Utpictura18 - Critique et théorie

Couverture Le Gout de Diderot

Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, Jean-Christophe Cavallin, Francesca Manzari, séminaire « Critique du régime esthétique : 18e-21e », université d'Aix-Marseille, septembre-décembre 2015
Codes UE : LMDQ41 (M1 principal), LMDQ44 (M1 secondaire), LMDS2 (M2 principal), LMDS41 (M2 secondaire)

Critique du régime esthétique, 18e-21e

Stéphane Lojkine, J. C. Cavallin, F. Manzari

Séminaire de théorie littéraire
Mardi 16h-19h, septembre-décembre 2015
Université d’Aix-Marseille, faculté des lettres, bâtiment Roseraie, salle R013

Cliquer ici pour consulter ou télécharger les documents du séminaire sur Ametice

La Font de Saint Yenne en critique aveugle - Watelet d’après Portien, 1753

L’invention de l’esthétique au XVIIIe siècle en Allemagne (Baumgarten, Winckelman, Kant), en France (Du Bos, Batteux, Diderot) et en Angleterre (Hogarth, Reynolds) ne concerne pas seulement le domaine spéculatif de la philosophie. Elle a introduit, dans une Europe monarchique et encore largement féodale, les formes, sinon les ressorts réels, d’un espace politique : affirmation et libération d’un jugement subjectif articulé à une opinion publique, inscription de cette opinion et de ce jugement dans une histoire collective, prise en compte d’une responsabilité européenne face à cette histoire. Un régime esthétique se met en place (J. Rancière), qui anticipe, avec toutes ses contradictions, le régime politique de l’Europe d’après la Révolution française.

Ce régime esthétique, dans le moment même où il se déploie comme dispositif pré-politique, organise un retrait : définissant l’art comme objet de l’esthétique, il circonscrit celui-ci (il le critique au sens kantien) comme un domaine autonome où se retirer des préoccupations sociales, s’abstraire de l’économie, faire silence sur l’Histoire et, dans un double mouvement, se désengager du politique et faire retour vers lui. C’est dans ce moment contradictoire d’investissement et de retrait que la littérature commence à se revendiquer comme champ1 (Bourdieu, Les Règles de l’art) : le régime esthétique permet l’émergence d’un champ littéraire ; il définit pour la littérature un espace propre de représentation et les outils d’un surplomb auto-réflexif. Si la littérature se conçoit comme une activité singulière de l’esprit, comme à la fois une pratique et un mode de spéculation spécifiques, cette spécificité esthétique est donc directement liée au double mouvement contradictoire d’investissement par la littérature du dispositif politique et de critique (parfois extrêmement violente) non seulement de l’institution, mais même de l’action politique (Flaubert vs Hugo ; Mallarmé vs Baudelaire2).

Le Kaiserpanorama d’August Fuhrmann, 1910

Mais la littérature n’est pas seulement le produit, ni l’expression de cette contradiction. Si, sur le plan spéculatif, on peut la définir comme un épi-phénomène du régime esthétique, sur le plan pratique, comme poésie, la pratique littéraire déborde ce régime et le critique. Elle introduit, par les ressorts fictionnels qu’elle met en œuvre, par les mondes qu’elle mobilise, un rapport de l’individu à la société qui n’est ni politique, ni apolitique : qu’elle soit pensée comme poésie d’un retour originaire où s’exprime ontologiquement l’attachement du peuple à la terre (Heidegger), ou comme résistance, voir comme réveil destructeur de la singularité créatrice à l’ère de la reproduction mécanisée (Benjamin3), la pratique littéraire dessine un nouveau rapport, post-politique, de communauté (Blanchot, J. L. Nancy). Elle prend acte, dans le même temps, d’une hétérogénéité fondamentale du processus de la pensée (la double colonne de Derrida), qui confond création littéraire et création philosophique dans un même refus du régime esthétique.

On travaillera dans ce séminaire à partir d’une anthologie de textes littéraires et philosophiques, chaque séance étant consacrée à une question de synthèse.

 

 

 

Programme des séances

  1. Mardi 8 septembre : Introduction du séminaire. J. C. Cavallin, F. Manzari, S. Lojkine

  2. Mardi 15 septembre : Les espaces du régime esthétique. La scène, la chambre, la fête (S. Lojkine) / Maddalena Mazzocut-Mis, prof. invitée univ. Milan

  3. Mardi 22 septembre : Sortie des classes. L’universel, le singulier, le commun ( JC. Cavallin)

  4. Mardi 29 septembre : « J’Adorno » : sur les traces de l’Aufklärung ( F. Manzari)

  5. Mardi 6 octobre : Singularité et communauté (S. Lojkine)

  6. Mardi 13 octobre : Le tombeau du régime poétique. Hegel, Darwin, Baudelaire (JC. Cavallin)

  7. Mardi 20 octobre : « Moi non plus ! » : le régime de reproductibilité esthétique (F. Manzari)

  8. Mardi 3 novembre : Régime, champ, dispositif (S. Lojkine)

  9. Mardi 10 novembre : « Action restreinte ». Politique de la paresse. (JC. Cavallin)

  10. Mardi 17 novembre : « Et ça ? Ou sa ! » : l’esthétique du savoir absolu (F. Manzari)

  11. Mardi 24 novembre : L’idée de « responsabilité européenne » (S. Lojkine)

  12. Mardi 1er décembre : Le régime post-esthétique ou le retard de Minerve. (JC. Cavallin)

  13. Mardi 8 décembre : La guillotine esthétique ( F. Manzari)


1Dans une certaine mesure, le geste du désengagement est très ancien et s’appuie sur la dichotomie romaine de l’otium et du negotium, abondamment thématisée par Cicéron, reprise par Montaigne. Ce que Jacques Rancière définit comme l’ancien régime poétique recouvre l’espace du negotium, désengagé, oisif, infantilisé, où se pratiquent les belles lettres. Avec l’émergence simultanée d’une discipline esthétique et d’un champ littéraire depuis lequel circonscrire, formuler, pratiquer cette discipline, la négativité et la forclusion du negotium se transforment en un point de vue et en une tribune d’où parler du monde et au monde, de l’histoire et à l’histoire : le lieu d’un retrait oisif devient un lieu d’où s’engager ou manifester son refus de l’engagement, un lieu repolitisé justement en tant que lieu de repli/recul. La forclusion change alors de camp : au sein du régime esthétique elle se manifeste par la revenance, ou la résilience du régime poétique, et donne lieu à une opiniâtre réticence au politique, à une forclusion du monde (du référent, du réel…) hors de la littérature, à la revendication d’un « strictement littéraire » ou d’un « strictement esthétique ».

2Le couple que forment Baudelaire et Mallarmé ne saurait bien entendu être identifié à une opposition entre un engagement politique (refusé par Baudelaire) et un désengagement de la littérature pure (auquel on ne peut pas non plus identifier Mallarmé). Il peut être intéressant au contraire d’opposer le projet baudelairien des Salons, qui investissent depuis la littérature la discipline esthétique et par elle développent en creux un discours de rejet de « la vie moderne », au projet mallarméen du Livre à venir, qui n’est pas de forclusion mais d’inclusion du monde et de totalisation esthétique par la littérature. D’une autre manière, l’opposition de Flaubert et de Hugo n’est pas non plus l’opposition simple de l’engagement dans L’Année terrible et du désengagement dans L’Éducation sentimentale. Il faut toujours prendre en compte le troisième terme esthétique et le double mouvement qu’il suscite de forclusion et de totalisation.

3Benjamin ne milite pas pour autant en faveur d’une restauration de l’aura : c’est tout le sens de sa critique du « grand rêve » surréaliste, de sa prédilection pour le montage cinématographique comme « technique » permettant une destruction complète de l’art auratique, de son tropisme vers l’allégorie contre le symbole. Son entreprise résiste à cette nostalgie et la politisation de l’esthétique qu’il promeut est plutôt une surenchère (ce « caractère destructeur » dont parle Raulet) qu’une résistance à la nouvelle barbarie. En fait, son œuvre est une critique assez violente du régime esthétique de l’art, c’est-à-dire du régime auratique des œuvres du génie en tant qu’elles s’opposeraient aux productions de la technique.