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5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, cours d'initiation à la French theory, université de Provence, février 2011. Commentaire de texte.
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Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe

Deuxième partie, livre III. Justifications du duc de Rovigo après la mort du duc d’Enghien



M. le duc de Rovigo1 me consulta sur les chapitres2 où il traite de la mort du duc d’Enghien ; il voulait connaître ma pensée, précisément parce qu’il savait ce que j’avais fait3 ; je lui sus gré de cette marque d’estime, et, lui rendant franchise pour franchise, je lui conseillai de ne rien publier. Je lui dis : « Laissez mourir tout cela ; en France l’oubli ne se fait pas attendre. Vous vous imaginez laver Napoléon d’un reproche et rejeter la faute sur M. de Talleyrand ; or, vous ne justifiez pas assez le premier, et n’accusez pas assez le second. Vous prêtez le flanc à vos ennemis ; ils ne manqueront pas de vous répondre. Qu’avez-vous besoin de faire souvenir le public que vous commandiez la gendarmerie d’élite à Vincennes ? Il ignorait la part directe que vous avez eue dans cette action de malheur, et vous la lui révélez. Général, jetez le manuscrit au feu : je vous parle dans votre intérêt. »

« Hic cecidit », Monument au duc d’Enghien dans les fossés de Vincennes, côté bois

« Hic cecidit », Monument au duc d’Enghien dans les fossés de Vincennes, côté bois

Imbu des maximes gouvernementales de l’Empire, le duc de Rovigo pensait que ces maximes convenaient également au trône légitime ; il avait la conviction que sa brochure lui rouvrirait la porte des Tuileries4.

C’est en partie à la lumière de cet écrit que la postérité verra se dessiner les fantômes de deuil. Je voulus cacher l’inculpé venu me demander asile pendant la nuit ; il n’accepta point la protection de mon foyer.

M. de Rovigo fait le récit du départ de M. de Caulaincourt qu’il ne nomme point ; il parle de l’enlèvement à Ettenheim, du passage du prisonnier à Strasbourg, et de son arrivée à Vincennes. Après une expédition sur les côtes de la Normandie, le général Savary5 était revenu à la Malmaison. Il est appelé à cinq heures du soir, le 19 mars 1804, dans le cabinet du premier consul, qui lui remet une lettre cachetée pour la porter au général Murat, gouverneur de Paris. Il vole chez le général, se croise avec le ministre des relations extérieures, reçoit l’ordre de prendre la gendarmerie d’élite et d’aller à Vincennes6. Il s’y rend à huit heures du soir et voit arriver les membres de la commission7. Il pénètre bientôt dans la salle où l’on jugeait le prince, le 21, à une heure du matin, et il va s’asseoir derrière le président. Il rapporte les réponses du duc d’Enghien, à peu près comme les rapporte le procès-verbal de l’unique séance8. Il m’a raconté que le prince, après avoir donné ses dernières explications, ôta vivement sa casquette, la posa sur la table, et, comme un homme qui résigne sa vie, dit au président : « Monsieur, je n’ai plus rien à dire. »

M. de Rovigo insiste sur ce que la séance n’était point mystérieuse : « Les portes de la salle, affirme-t-il, étaient ouvertes et libres pour tous ceux qui pouvaient s’y rendre à cette heure. » M. Dupin avait déjà remarqué cette perturbation de raisonnement. À cette occasion, M. Achille Roche9, qui semble écrire pour M. de Talleyrand, s’écrie : « La séance ne fut point mystérieuse ! À minuit ! elle se tint dans la partie habitée du château ; dans la partie habitée d’une prison ! Qui assistait donc à cette séance ? des geôliers, des soldats, des bourreaux. »

Nul ne pouvait donner des détails plus exacts sur le moment et le lieu du coup de foudre que M. le duc de Rovigo ; écoutons-le :

« Après le prononcé de l’arrêt, je me retirai avec les officiers de mon corps qui, comme moi, avaient assisté aux débats, et j’allai rejoindre les troupes qui étaient sur l’esplanade du château. L’officier qui commandait l’infanterie de ma légion vint me dire, avec une émotion profonde, qu’on lui demandait un piquet10 pour exécuter la sentence de la commission militaire : — Donnez-le, répondis-je. — Mais où dois-je le placer ? — Là où vous ne pourrez blesser personne. Car déjà les habitants des populeux environs de Paris étaient sur les routes pour se rendre aux divers marchés.

« Après avoir bien examiné les lieux, l’officier choisit le fossé11 comme l’endroit le plus sûr pour ne blesser personne. M. le duc d’Enghien y fut conduit par l’escalier de la tour d’entrée du côté du parc, et y entendit la sentence, qui fut exécutée. »

Sous ce paragraphe, on trouve cette note de l’auteur du mémoire : « Entre la sentence et son exécution, on avait creusé une fosse : c’est ce qui a fait dire qu’on l’avait creusée avant le jugement. »

Malheureusement, les inadvertances sont ici déplorables : « M. de Rovigo prétend, » dit M. Achille Roche, apologiste de M. de Talleyrand, « qu’il a obéi ! Qui lui a transmis l’ordre d’exécution ? Il paraît que c’est un M. Delga, tué à Wagram. Mais que ce soit ou ne soit pas ce M. Delga, si M. Savary12 se trompe en nous nommant M. Delga, on ne réclamera pas aujourd’hui, sans doute, la gloire qu’il attribue à cet officier. On accuse M. de Rovigo d’avoir hâté cette exécution ; ce n’est pas lui, répond-il : un homme qui est mort lui a dit qu’on avait donné des ordres pour la hâter. »

Le duc de Rovigo n’est pas heureux13 au sujet de l’exécution, qu’il raconte avoir eu lieu de jour : cela d’ailleurs ne changeant rien au fait, n’ôterait qu’un flambeau au supplice.

« À l’heure où se lève le soleil, en plein air, fallait-il, dit le général14, une lanterne pour voir un homme à six pas ! Ce n’est pas que le soleil, ajoute-t-il, fût clair et serein ; comme il était tombé toute la nuit une pluie fine, il restait encore un brouillard humide qui retardait son apparition. L’exécution a eu lieu à six heures du matin, le fait est attesté par des pièces irrécusables. »

Et le général ne fournit ni n’indique ces pièces. La marche du procès démontre que le duc d’Enghien fut jugé à deux heures du matin et fut fusillé de suite. Ces mots, deux heures du matin, écrits d’abord à la première minute de l’arrêt, sont ensuite biffés sur cette minute. Le procès-verbal de l’exhumation prouve, par la déposition de trois témoins, madame Bon, le sieur Godard et le sieur Bounelet (celui-ci avait aidé à creuser la fosse), que la mise à mort s’effectua de nuit. M. Dupin aîné rappelle la circonstance d’un falot15 attaché sur le cœur du duc d’Enghien, pour servir de point de mire, ou tenu, à même intention, d’une main ferme, par le prince. Il a été question d’une grosse pierre retirée de la fosse, et dont on aurait écrasé la tête du patient. Enfin, le duc de Rovigo devait s’être vanté de posséder quelques dépouilles de l’holocauste16 : j’ai cru moi-même à ces bruits ; mais les pièces légales prouvent qu’ils n’étaient pas fondés.

Par le procès-verbal, en date du mercredi 20 mars 1816, des médecins et chirurgiens, pour l’exhumation du corps, il a été reconnu que la tête était brisée, que la mâchoire supérieure, entièrement séparée des os de la face, était garnie de douze dents ; que la mâchoire inférieure, fracturée dans sa partie moyenne, était partagée en deux, et ne présentait plus que trois dents.

Le corps était à plat sur le ventre, la tête plus basse que les pieds ; les vertèbres du cou avaient une chaîne d’or.

Le second procès-verbal d’exhumation (à la même date, 20 mars 1816), le procès-verbal général, constate qu’on a retrouvé, avec les restes du squelette, une bourse de maroquin contenant onze pièces d’or, soixante-dix pièces d’or renfermées dans des rouleaux cachetés, des cheveux, des débris de vêtements, des morceaux de casquette portant l’empreinte des balles qui l’avaient traversée.

Ainsi, M. de Rovigo n’a rien pris des dépouilles ; la terre qui les retenait les a rendues et a témoigné de la probité du général ; une lanterne n’a point été attachée sur le cœur du prince, on en aurait trouvé les fragments, comme ceux de la casquette trouée ; une grosse pierre n’a point été retirée de la fosse ; le feu du piquet à six pas a suffi pour mettre en pièces la tête, pour séparer la mâchoire supérieure des os de la face, etc.

À cette dérision des vanités humaines, il ne manquait que l’immolation pareille de Murat, gouverneur de Paris, la mort de Bonaparte captif, et cette inscription gravée sur le cercueil du duc d’Enghien : « Ici est le corps de très-haut et puissant prince du sang, pair de France, mort à Vincennes le 21 mars 1804, âgé de 31 ans 7 mois et 19 jours. » Le corps était des os fracassés et nus ; le haut et puissant prince, les fragments brisés de la carcasse d’un soldat : pas un mot qui rappelle la catastrophe, pas un mot de blâme ou de douleur dans cette épitaphe gravée par une famille en larmes ; prodigieux effet du respect que le siècle porte aux œuvres et aux susceptibilités révolutionnaires ! On s’est hâté de même de faire disparaître la chapelle mortuaire du duc de Berri.

Que de néants ! Bourbons, inutilement rentrés dans vos palais, vous n’avez été occupés que d’exhumations et de funérailles ; votre temps de vie était passé. Dieu l’a voulu ! L’ancienne gloire de la France périt sous les yeux de l’ombre du grand Condé17, dans un fossé de Vincennes : peut-être était-ce au lieu même où Louis IX, « à qui l’on n’alloit que comme à un saint, s’asseyoit sous un chesne, et où tous ceux qui avoient affaire à luy venaient luy parler sans empeschement d’huissiers ni d’autres ; et quand il voyoit aucune chose à amender, en la parole de ceux qui parloient pour autrui, lui-même l’amendoit de sa bouche, et tout le peuple qui avoit affaire par-devant lui estoit autour de luy. » (Joinville18.)

Le duc d’Enghien demanda à parler à Bonaparte ; il avait affaire par-devant lui ; il ne fut point écouté ! Qui du bord du ravelin contemplait au fond du fossé ces armes, ces soldats à peine éclairés d’une lanterne dans le brouillard et les ombres, comme dans la nuit éternelle ? Où était-il placé, le falot ? Le duc d’Enghien avait-il à ses pieds sa fosse ouverte ? fut-il obligé de l’enjamber pour se mettre à la distance de six pas, mentionnée par le duc de Rovigo ?

Questions

    1. Dans quelles circonstances le duc d’Enghien fut-il exécuté et pour quelles raisons19 ? Le lecteur ne prend connaissance de l’événement qu’indirectement : décrivez (et le cas échéant justifiez) la stratégie de Chateaubriand. Dégagez les différents niveaux de l’énonciation.

    2. Comment ces niveaux se différencient-ils ? Comment Chateaubriand articule-t-il les époques ? Montrez que Chateaubriand structure le récit à partir d’une polarisation idéologique de l’événement.

    3. Chateaubriand retourne le plaidoyer du duc de Rovigo contre lui-même : comment s’y prend-il ? Relevez tous les problèmes de chronologie.

    4. Quel sens originaire Chateaubriand donne-t-il à ce malaise chronologique ?Montrez comment, précisément à partir de ces défaillances logiques, Chateaubriand fabrique de l’épopée.

    5. Montrez, en vous aidant de « La Pharmacie de Platon », que l’écriture de l’événement par le duc de Rovigo, puis par Chateaubriand, constitue un pharmakon.


1Anne-Jean-Marie-René Savary, duc de Rovigo (1774-1833) avait dirigé depuis 1802 la police particulière et de sûreté de Bonaparte. Il a participé à l’exécution du duc d’Enghien à Vincennes le 21mars 1804, voulue par Napoléon. Lors de la Restauration, après 1814, il cherche malgré tout à rentrer en grâce auprès du nouveau Pouvoir et demande à Chateaubriand son entremise.

2Les chapitres de ses Mémoires pour servir à l’histoire de Napoléon (8 volumes in-8), qui paraîtront en 1828.

3Chateaubriand était connu comme royaliste, hostile à Napoléon. Mais il fait ici allusion, plus concrètement, à sa proposition de cacher le duc d’Enghien poursuivi par la police. Voir infra.

4Le Palais des Tuileries, où se tenait la cour de Louis XVIII.

5Autre nom du duc de Rovigo, promu général en 1803.

6La château de Vincennes était alors une prison militaire. Il le restera jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.

7La commission chargée de juger le duc d’Enghien, pour haute trahison.

8Voir plus haut la « Séance et jugement de la commission militaire ».

9Achille Roche (1801-1834), le secrétaire de Benjamin Constant, écrivit une Histoire de la Révolution française (1825) et Le Fanatisme, extrait des Mémoires d’un Ligueur (1827). Chateaubriand fait ici référence à un opuscule de 1823 intitulé De Messieurs le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand.

10« On appelle en termes de guerre, le piquet, un certain nombre de Cavaliers commandés par Compagnie, pour être prêts à monter à cheval au premier ordre. Il y a aussi un piquet d’Infanterie. C’est un certain nombre de Fantassins, toujours prêts à marcher aux ordres des Officiers commandés. On dit en ce sens, prendre les piquets de l’armée pour une expédition. » (Dictionnaire de Trévoux, éd. 1771, art. Piquet.)

11Les douves qui entourent le château de Vincennes.

12Le duc de Rovigo.

13Heureux : habile.

14Toujours le duc de Rovigo.

15« Falot : Sorte de grande lanterne. » (Littré.)

16« Holocauste : Chez les Juifs, sacrifice où la victime était entièrement consumée par le feu. » (Littré.) Désigne ici métaphoriquement l’exécution du duc d’Enghien.

17Louis II de Bourbon-Condé, dit le grand Condé (1621-1686), héros de la Fronde au dix-septième siècle, portait, entre autres, le titre de duc d’Enghien. Grand capitaine, il combattit un moment aux côtés des Espagnols contre le roi de France, avant de se réconcilier avec Louis XIV (1674). Son père, Henri II de Bourbon, également duc d’Enghien, avait été emprisonné à Vincennes par Richelieu, pour son opposition farouche à Concini.

18Jean de Joinville (1224-1317), biographe de Saint-Louis. Voir le Livre des saintes paroles et des bons faiz nostre roy saint Looys, de Jehans de Joinville.