Utpictura18 - Critique et théorie

Couverture Le Gout de Diderot

Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Pour citer ce texte : S. Lojkine, J. C. Cavallin et F. Manzari, Séminaire « Esthétique et politique : l'âge des possibles », université d'Aix-Marseille, automne 2016

Séminaire du Master Lettres et Projet ÆSTHEPOL
Faculté des Lettres, bâtiment Egger
Jeudi 16h-19h, salle B101

Esthétique et politique : l’âge des possibles

Stéphane Lojkine, J. C. Cavallin, F. Manzari

Jonas Hunerbein (?), Hercule à la croisée des chemins, huile sur bois, 1595, Varsovie, Château royal

Jonas Hunerbein (?), Hercule à la croisée des chemins, huile sur bois, 1595, Varsovie, Château royal

Situation

Le seuil de la modernité (1750-1850) institue un divorce profond entre réflexion et production, auparavant articulées par les arts poétiques, qui assignaient à la représentation des règles et des normes. On passe d’un discours à l’usage des poètes (les poétiques de Boileau ou de l’abbé Girard) à un discours à l’usage des spectateurs (l’Esthétique de Baumgarten, la « faculté de juger » kantienne), qui mesure les effets de l’œuvre mais se détourne de sa production et, plus généralement, de la pratique artistique. Dans le même temps, la réflexion sur l’art se démocratise et par elle tous les possibles s’ouvrent aux spectateurs désœuvrés, c’est-à-dire détachés, dissociés de la production de l’œuvre et projetés dans l’oisiveté vague de la rêverie ou de la fête (Rousseau, Lettre à d’Alembert et Rêveries).

Histoire et phénoménologie

Le seuil inauguré par les Lumières se trouve ainsi déchiré dès son origine entre un devenir philosophique de l’art dépourvu de toute visée pratique et une pratique artistique dépourvue de toute intelligence de ses propres procédures, c’est-à-dire entre une conceptualité sans produit et une production sans concept. Les formes de ce divorce ou « état de schize » (Agamben) se répercutent dans toute une série de discours sur la modernité.

En Allemagne, Hegel situe dans la période romantique le mouvement de dissolution des arts déchirés entre une tendance spiritualiste privée de réalité et une tendance matérialiste privée d’idéalité (Cours d’esthétique, 1818-1821). Kierkegaard définit comme le mal du siècle naissant ce « pathos esthétique » qui jette les existences dans l’enthousiasme de vies possibles mais ne les réalise pas : Julien Sorel aura rêvé à Napoléon ; Lucien de Rubempré aurait pu être un grand poète… L’aggravation de ce clivage entraîne à partir de 1850 une promotion du métalangage au détriment du langage-objet (Barthes) et, dans l’histoire de l’art, en même temps qu’une plus-value de la pure conceptualité, le drame de l’œuvre impossible (le chef-d’œuvre absolu : Balzac, Zola) et de l’artiste sans œuvre (du Neveu de Rameau à Marcel Duchamp). Marx fait de la formulation économique de ce clivage le concept central de son analyse du capitalisme : c’est l’« aliénation du travail ». D’un côté, le « génie » de Kant n’est que le spectateur de l’œuvre qui s’accomplit en lui (contrairement à la vocation politique du génie de Diderot et de l’Encyclopédie) ; de l’autre, le « travailleur » des grandes manufactures, devenu d’artisan homo faber, voit lui échapper la conception de l’objet que ses mains produisent (Arendt). La fétichisation de la marchandise peut dès lors être comprise comme une tentative pour restaurer l’aura perdue de l’œuvre sécularisée (W. Benjamin). Parallèlement, dans la littérature érotique, la mécanisation du corps jouissant (Sade) se retourne en asservissement au corps perdu et idéaliser (Sacher-Masoch).

Rancière définit à son tour le régime esthétique comme la ruine du régime aristotélicien de l’action qui partage le monde entre acteurs (politiques) et spectateurs, entre protagonistes et figurants, entre objets qui servent l’action et objet insignifiants (Rancière). À ce régime se substitue celui de la Commune, qui est à la fois la Terreur et la communauté esthétique (Sophie Wahnich), avant de se dégrader et pacifier en coexistence démocratique des micro-événements sensibles, en promotion de la « forme-marchandise » des choses et des êtres, en rêverie indéfinie sur toutes les actions possibles (Friedrich / Baudelaire), qui disqualifie l’énergie du héros et du politique au profit des fantasmagories du dilettante et du promeneur (Rancière).

Par ailleurs, toujours pour Rancière, l’esthétique n’est pas simplement un mot donné au domaine de l’art, mais une configuration spécifique de celui-ci. Le passage de la poétique à l’esthétique permet une articulation entre la pensée et la non-pensée, entre l’action et la réflexion, entre le logos et le pathos.

Debord enfin, prononçant le triomphe de la « valeur d’exposition » (ce qui se donne en spectacle) sur la « valeur d’usage » (ce qui est utile), définit notre civilisation comme un système de « séparation », ou schize, entre une vie dévaluée, politiquement neutralisée, et la surabondance d’une production d’images qui en rendent visibles les réalisations confisquées. En résulte une apocalypse marchande du régime esthétique dans le système aliénant de la « société du spectacle ».

Projet de recherche

Afin de penser l’état de schize intrinsèque au régime esthétique, le défi du séminaire sera de reprendre à nouveaux frais le programme schillérien de (ré)éducation esthétique. Schiller déplore le processus d’abstraction croissante auquel la civilisation condamne l’humanité (Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, 1795), diagnostic repris par Horkheimer et Adorno dans sa critique de l’Aufklärung (Dialectique de la raison, 1944). Une telle abstraction déchire l’humanité entre une « pulsion formelle » (Formtrieb) donnant lieu à des spéculations toujours plus détachées de l’existence réelle et une « pulsion sensible » (Sinnestrieb) toujours plus fruste et privée d’intelligibilité conceptuelle (Schiller). Afin de pallier ce clivage qui menace de plonger l’humanité dans une nouvelle barbarie à substrat rationaliste, Schiller assigne à l’expérience esthétique la tâche historique de faire jouer ensemble les deux pulsions antagonistes au sein d’une « pulsion de jeu » (Spieltrieb), seule capable de restaurer à un niveau supérieur l’unité perdue de la vie. Dans cette grande entreprise enrôlant tout ensemble la production, l’expérience et la pensée des œuvres, la tâche de l’esthétique revêt un caractère éminemment politique dans la mesure où elle revient à transformer le Gemeinsinn ou « sens commun » esthétique (Kant) en cette « communauté réelle » à laquelle Sartre donne le nom de « cité des fins » et dont il fait l’objet de la « littérature de la Praxis » (Qu’est-ce que la littérature ?, 1948).

Si le destin de l’esthétique ne se conçoit pas hors de sa destinalité politique, c’est qu’il ne saurait y avoir ni communauté ni vie politique sans une « résurrection du sens commun détruit » (Habermas) susceptible de résorber le clivage entre l’abstraction toujours plus grande des formes du gouvernement et de la pensée et la pauvreté toujours plus misérable de la « vie nue » (Agamben).

Méthode de travail

Déroulement type d’une séance :

Chaque séance sera consacrée à l’analyse d’un texte théorique ou/et littéraire que les étudiants pourront trouver sur Ametice :

https://ametice.univ-amu.fr/course/view.php?id=25177 (code AESTHEPOL)

La page du séminaire comporte d’abord une bibliothèque et des informations générales, puis un module pour chaque séance.

 

Lisez le ou les textes avant la séance, dont l’objectif sera, à chaque fois, d’articuler la lecture à la problématique du séminaire.

Les étudiants interviendront en proposant des exposés qu’ils auront préalablement préparés avec l’un des trois professeurs qui interviennent dans le séminaire.

 

Validation du séminaire : un exposé oral de 20 mn ou un mini-mémoire de 10 pages sur un sujet lié au séminaire, dont l’étudiant aura convenu au préalable avec l’un des professeurs.

Programme des séances

1. Jeudi 22 septembre — Sortie des Classes. Déclin du « régime poétique » (J.C. Cavallin)

2. Jeudi 29 septembre — Rancière, Freud et L’inconscient esthétique (F. Manzari)

3. Jeudi 6 octobre — Vie des formes, vie de l’esprit : Hegel, Valéry. (J.C. Cavallin)

4. Jeudi 13 octobre — Le Jugement d’Hercule : genèse européenne du jugement esthétique (S. Lojkine)

5. Jeudi 20 octobre — L’esthétique à l’épreuve de l’école de Francfort (F. Manzari)

6. Jeudi 3 novembre — Critique esthétique / Régime esthétique : Rancière face à Benjamin (S. Lojkine)

7. Jeudi 10 novembre — Les Lettres et la Cité. De Schiller à Sartre (J.C. Cavallin)

8. Jeudi 17 novembre — Benjamin, Derrida, Moscou aller-retour (F. Manzari)

9. Jeudi 24 novembre — Le possible sadien : Juliette entre esthétique et politique (S. Lojkine)

10. Jeudi 1er décembre — Le Spleen du Spectacle : Baudelaire, Debord. (J.C. Cavallin)

11. Jeudi 8 décembre — Esthétique des devenirs : Deleuze, Guattari​ ( F. Manzari)

12. Jeudi 15 décembre — Lavater et l’animal politique, de la figure à la caricature (S. Lojkine)