Utpictura18 - Critique et théorie

Couverture Diderot et le temps

Couverture Le Gout de Diderot

Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, cours d'initiation à la French theory, université de Provence, février 2011. Commentaire de texte.
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Diderot, Éléments de physiologie, 3e partie, « Phénomènes du cerveau »

Chap. III. Mémoire1



Je suis porté à croire, que tout ce que nous avons vu, connu, entendu, aperçu, jusqu’aux arbres d’une longue forêt, que dis-je, jusqu’à la disposition des branches, à la forme des feuilles, et à la variété des couleurs, des verts et des lumières ; jusqu’à l’aspect des grains de sable du rivage de la mer, aux inégalités de la surface des flots soit agités par un souffle léger, soit écumeux et soulevés par les vents de la tempête, jusqu’à la multitude des voix humaines, des cris des animaux et des bruits physiques, à la mélodie et à l’harmonie de tous les airs, de toutes les pièces de musique, de tous les concerts, que nous avons entendus, tout cela existe en nous à notre insu2.

Claude Joseph Vernet, <i>Soldats dans une gorge des Alpes par temps d’orage</i>, huile sur toile, 1787-1789, 160x110 cm, The Detroit Institute of Arts

Claude Joseph Vernet, Soldats dans une gorge des Alpes par temps d’orage, huile sur toile, 1787-1789, 160x110 cm, The Detroit Institute of Arts

Je revois actuellement éveillé, les forêts de Westphalie, de la Prusse, de la Saxe, et de la Pologne que j’ai traversées3. Je les revois en rêve aussi fortement coloriées, qu’elles le seraient dans un tableau de Vernet4. Le sommeil m’a remis dans des concerts, qui se sont exécutés derechef, comme lorsque j’y étais. Il me revient après trente ans des représentations de pièces comiques, et tragiques ; ce sont les mêmes acteurs, c’est le même parterre, ce sont aux loges les mêmes hommes, les mêmes femmes, les mêmes ajustements, les mêmes bruits de huées ou d’applaudissements. Un tableau de Vandermeulen5 ne m’aurait pas remontré6 une revue à la plaine des Sablons7 un beau jour d’été avec la multitude des incidents dans une aussi grande foule de peuple rassemblé, que le rêve me l’a retracé après un très grand nombre d’années. Tous les tableaux d’un salon ouvert il y a vingt ans8, je les ai revus tels précisément que je les voyais en me promenant dans la galerie. Mais ajoutons un fait public à mon expérience, qui pourrait être contestée.

Un ouvrier, dont le spectacle faisait tout l’amusement de ses jours de repos, est attaqué d’une fièvre chaude occasionnée par le suc d’une plante venimeuse qu’on lui avait imprudemment administré. Alors cet homme se met à réciter des scènes entières de pièces, dont il n’avait pas le moindre souvenir dans l’état de santé. Il y a plus. C’est qu’il lui est resté une malheureuse disposition à versifier. Il ne sait pas le premier des vers qu’il débitait dans sa fièvre, mais il a la rage d’en faire9.

Autre fait public. Un enfant élevé jusqu’à l’âge de cinq ans et demi en Russie, oublie la langue russe, la parle dans le délire, mais d’un ton d’enfant, et guéri il oublie le russe.

Pour expliquer le mécanisme de la mémoire il faut regarder la substance molle du cerveau comme une masse d’une cire10 sensible et vivante, mais susceptible de toutes sortes de formes, n’en perdant aucune de celles qu’elle a reçues, et en recevant sans cesse de nouvelles qu’elle garde. Voilà le livre. Mais où est le lecteur ? Le lecteur c’est le livre même. Car ce livre est sentant, vivant, parlant ou communiquant par des sons, par des traits l’ordre de ses sensations, et comment se lit-il lui-même ? en sentant ce qu’il est, et en le manifestant par des sons.

Ou la chose se trouve écrite, ou elle ne se trouve pas écrite. Si elle ne se trouve point écrite, on l’ignore. Au moment où elle s’écrit, on l’apprend.

Selon la manière dont elle était écrite on la savait nouvellement, ou depuis longtemps.

Si l’écriture s’affaiblit, on l’oublie, si l’écriture s’efface elle est oubliée, si l’écriture se revivifie, on se la rappelle.

Pour expliquer l’oubli, voyons ce qui se passe en nous ; nous faisons efforts pour nous rappeler les syllabes du son, si c’est un mot ; le caractère de la chose, si l’objet est physique ; la physionomie, les fonctions si c’est une personne.

Les signes servent beaucoup à la mémoire. Un enfant de dix ans élevé parmi les ours, resta sans mémoire11.

Chaque sens a son caractère et son burin. La mémoire constitue le soi. La conscience du soi et la conscience de son existence sont différentes. Des sensations continues sans mémoire donneraient la conscience interrompue de son existence elles ne produiraient nulle conscience de soi.

Questions

    1. Présentez les Éléments de physiologie : à quel célèbre dialogue de Diderot font-ils suite ? quelle est la position de Diderot vis-à-vis de Descartes ? de La Mettrie ? des chimistes et des médecins de son temps12 ?

    2. Comment Beauzée et Duchet définissaient-ils, structuralement, la mémoire, dans l’Encyclopédie13 ? Dégagez, dans l’article Mémoire de l’Encyclopédie, le jeu des différences et des taxinomies.

    3. Comment Diderot brouille-t-il ce jeu dans les Éléments de physiologie ? Quelles sont les différences logiques essentielles qu’il remet en question ?

    4. Analysez la métaphore du livre. Diderot ne l’invente pas : comment la déconstruit-il ? Pour quelles raisons idéologiques ? En quoi l’ordre chronologique que suppose cette métaphore est-il perturbé ?

    5. Analysez, en vous appuyant sur De la grammatologie, le processus de la mémoire selon Diderot comme différance.


1On peut consulter les éditions suivantes : Diderot, Œuvres complètes, DPV XVII 468-472 ; Éléments de physiologie, éd. J. Mayer, STFM, 1964 ; Éléments de physiologie, éd. Paolo Quintili, Champion, 2004.

2Comparer avec Leibniz : « D’ailleurs il y a mille marques qui font juger qu’il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c’est-à-dire des changements dans l’âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre ou trop unies, en sorte qu’elles n’ont rien d’assez distinguant à part, mais jointes à d’autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l’assemblage. C’est ainsi que l’accoutumance fait que nous ne prenons pas garde au mouvement d’un moulin ou à une chute d’eau, quand nous avons habité tout auprès depuis quelque temps. Ce n’est pas que ce mouvement ne frappe toujours nos organes, et qu’il ne se passe encore quelque chose dans l’âme qui y réponde, à cause de l’harmonie de l’âme et du corps, mais ces impressions qui sont dans l’âme et dans le corps, destituées des attraits de la nouveauté, ne sont pas assez fortes pour s’attirer notre attention et notre mémoire, attachées à des objets plus occupants. Car toute attention demande de la mémoire, et souvent quand nous ne sommes point admonestés pour ainsi dire et avertis de prendre garde à quelques-unes de nos propres perceptions présentes, nous les laissons passer sans réflexion et même sans être remarquées; mais si quelqu’un nous en avertit incontinent après et nous fait remarquer par exemple quelque bruit qu’on vient d’entendre, nous nous en souvenons et nous nous apercevons d’en avoir eu tantôt quelque sentiment. Ainsi c’étaient des perceptions dont nous ne nous étions pas aperçus incontinent, l’aperception ne venant dans ce cas que de l’avertissement après quelque intervalle, tout petit qu’il soit. Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j’ai coutume de me servir de l’exemple du mugissement ou du bruit de la mer dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit comme l’on fait, il faut bien qu’on entende les parties qui composent ce tout, c’est-à-dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l’assemblage confus de tous les autres ensemble, c’est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule. Car il faut qu’on en soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et qu’on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelque petits qu’ils soient; autrement on n’aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens ne sauraient faire quelque chose. On ne dort jamais si profondément qu’on n’ait quelque sentiment faible et confus, et on ne serait jamais éveillé par le plus grand bruit du monde, si on n’avait quelque perception de son commencement qui est petit, comme on ne romprait jamais une corde par le plus grand effet du monde, si elle n’était tendue et allongée un peu par des moindres efforts, quoique cette petite extension qu’ils font ne paraisse pas. » (G. W. Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, 1704.)

3Diderot évoque son voyage en Russie de 1773.

4Claude Joseph Vernet (1714-1789), le plus célèbre paysagiste du dix-huitième siècle : Diderot lui a notamment consacré la Promenade Vernet dans le Salon de 1767. Un tableau de Vernet était accroché dans son bureau.

5Adam François Van der Meulen (1634-1690), peintre de batailles. Il apeint notamment les campagnes militaires de Louis XIV.

6« Remontrer, se dit aussi simplement, pour, représenter, faire considérer. Exhibere, exponere. Il remontra que personne ne pouvoit prétendre cet honneur. Ablanc[ourt]. »

7La plaine des Sablons, située à l’ouest de Paris au-delà de l’actuel champ de Mars, servait aux revues militaires.

8On appelait Salons les expositions publiques organisées par l’Académie royale de peinture au Salon carré du Louvre, en principe tous les deux ans, dont Diderot fit le compte rendu détaillé pour la Correspondance littéraire de 1759 à 1769, et plus sporadiquement au delà.

9A comparer avec l’anecdote du poète de Pondichéry, racontée dans Jacques le Fataliste.

10Comparer avec Platon : « Socrate . — Suppose avec moi, pour causer, qu’il y a dans nos âmes des tablettes de cire, plus grandes en celui-ci, plus petites en celui-là, d’une cire plus pure dans l’un, dans l’autre moins, trop dure ou trop molle [191d] en quelques-uns, en d’autres tenant un juste milieu.

Téhétète. — Je le suppose.

Socrate. — Disons que ces tablettes sont un présent de Mnémosyne mère des Muses, et que tout ce dont nous voulons nous souvenir, entre toutes les choses que nous avons ou vues ou entendues ou pensées de nous-même, nous l’y imprimons comme avec un cachet, tenant toujours ces tablettes prêtes pour recevoir nos sensations et nos réflexions : que nous nous rappelons et savons tout ce qui y a été empreint, tant que l’image en subsiste ; et que lorsqu’elle est effacée, ou qu’il n’a pas été possible [191e] qu’elle s’y gravât, nous l’oublions, et nous ne le savons pas. » (Platon, Théétète, 191ce.)

11Diderot reprend une anecdote trouvée chez La Mettrie : « Un jeune enfant, âgé de dix ans, fut trouvé l’an 1664 parmi un troupeau d’Ours, dans les forêts qui sont aux confins de la Lithuanié et de la Russie. Il étoit horrible à voir ; il n’avoit ni l’usage de la raison, ni celui de la parole : sa voix & lui-même n’avoient rien d’humain, si ce n’est la figure extérieure du corps. […] il s’aprivoisa enfin après un long espace de temps, & commença à proférer quelques mots d’une voix rauque & telle que je l’ai dépeinte. Lorsqu’on l’interrogeoit sur son état sauvage, sur le temps qu’il avoit duré, il n’en avoit pas plus de mémoire, que nous n’en avons de ce qui s’est passé pendant que nous étions au berceau. […] J’ai dit que ce pauvre enfant dont parle Conor, ne joüissoit d’aucunes lumieres de la raison ; la preuve en est qu’il ignoroit la misere de son état, & qu’au lieu de chercher le commerce des hommes, il les fuyoit, & ne désiroit que de retourner avec ses ours. Ainsi, comme le remarque judicieusement notre Historien, cet enfant vivoit machinalement, & ne pensoit pas plus qu’une bête, qu’un enfant nouveau-né, qu’un homme qui dort, qui est en léthargie, ou en apopléxie. » (Histoire naturelle de l’âme, « Histoire V. D’un enfant trouvé parmi des Ours », 1745, pp. 323-326.) La Mettrie se réfère à Bernard de Connor, L’Évangile du Médecin, ou la Medecine mystique, touchant la suspension des lois de la Nature & les Miracles, Amsterdam, Jean Wolters, 1699, pp. 133-135.

12Pour répondre à cette question, commencez par consulter en bibliothèque l’introduction de l’une des éditions citées des Éléments de physiologie. Pour approfondir, voir l’article de Paolo Quintili, « La position de la physiologie philosophique de Diderot par rapport au Système des connaissances », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, n°40-41, http://rde.revues.org/index351.html.