seulement comme la manifestation d’une résistance sourde, passive, secrète de l’Europe, et en son sein de notre identité intime et politique, à la modernité technique et globalisée (par le mystère qui les fonde, par les spectres qui les hantent, par les injonctions et les conjurations dans lesquelles ils sont pris), mais aussi comme la forme du langage par lequel cette résistance se manifeste, comme la forme de l’expression, dans le langage, du réel, de sa brutalité, de son inexorabilité.

L’impénétrable est d’abord, spatialement, ce dans quoi on ne peut pas entrer. Une porte, une paroi, un obstacle nous barrent un accès : un secret est posé, un mystère est institué. Dans Donner la mort, cela prend la forme des mystères d’Eleusis, de la caverne platonicienne, de la responsabilité chrétienne. Dans Spectre de Marx, l’impénétrable est tombe, porte et double barricade : la tombe du père d’Hamlet, la terre d’où sort l’injonction de la vengeance ; la porte déjointée du temps et la disjointure de la présence qu’elle amène ; la double barricade de l’histoire qui se parodie, d’une révolution condamnée à sa répétition comme spectre.

Mais l’impénétrable est aussi ce qui nous est donné à entendre, à lire, et que nous ne comprenons pas : l’impénétrable fait symptôme dans le langage, il est la manifestation même du symptôme. Nous avons affaire ici à plus d’un titre à cet impénétrable : dans la difficulté des textes que nous lisons, qui se présentent à nous comme impénétrables ; dans le lien que ces textes opèrent, ou permettent d’opérer avec la littérature, et précisément avec une certaine littérature impénétrable, ou de l’impénétrable : avec le récit lapidaire du sacrifice d’Abraham ; avec l’égarement de Dante ou de Poliphile dans la forêt obscure ; avec le délire et les pantomimes d’Hamlet, avec les cachots de Sade, avec le tremblement de Jean Valjean face au mystère de sa conscience dans la « Tempête sous un crâne » ; avec l’invention de l’archi-langue de Finnegans Wake.

Ce lien de l’interrogation philosophique sur la responsabilité avec l’impénétrabilité du langage et avec l’accueil de cette impénétrabilité par la littérature est sans cesse convoqué par Derrida15. Plus encore que de le convoquer, Derrida le pratique, comme moyen de développer sa propre pensée16. Mais il ne l’explique pas ; il se laisse guider, envahir par lui, il en revendique le maintien dans l’obscurité de l’injonction mystérieuse.

Par là, il hérite de l’interrogation lacanienne sur le réel, comme lieu où se manifeste la Chose du principe éthique (Séminaire VII), et plus encore comme irruption dans le langage sous la forme du symptôme : c’est l’objet du Séminaire XXIII (1975-1976), dit Le Sinthome, qui serait l’ancienne graphie du symptôme, réhellennisée à la fin du XVIe siècle17.

L’impénétrable, le sinthome

Ce qui déconcerte le plus à l’abord (plutôt, dans un premier temps, qu’à la lecture) du Séminaire XXIII, ce sont les nœuds qui émaillent le texte : les nœuds, c’est-à-dire autre chose qu’un discours, que le discours magistral attendu. Les nœuds manifestent, de façon particulièrement visible et obsédante, le caractère impénétrable de l’enseignement que Lacan entend délivrer. On remarque également son insistance à déplorer le trop grand nombre d’auditeurs : « Ça ne peut pas durer comme ça, vous êtes trop nombreux » (p. 2718) ; « J’avais mis un espoir — et ne vous faites pas l’idée qu’il s’agit de coquetterie, de titillage — dans le fait des vacances19. Beaucoup de monde s’en va. Dans ma clientèle, c’est frappant. Mais ici, ça ne l’est pas, je vois toujours les portes aussi encombrées » (p. 91) ; « J’espérais comme d’habitude que vous seriez moins nombreux » (p. 105).

De fait, le trait est trop insistant pour relever de la seule affèterie narcissique. L’objet du séminaire, son contenu, a à voir avec de l’impénétrable, comme si le mystère éleusiaque que Jan Patočka place au fondement de la responsabilité européenne devait se répéter ici et entrait en conflit avec la notoriété mondaine acquise par Lacan. Une réelle incertitude, inquiétude habite cette parole incertaine de sa communicabilité :

« Malgré tout, dire, ça vise à être entendu. Je voudrais vérifier, en somme, si je ne me contente pas de parler pour moi — comme tout le monde le fait, bien sûr, si l’inconscient a un sens. » (p. 129)

Pénétrer l’impénétrable du langage, pour y repérer le sinthome, tel est l’enjeu du séminaire sur Le Sinthome : le sinthome n’est pas isolable comme segment du langage, c’est un accès dont la topologie du nœud figure le cheminement apparemment illogique, à la fois une mise en communication avec le réel et la saisie de son caractère incommunicable, la mise en évidence de quelque chose qui n’est ni le réel, ni l’imaginaire, ni le symbolique, mais vient en supplément se nouer à eux.

Comme chez Derrida, le lieu d’accueil de cet impénétrable, le terrain où le saisir et en prendre la mesure, l’instrument pour l’étudier et avec lequel l’éprouver, le penser, c’est la littérature : le séminaire sur le sinthome peut à ce titre être considéré comme un séminaire sur Joyce, que Lacan choisit notamment pour le caractère impénétrable de sa langue.

« … Joyce, dans l’Ulysses, au premier chapitre, émettait le vœu de hellenise20, d’injecter de même la langue hellène, mais à quoi ? On ne sait, puisqu’il ne s’agissait pas du gaélique, encore qu’il s’agissait de l’Irlande.
Joyce […] a écrit en anglais d’une façon telle que la langue anglaise n’existe plus.
Cette langue avait certes déjà peu de consistance, ce qui ne veut pas dire qu’il soit facile d’écrire en anglais, mais par la succession d’œuvres qu’il a écrites en anglais, Joyce y a ajouté ce quelque chose qui fait dire [à Philippe Sollers] qu’il faudrait écrire l’élangues21. Je suppose qu’il entend désigner par là quelque chose comme cette élation dont on nous dit qu’elle est au principe de je ne sais quel sinthome que nous appelons en psychiatrie la manie. » (p. 11-12)

La langue se dérobe. Elle se démultiplie d’abord : grecque, anglaise, gaélique… Puis des langues on passe à l’élangues, qui indique une suppression, une faute ou un défaut, une castration peut-être : quelque chose est élagué. Comme dans le nœud, Lacan ajoute les plis et les replis, mais pointe toujours le trou central, qui est le trou du réel : « le langage est lié à quelque chose qui dans le réel fait trou » (p. 31).

De ce nœud, Lacan fera le support du sujet, et de Joyce, précisément et paradoxalement du fait de sa folie psychotique, un sujet exemplaire : « Ulysses, c’est le témoignage de ce par quoi Joyce reste enraciné dans son père tout en le reniant. C’est bien ça qui est son symptôme. » (p. 70)

Par cet enracinement joycien au Père, le séminaire sur Le Sinthome rejoint l’interrogation que poursuit Derrida parallèlement dans Spectres de Marx et dans Donner la mort, qui sont l’un et l’autre des livres sur l’héritage paternel : héritage d’Hamlet et du marxisme d’une part, héritage de la responsabilité paternelle à travers le sacrifice d’Abraham d’autre part.

Lectures obligatoires

Jacques Derrida, Donner la mort, Galilée, 1999

Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XXIII, « Le sinthome » [1975-1976], Seuil, 2005

Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993

Séances

Donner la mort

  1. Mercredi 18 janvier : Francesca Manzari et Stéphane Lojkine

  2. Mercredi 25 janvier : Stéphane Lojkine

  3. Mercredi 1er février : Stéphane Lojkine

  4. Mercredi 8 février: Francesca Manzari

Le Sinthome

  1. Mercredi 15 février : Francesca Manzari. Devoir n°1

  2. Mercredi 1er mars : Stéphane Lojkine

  3. Mercredi 8 mars : Francesca Manzari

  4. Mercredi 15 mars : Journée littérature et psychanalyse : « Le sinthome contre l’interprétation »

Spectres de Marx

  1. Mercredi 22 mars : Stéphane Lojkine

  2. Mercredi 29 mars : Stéphane Lojkine. Devoir n°2

  3. Mercredi 5 avril : Francesca Manzari

  4. Mercredi 12 avril : Francesca Manzari

Devoir n°1, à rendre pour le 15 février

Lire dans Les Misérables, Première partie, livre VII, « L’affaire Champmathieu »

Dégagez dans cet épisode, en vous appuyant sur la lecture de Patočka, de Derrida et de Kierkegaard, la dimension et les enjeux du secret, de la responsabilité et du sacrifice que Hugo met en scène. A qui s’agit-il de donner la mort ? Sur l’injonction de qui ? Etudiez plusieurs hypothèses.

Au début d’« Une tempête sous un crâne », Hugo écrit : « Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience ; le moment est venu d’y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans émotion et sans tremblement. » Analysez ce tremblement, dégagez en la persistance dans l’ensemble du livre VII. Quels pourraient en être les enjeux politiques ?

Concentré sur le destin de Champmathieu, Jean Valjean en vient presque à oublier Fantine : quel est le sens du parallèle que Hugo établit entre l’agonie de Fantine et le procès de Champmathieu ? Cela confirme-t-il ou infirme-t-il ce que Derrida écrit du caractère exclusivement paternel et masculin de ce qui se joue dans la responsabilité du « donner la mort » ?

Tout est fait, dans la narration, pour rendre la Cour d’assises d’Arras inaccessible : au delà de la stratégie hugolienne de dramatisation, que vous mettrez en évidence, dégagez les enjeux éthiques de cette impénétrabilité du lieu.

Dégagez, au chapitre XI, les moyens et les enjeux du suspens dramatique dans lequel est maintenue la scène : mettez les en rapport avec l’analyse, par Derrida, du geste suspendu d’Abraham.

Les chapitres X et XI insistent longuement sur le visage des personnages. Analysez la fonction du visage dans ce texte en vous appuyant sur ce que Derrida écrit, dans Donner la mort, à propos de Lévinas.

Vous présenterez votre devoir sous la forme d’un commentaire composé.

Devoir n°2, à rendre pour le 29 mars

Dissertation. Expliquez, commentez et le cas échéant discutez, à la lumière de votre lecture de Derrida et de Lacan, ces propos de Maurice Banchot dans L’Espace littéraire :

« L’écrivain ne lit jamais son œuvre. Elle est, pour lui, l’illisible, un secret, en face de quoi il ne demeure pas. […] Par lui, l’œuvre arrive, est la fermeté du commencement, mais lui-même appartient à un temps où règne l’indécision du recommencement. L’obsession qui le lie à un thème privilégié, qui l’oblige à redire ce qu’il a déjà dit, […] illustre cette nécessité où il est apparemment […] d’appartenir à l’ombre des événements, non à leur réalité, à l’image, non à l’objet, à ce qui fait que les mots eux-mêmes peuvent devenir images, apparences — et non pas signes, valeurs, pouvoir de vérité22. »

Vous aurez soin de nourrir votre exposé d’exemples littéraires précis.




1Sur son rapport complexe vis-à-vis du communisme et du marxisme, les pressions subies, la fascination exercée, la proximité intellectuelle, les réserves insurmontables, Derrida s’est beaucoup exprimé. Voir notamment Moscou aller-retour, Editions de l’Aube, 1995, p. 46-47 et Politique et amitié [1991], Galilée, 2011.

2Benoît Peeters, Derrida, Flammarion, 2010, chap. 4, p. 101.

3Op. cit., chap. 13, p. 410sq.

4Patočka est mort en mars 1977, des suites d’un interrogatoire policier particulièrement éprouvant.

5Whither, vers où, fait jeu de mots avec wither, s’étioler, retomber, dépérir.

6Ces deux conférences forment la base des deux premiers chapitres de Spectres de Marx, « Injonctions de Marx » et « Conjurer – le marxisme ».

7Deconstruction Is/In America. A New Sense of the Political, éd. Anselm Haverkamp, H. Dodge, New Yorrk, NYU Press, 1996.

8Le séminaire de Derrida à l’EHESS, en 1991, porte sur « Le Secret », qui est un des fils directeurs de « Donner la mort ». Tous les séminaires des années suivantes auront pour titre général « Questions de responsabilité ». En 1992 débute à l’EHESS le séminaire sur « Le témoignage », jusqu’en 1994. En 1995 débute le séminaire sur « Hostilité / Hospitalité », jusqu’en 1996. Voir Geoffrey Bennington et Jacques Derrida, Derrida, Seuil, nouvelle édition de nov. 2008, p. 279-283.

9Lacan avec les philosophes, « Bibliothèque du collège international de philosophie », Albin Michel, 1991. Les actes paraissent donc entre la conférence de Royaumont (déc. 1990) et sa publication (1992). Le colloque, auquel participaient les philosophes Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, tous deux disciples de Derrida et lecteurs très critiques de Lacan, fut émaillé d’incidents. Le psychanalyste René Major voulait intituler son intervention « Depuis Lacan : y a-t-il une psychanalyse derridienne ? » Alain Badiou le contraignit à retirer le nom de Derrida. René Major comme Jacques Derrida firent allusion à cet incident, chacun à sa manière, dans leurs communications. Les actes de 1991 publièrent en annexe la correspondance échangée entre les protagonistes de cette affaire.

10Jacques Lacan, Écrits, Seuil, 1966, Points, 1970, 1999, p. 490-526.

11Jacques Derrida, La Carte postale. De Socrate à Freud et au-delà, Flammarion, 1980, « Le Facteur de la vérité », p. 441sq. Ce texte, qui porte sur la lecture, par Lacan, de La Lettre volée de Poe, avait d’abord été publié dans un numéro spécial de Poétique dirigé par Philippe Lacoue-Labarthe (Poétique, n°21, 1975).

12Les séances 19, 20 et 21 du Séminaire VII sont consacrées à l’Antigone de Sophocle. La dernière, intitulée par Jacques-Alain Miller « Antigone dans l’entre-deux morts », porte sur le moment où Antigone condamnée attend la mort dans le tombeau où elle a été enfermée vive : ce moment entre deux n’est-il pas l’équivalent grec de celui du bras levé d’Abraham, dans le sacrifice d’Isaac, avant l’intervention de l’ange, sur lequel Derrida s’arrête dans Donner la mort ?

13Philippe Lacoue-Labarthe, Lignes, Hazan, 1997, n°3, p. 83.

14Eberhard Gruber, « Equivocité du don et archi-éthique. Interroger avec Jacques Derrida », Études littéraires, Université Laval, vol. 31 , n°3, 1999, p. 99-120.

15Voir notamment Donner la mort, p. 149sq.

16C’est la thèse développée dans l’ouvrage de Francesca Manzari, Écriture derridienne : entre langage des rêves et critique littéraire, Peter Lang, 2009.

17Symptôme vient en effet du grec σύμπτωμα, de σύν, ensemble, avec, et πίπτω, tomber : ce qui tombe ensemble, coïncidence, rencontre, événement, accident, malheur.

On trouve « sinthome » dans La Fleur de lis en médecine, Lyon, 1495, traduction française de la Practica dicta Lilium medicine du médecin montpelliérain Bernard de Gordon (1305) : « Neufyesmement, tu dois entendre que matiere de lepre c’est humeur melencolique adustée et engendrée comme cendre, et pour ce elle fait divers sinthomes » (F40v) ; « Tel malice de sinthomes n’y vient point mais prenons qu’il soit cure certainement c’est persit de y mettre conseil et les remedes » (F146v) ; « et puis usera de vomir qui moult y vault s’il prent laxatif il doit estre foible et lenitif et n’en prengne pas souvent car il attrait la matiere au lieu contre douleur et sinthomes » (F173v). On trouve également « sinthomaique » (« et celle sueur est dite naturelle, toutes les aultres sont innaturelles et sinthomaiques et maulvaises et les aultres bonnes », F18r) et « synthomatique » (« Donc la matiere de pleuresis sinthomatique est transmise au cueur et le signe c’est sincopin », F144v).

18Sauf mention contraire, les références à Lacan sont données dans l’édition de Jacques-Alain Miller au Seuil. Ici, Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Seuil, Champ freudien, 2005.

19On trouvait déjà cette remarque en février 1973, au séminaire Encore : « Aussi espérais-je, je peux bien vous l’avouer, que les vacances dites scolaires auraient éclairci votre assistance. » (Séminaire XX, p. 61)

20« Bon Dieu, Kinch, si toi et moi on pouvait seulement travailler ensemble on arriverait peut-être à faire quelque chose pour l’île. L’helléniser. » (Buck Mulligan à Stephen Dedalus, qu’il surnomme Kinch.) Le verbe hellenise viendrait de Culture and Anarchy de Matthew Arnold (1869, chap. IV). Arnold oppose l’hellénisme, comme tendance intellectuelle, à la judéité, comme tendance morale, et estime que la culture anglaise, trop hébraïque à ce titre, a besoin d’un rééquilibrage vers l’hellénisme.

21Philippe Sollers, « Joyce et Cie », Tel Quel, n°64, nov. 1975, repris dans Théorie des exceptions, Folio, 1986. Le texte, publié d’abord en anglais, reproduit les trois interventions de Sollers au colloque Joyce et Paris organisé en Sorbonne du 16 au 20 juin 1975 par Jacques Aubert.

22Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, Gallimard, 1955, « Idées », 1968, p. 13-14.