Utpictura18 - Fiction

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5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier
Lovelace au bûcher
L’enlèvement
Le guet-apens chez la Sinclair

~  Lovelace au bûcher  ~
Richardson, Clarisse, trad. de l’abbé Prévost

LETTRE 36

    Miss Clarisse Harlove, à Miss Howe. Samedi au soir, 18 de mars.

    J’ai pensé mourir de frayeur. J’en suis encore hors d’haleine. Voici l’occasion . J’étois descendue, au jardin, sous mes prétextes ordinaires, dans l’espérance de trouver quelque chose de vous au dépôt . Le chagrin de n’y rien appercevoir m’alloit faire sortir du bûcher, lorsque j’ai entendu remuer quelque chose derrière les bûches. Jugez de ma surprise. Mais elle est devenue bien plus vive, à la vue d’un homme qui s’est montré tout d’un coup à moi. Hélas ! me suis-je dit aussitôt, voilà le fruit d’une correspondance illicite !

    Au moment que je l’ai apperçu, il m’a conjurée de n’être point effrayée ; et s’approchant plus vite que je n’ai pu le fuir, il a ouvert un grand manteau, qui m’a laissé reconnoître, qui ? Quel autre que Monsieur Lovelace ? Il m’auroit été impossible de crier, et quand j’ai découvert que c’étoit un homme, et quand j’ai reconnu qui c’étoit : la voix m’avoit abandonnée ; et si je n’avois saisi une poutre qui soutient le vieux toit, je serois tombée sans connoissance .

    Jusqu’à présent, comme vous savez, je l’avois tenu dans un juste éloignement. Mais, en reprenant mes esprits, jugez quelle doit avoir été ma première émotion lorsque je me suis rappellé son caractère, sur le témoignage de toute ma famille ; son esprit entreprenant ; et que je me suis vue seule avec lui, dans un lieu si proche d’un chemin détourné et si éloigné du château.


    Cependant ses manières respectueuses ont bientôt dissipé cette crainte, mais pour faire place à une autre : celle d’être apperçue avec lui , et de voir bientôt mon frère informé d’une si étrange aventure. Les conséquences naturelles, s’il n’y en avoit pas d’autres à redouter, s’offroient en foule à mon imagination ; une prison plus étroite, la cessation absolue de notre correspondance, et un prétexte assez vraisemblable pour les plus violentes contraintes. D’un côté comme de l’autre, rien assurément ne pouvoit justifier M. Lovelace d’une entreprise si hardie.

    Aussitôt donc que j’ai été capable de parler, je lui ai fait connoître avec la plus vive chaleur combien je me tenois offensée ; je lui ai reproché qu’il lui importoit peu de m’exposer au ressentiment de tous mes amis, pourvu que son impétueuse humeur fût satisfaite, et je lui ai commandé de se retirer sur le champ. Je me retirois moi-même avec précipitation, lorsqu’il s’est jetté à genoux devant moi, en me conjurant, les mains jointes, de lui accorder un seul moment. Il m’a déclaré qu’il ne s’étoit rendu coupable de cette témérité, que pour en éviter une beaucoup plus grande ; en un mot, qu’il ne pouvoit supporter plus longtems les insultes continuelles qu’il recevoit de ma famille, et le chagrin de penser qu’il avoit fait si peu de progrès dans mon estime, que le fruit de sa patience ne pouvoit être que de me perdre pour toujours et de se voir plus insulté que jamais par ceux qui triompheroient de sa perte.

    Il a, comme vous savez, les genoux fort souples, et la langue fort agile . Vous m’avez dit que c’est une de ses ruses, d’offenser souvent dans des choses légères, pour exercer son adresse à se justifier. Ce qu’il y a de certain, c’est que le mouvement qu’il a fait pour me retenir et cette première partie de son apologie, ont été plus prompts que je ne puis vous le représenter.

    Il a continué avec la même ardeur : ses craintes étoient, qu’un naturel aussi doux, aussi obligeant qu’il prétend que le mien l’est pour tout le monde, excepté pour lui, et mes principes d’obéissance, qui me portent à rendre ce que je crois devoir aux autres indépendamment de ce qu’ils me doivent, ne fussent comme les instrumens qu’on emploieroit en faveur d’un homme , suscité, en partie, pour se venger sur moi de la distinction avec laquelle j’ai été traitée par mon grand-père, en partie pour se venger sur lui de la vie qu’il avoit accordée à une personne qui auroit pris infailliblement la sienne, et qui cherchoit présentement à lui ôter des espérances qui lui étoient beaucoup plus chères que sa vie.

    Je lui ai répondu qu’il pouvoit s’assurer , que la rigueur qu’on employoit avec moi ne produiroit rien moins que l’effet qu’on s’en étoit promis  ; que, malgré la sincérité avec laquelle je pouvois dire que mon inclination avoit toujours été pour le célibat, et lui déclarer particulièrement que si mes parens me dispensoient d’épouser l’homme qui me déplaisoit, ce ne seroit pas pour en prendre un qui leur déplût ...

    Il m’a interrompue ici, en me demandant pardon de sa hardiesse, mais pour me dire qu’il ne pouvoit retenir les marques de son désespoir, lorsqu’après tant de preuves de sa respectueuse passion, il m’entendoit...

    J’ai droit, Monsieur, lui ai-je dit, de vous interrompre à mon tour. Pourquoi ne faites-vous pas valoir encore plus clairement l’obligation que cette passion si vantée m’impose ? Pourquoi ne me déclarez-vous pas, en termes plus ouverts, qu’une persévérance que je n’ai pas désirée et qui me met aux mains avec toute ma famille, est un mérite qui me rend coupable d’ingratitude, lorsque je n’y réponds pas comme vous semblez le désirer ?

    Je devois pardonner, a-t-il repris, si lui, qui ne prétendoit qu’à un mérite de comparaison, parce qu’il étoit persuadé qu’il n’y avoit point d’homme au monde qui fût digne de moi, il avoit eu la présomption d’espérer un peu plus de part à ma faveur qu’il n’en avoit obtenu, lorsqu’on lui avoit donné pour concurrens des Symes et des Wyerleys, et en dernier lieu un reptile aussi méprisable que ce Solmes. A l’égard de sa persévérance, il reconnoissoit que ce n’étoit pas un sentiment libre ; mais je devois convenir aussi, que quand il n’auroit jamais eu d’amour pour moi, les offres de Solmes étoient telles, que je me serois trouvée engagée dans les mêmes difficultés de la part de ma famille : il prenoit par conséquent la liberté de me dire, que loin de les augmenter en marquant un peu de bonté pour lui, c’étoit le moyen le plus propre à me les faire surmonter. Mes parens avoient conduit les choses au point, qu’il m’étoit impossible de les obliger sans faire le sacrifice de moi-même à Solmes. Ils connoissoient d’ailleurs la différence qu’ils devoient mettre entre Solmes et lui ; l’un, ils se flattoient de le conduire à leur gré ; l’autre étoit capable de me défendre contre toutes sortes d’insultes, et comptoit entre ses espérances naturelles celle d’un titre fort supérieur aux folles vues de mon frère.


    Comment cet homme-là, ma chère, est-il si bien instruit de toutes nos misères domestiques ? Mais je suis bien plus surprise qu’il ait pu connoître le lieu où il m’a trouvée, et le moyen de m’y rencontrer.

    Mon inquiétude me faisoit trouver les momens fort longs, d’autant plus que la nuit s’approchoit. Cependant il n’a pas été possible de me délivrer de lui, sans en avoir entendu bien davantage.

    Comme il espéroit de se voir quelque jour le plus heureux de tous les hommes, il m’assuroit qu’il avoit tant d’égard pour ma réputation, que loin de me proposer des démarches qui pussent m’être reprochées, il ne les condamnoit pas moins que moi, quelque favorables qu’elles pussent être pour lui. Mais puisqu’on ne me permettoit point de choisir le célibat, il me laissoit à considérer si j’avois plus d’une voie pour éviter la violence qu’on vouloit faire à mes inclinations . N’avois-je pas un père jaloux de son autorité, et des oncles qui pensoient comme lui ? Le retour de M. Morden étoit encore éloigné ; mon oncle et ma tante Hervey avoient peu de poids dans la famille ; mon frère et ma soeur ne cessoient pas d’attiser le feu ; les offres continuelles de Solmes étoient un autre aiguillon ; et la mère de Miss Howe se rangeoit de leur parti plutôt que du mien, par le seul motif de donner un exemple à sa fille.

    Ensuite il m’a demandé si je consentirois à recevoir, là-dessus, une lettre de sa tante Lawrance ; car sa tante Sadleir, m’a-t-il dit, ayant perdu depuis peu sa fille unique, se mêle peu des affaires du monde, ou n’y pense que pour souhaiter de le voir marié, et avec moi plutôt qu’avec aucune autre femme.

    Véritablement, ma chère, il y a bien des choses raisonnables dans tout ce qu’il m’a dit. Je crois pouvoir faire cette remarque sans qu’il soit question de battemens de coeur. Cependant je lui ai répondu que malgré la considération extrême que j’ai pour les dames de sa famille, particulièrement pour ses deux tantes, je n’étois pas disposée à recevoir des lettres, qui eussent rapport à une fin que je n’avois aucune intention de favoriser ; que dans la triste situation où je me trouvois, le devoir m’obligeoit de tout espérer, de tout souffrir et de tout tenter : que mon père, me voyant ferme, et résolue de mourir plutôt que d’épouser Solmes, se relâcheroit peut-être...

    Il m’a interrompue, pour me représenter que ce changement est peu vraisemblable, après diverses démarches de ma famille, qu’il a pris soin de me remettre sous les yeux ; telles que la précaution qu’ils ont eue d’engager Madame Howe dans leurs intérêts comme une personne qui pouvoit m’accorder un asile si j’étois poussée au désespoir ; l’empressement de mon frère à souffler continuellement aux oreilles de mon père, que si l’on attend le retour de M. Morden, à qui je pourrai demander l’exécution du testament, il sera trop tard pour me retenir dans la dépendance ; le parti qu’ils ont pris de me renfermer ; celui de m’ôter ma servante et de mettre auprès de moi celle de ma soeur  ; l’adresse avec laquelle ils ont fait renoncer ma mère à son propre jugement, pour entrer dans toutes leurs vues ; autant de preuves, m’a-t-il dit, que rien n’est capable d’altérer leurs résolutions, autant de sujets d’une mortelle inquiétude pour lui. Il m’a demandé si j’avois jamais vu abandonner, à mon père, un parti auquel il se fût une fois attaché, surtout lorsqu’il y croyoit son autorité ou ses droits intéressés. La familiarité, dit-il, dans laquelle il a vécu quelque tems avec ma famille, l’a rendu témoin de plusieurs traits d’empire arbitraire, dont on trouveroit peu d’exemples dans les maisons même des princes ; et ma mère, la plus excellente de toutes les femmes, en a fait une triste expérience.

    Il alloit se livrer, je m’imagine, à d’autres réflexions de cette nature ; mais je lui ai témoigné que je m’en tenois offensée, et que je ne permettrois jamais qu’il les fît tomber sur mon père. J’ai ajouté que les rigueurs les moins méritées ne pouvoient me dispenser de ce que je dois à l’autorité paternelle.

    Je ne devois pas le soupçonner, m’a-t-il répondu, de prendre plaisir à me rappeller ces idées ; parce que tout autorisé qu’il étoit, par les traitemens qu’il recevoit de ma famille, à ne pas beaucoup la ménager, il savoit que les moindres libertés de cette nature n’étoient propres qu’à me déplaire. D’un autre côté, néanmoins il étoit obligé d’avouer qu’étant jeune, avec des passions assez vives, et s’étant toujours piqué de dire librement ce qu’il pensoit, il n’avoit pas peu de peine à se faire une violence qu’il reconnoissoit juste. Mais sa considération pour moi lui faisoit réduire ses observations à des faits clairs et avoués, et je ne pouvois m’offenser qu’il tirât, du moins, une conséquence qui suivoit naturellement de ce qu’il avoit dit ; c’étoit que mon père exerçant ses droits avec tant de hauteur sur une femme qui ne lui avoit jamais rien disputé, il n’y avoit aucune apparence qu’il se relâchât, pour une fille, d’une autorité dont il étoit encore plus jaloux, et dont l’idée se trouvoit fortifiée par des intérêts de famille, par une aversion très vive, quoique injustement conçue, et par les ressentimens de mon frère et de ma soeur ; surtout lorsque mon bannissement m’ôtoit le moyen de plaider ma cause et de faire valoir la justice et la vérité pour ma défense.

    Quel malheur, ma chère ! qu’il y ait tant de vérité dans ces observations, et dans la conséquence ! Il l’a tirée d’ailleurs avec plus de sang-froid et de ménagement pour ma famille, que je craignois de n’en pouvoir attendre d’un homme si injurié, à qui tout le monde attribue des passions indomptables !

    Ne me presserez-vous point sur les battemens de coeur , et sur la chaleur qui m’a pu monter au visage, si de tels exemples de l’ascendant qu’il est capable de prendre sur mon naturel me disposent à conclure, qu’en supposant quelque possibilité de réconciliation entre ma famille et lui, il n’y auroit point à désespérer qu’il ne pût être ramené au bien par les voies de la douceur et de la raison  ?

    Il m’a représenté que la violence qu’on fait à ma liberté est connue de tout le monde ; que mon frère et ma soeur ne font pas scrupule de parler de moi comme d’un enfant comblé de faveurs, qui est dans un état actuel de rebellion ; que tous ceux néanmoins qui me connoissent ne balancent point à justifier mon aversion, pour un homme qui leur paroît convenir mieux à ma soeur qu’à moi ; que tout malheureux qu’il est de n’avoir pu faire plus d’impression sur mon coeur, tout le monde me donne à lui ; que sa naissance, sa fortune et ses espérances ne pouvant être attaquées, ses ennemis même ne faisoient qu’une objection contre lui  ; et que, grâces au Ciel et à mon exemple, il se promettoit de la détruire pour jamais, puisqu’il avoit commencé à reconnoître ses erreurs et à s’en lasser de bonne foi, quoiqu’elles fussent beaucoup moins énormes que la malignité et l’envie ne les représentoient ; mais que c’étoit un article sur lequel il s’arrêtoit d’autant moins, qu’il valoit mieux faire parler ses actions que ses promesses. Ensuite, prenant cette occasion pour me faire un compliment, il m’a protesté qu’ayant toujours aimé la vertu, quoiqu’il n’en ait pas fidèlement observé les règles, les qualités de mon âme formoient sa plus forte chaîne ; et qu’il pouvoit dire avec vérité qu’avant que de m’avoir connue, il n’avoit jamais rien trouvé qui eût été capable de lui faire surmonter une malheureuse espèce de préjugé qu’il avoit contre le mariage ; ce qui l’avoit endurci jusqu’alors contre les désirs et les instances de tous ses proches.


    Vous voyez, ma chère, qu’il ne fait pas de difficulté de parler de lui-même comme ses ennemis. Je conviens que cette franchise, sur un point qui n’est pas fort à son honneur, donne de la vraisemblance à ses autres protestations. Il me semble, que je ne serois pas aisément trompée par l’hypocrisie, surtout dans un homme qui passe pour s’être accordé de grandes libertés, s’il s’attribuoit tout d’un coup des lumières et des convictions extraordinaires ; dans un âge encore où ces miracles ne sont pas fréquens. Les habitudes, je m’imagine, ne doivent pas être si faciles à déraciner. Vous avez toujours remarqué avec moi qu’il dit librement ce qu’il pense ; quelquefois même, jusqu’à ne pas ménager assez la politesse : et le traitement qu’il reçoit de ma famille est une assez bonne preuve qu’il n’est pas capable de faire servilement sa cour par un motif d’intérêt. Quelle pitié, que dans un caractère où l’on reconnoît des traces si louables, les bonnes qualités soient ternies et comme étouffées par le vice ! On nous a dit, qu’il a la tête meilleure que le coeur. Mais croyez-vous réellement que M. Lovelace puisse avoir le coeur fort mauvais ? Pourquoi le sang n’agiroit-il pas dans les hommes, comme dans les animaux moins nobles ? Toute sa famille est irréprochable ; excepté lui, à la vérité. On ne parle des dames qu’avec admiration. Mais je crains de m’attirer le reproche que je veux éviter. Cependant, ce seroit pousser aussi la censure trop loin, que de reprocher à une femme la justice qu’elle rend à un homme particulier, et le jugement qu’elle porte à son avantage, lorsqu’on lui permettroit sans difficulté de rendre la même justice à tout autre homme.

    Il est revenu à me presser de recevoir une lettre de sa tante Lawrance, et d’accepter l’offre de leur protection. Il a remarqué, que les personnes de qualité sont un peu trop sur la réserve, comme on le reproche aussi aux personnes de vertu (ce qui n’étoit pas fort surprenant, parce que la qualité, soutenue dignement, est la vertu, et que, réciproquement la vertu est la véritable qualité ; que leurs motif, pour garder une réserve décente sont les mêmes, et qu’elles ont toutes deux une même origine : où a-t-il pris toutes ces idées, ma chère ?) sans quoi, sa tante se seroit déjà déterminée à m’écrire : mais qu’elle souhaitoit d’apprendre, si ses offres seroient bien reçues, d’autant plus que suivant les apparences, elles ne seroient point approuvées d’une partie de ma famille : et que dans tout autre cas que celui d’une injuste persécution, qui pouvoit encore augmenter, elle se garderoit bien de me les faire.

    Je lui ai répondu, que toute la reconnoissance que je devois à cette dame, si l’offre venoit d’elle, ne m’empêchoit pas de voir où cette démarche pouvoit me conduire. J’aurois craint de me donner peut-être un air de vanité, si je lui avois dit que ses instances, dans cette occasion, sentoient un peu l’artifice, et l’envie de m’engager dans des mesures dont il ne me seroit pas aisé de revenir. Mais j’ai ajouté que la splendeur même du titre royal étoit peu capable de me toucher ; que dans mes idées, la vertu seule étoit la grandeur ; que l’excellent caractère des dames de sa famille faisoit plus d’impression sur moi que la qualité de soeurs de Milord M. et de filles d’un pair : que pour lui, quand mes parens auroient approuvé sa recherche, il ne m’auroit jamais trouvé de disposition à recevoir ses soins s’il n’avoit eu que le mérite de ses tantes à faire valoir ; puisqu’alors les mêmes raisons qui me les faisoient admirer, n’auroient été qu’autant d’objections contre lui. Je l’ai assuré, que ce n’étoit pas sans un extrême chagrin que je m’étois vue engagée dans un commerce de lettres avec lui, surtout depuis que cette correspondance m’avoit été défendue : que le seul fruit agréable que je pensasse à tirer d’une entrevue que je n’avois ni prévue ni désirée, étoit de lui faire connoître que je me croyois désormais obligée de les supprimer ; et que j’espérois qu’à l’avenir, il n’auroit pas recours à des menaces contre ma famille, pour me mettre dans la nécessité de lui répondre.

    Le jour étoit encore assez clair, pour me faire appercevoir qu’il a pris un air fort grave après cette déclaration. Il attachoit tant de prix, m’a-t-il dit, à un choix libre, et laissant les voies de la violence à Solmes, il avoit tant de mépris pour cette indigne méthode, qu’il se haroit lui-même, s’il étoit capable de penser jamais à m’engager par la frayeur. Cependant il y avoit deux choses à considérer. Premièrement, les outrages qu’il recevoit continuellement, les espions qu’on entretenoit auprès de lui, et dont il avoit découvert un, les indignités qu’on étendoit jusqu’à sa famille, et celles qu’on ne me faisoit essuyer que par rapport à lui, comme on le déclaroit ouvertement, sans quoi il reconnoissoit qu’il lui conviendroit mal de s’en ressentir pour moi sans ma permission (le rusé personnage a fort bien vu qu’il prêtoit ici le flanc, s’il ne se couvroit par cette circonstance) ; toutes ces considérations lui faisoient une loi indispensable de marquer son juste ressentiment. Il me demandoit à moi-même s’il étoit raisonnable qu’un homme d’honneur digérât tant d’insultes, à moins qu’il ne fût retenu par un motif tel que celui de me plaire ? En second lieu, il me prioit de considérer si la situation où j’étois (prisonnière, forcée par toute ma famille de recevoir un mari indigne de moi ; et cela au premier jour, soit que j’y consentisse ou non) admettoit quelque délai dans les mesures qu’il me proposoit de prendre, et qu’il ne me proposoit que pour la dernière extrémité. D’ailleurs l’offre de sa tante ne m’engageoit à rien ; je pouvois accepter cette protection, sans me jetter dans la nécessité d’être à lui, si je trouvois dans la suite quelque sujet de reproche contre sa conduite.

    Je lui ai répondu, que c’étoit s’abuser, et que je ne pouvois m’abandonner à la protection de ses amis, sans donner lieu de conclure que j’avois d’autres vues.

    Et croirez-vous, a-t-il repris, que le public donne à présent une autre explication à la violence qui vous tient renfermée ? Vous devez considérer, Mademoiselle, qu’il ne vous est plus libre de choisir, et que vous êtes au pouvoir de ceux (pourquoi leur donnerois-je le nom de parens ?) qui sont déterminés à vous faire exécuter leur volonté. Ce que je vous propose est de recevoir l’offre de ma tante, et de n’en faire usage qu’après avoir tout employé pour en éviter la nécessité. Permettez-moi d’ajouter, que si vous prenez ce moment pour rompre une correspondance sur laquelle tout mon espoir est fondé, et si vous êtes résolue de ne pas pourvoir au pire de tous les maux , il est évident que vous y succomberez. Le pire ! j’entens pour moi seul, car il ne sauroit l’être pour vous. Alors (portant au front son poing fermé) comment pourrai-je soutenir seulement cette supposition ? Alors il sera donc vrai que vous serez à Solmes ! Mais, par tout ce qu’il y a de sacré, ni lui, ni votre frère, ni vos oncles, ne jouiront pas de leur triomphe. Que je sois confondu s’ils en jouissent !

    La violence de son emportement m’a effrayée. Je me retirois dans mon juste ressentiment ; mais se jettant encore une fois à mes pieds, au nom du ciel, ne me quittez pas. Ne me laissez point dans le désespoir où je suis ! Ce n’est pas le repentir de mon serment qui me fait tomber à vos pieds ; je le renouvelle au contraire, dans cette horrible supposition. Mais ne pensez pas que ce soit une menace, pour vous faire pencher de mon côté par des craintes. Si votre coeur, a-t-il continué en se levant, vous porte à suivre la volonté de votre père, ou plutôt de votre frère, et à me préférer Solmes, je me vengerai assurément de ceux qui insultent et moi et les miens ; mais j’arracherai ensuite mon coeur de mes propres mains ; ne fût-ce que pour le punir de son idolâtrie pour une femme capable de cette préférence.

    Je lui ai dit, que je commençois à m’offenser beaucoup de ce langage ; mais qu’il pouvoit s’assurer que jamais je ne serois à M. Solmes ; sans se croire en droit néanmoins de rien conclure en sa faveur, parce que j’avois fait la même déclaration à ma famille, dans la supposition même qu’il n’existât point d’autre homme au monde.

    Voulois-je du moins lui continuer l’honneur de ma correspondance ? Après l’espoir qu’il avoit eu de faire un peu plus de progrès dans mon estime, il ne pourroit jamais supporter la perte de l’unique faveur qu’il eût obtenue.

    Je lui ai dit, que s’il contenoit ses ressentimens à l’égard de ma famille, je voulois bien, pour quelque tems du moins, et jusqu’à la fin de mes disgrâces présentes, continuer une correspondance que mon coeur ne laissoit pas de se reprocher... Comme le sien lui reprochoit (a repris l’impatiente créature en m’interrompant) de supporter tout ce qu’il avoit à souffrir, lorsqu’il considéroit que cette nécessité lui étoit imposée, non par moi, pour qui les plus cruels tourmens lui seroient chers, mais par des... Il a eu la modération de ne point achever.

    Je lui ai déclaré nettement, qu’il ne devoit s’en prendre qu’à lui-même, dont le caractère étoit si mal établi du côté des moeurs, qu’il n’avoit donné que trop d’avantage à ses adversaires. Il n’y a pas beaucoup d’injustice, lui ai-je dit, à parler mal d’un homme qui ne fait lui-même aucun cas de sa réputation.

    Il m’a offert de se justifier ; mais je lui ai répondu que je voulois juger de lui par sa propre règle ; c’est-à-dire, par ses actions, sans lesquelles il y a peu de confiance à prendre aux paroles.

    Si ses ennemis, a-t-il repris, étoient moins puissans et moins déterminés, ou s’ils n’avoient pas déjà fait connoître leurs intentions par de cruelles violences, il auroit offert volontiers de se soumettre à six mois, à une année d’épreuve. Mais il étoit sûr que toutes leurs vues seroient remplies ou avortées dans l’espace d’un mois ; et je savois mieux que personne, s’il falloit espérer quelque changement du côté de mon père : il ne le connoissoit pas, si j’avois cette espérance.

    Je lui ai dit, qu’avant que de chercher d’autres protections, je voulois tenter tous les moyens que mon respect et le crédit qui pouvoit me rester encore auprès de quelques personnes de la famille seroient capables de m’inspirer ; et que si rien ne tournoit heureusement, je prendrois un parti dont je croyois le succès certain, qui seroit de leur résigner la terre qui m’avoit attiré tant d’envie.

    Il se soumettoit, m’a-t-il dit, au désir que j’avois de faire l’essai de cette méthode. Il étoit fort éloigné de me proposer d’autres protections, avant que je fusse absolument forcée d’en chercher. Mais, très chère Clarisse, m’a-t-il dit, en se saisissant de ma main, et la portant fort ardemment à ses lèvres ; si la cession de votre terre peut finir vos peines, ne tardez point à la résigner, et soyez à moi. Je confirmerai de toute mon âme votre résignation. Cette idée, ma chère, n’est pas sans générosité. Mais lorsqu’il n’est question que de belles paroles, de quoi les hommes ne sont-ils pas capables pour obtenir la confiance d’une femme ?

    J’avois fait quantité d’efforts pour reprendre le chemin du château ; et la nuit étant fort proche, mes craintes ne faisoient qu’augmenter. Je ne saurois dire qu’elles vinssent de sa conduite. Au contraire, il m’a donné meilleure opinion que je n’avois de lui, par le respect dont il ne s’est pas écarté un moment pendant cette conférence. S’il s’est emporté avec violence, sur la seule supposition que Solmes pût être préféré, cette chaleur est excusable dans un homme qui se prétend fort amoureux ; quoiqu’elle ait été assez peu mesurée pour m’obliger de m’en ressentir .

    En partant ; il s’est recommandé à ma faveur avec les plus pressantes instances, mais avec autant de soumission que d’ardeur ; sans parler d’autres grâces, quoiqu’il m’ait laissé entrevoir ses désirs pour une autre entrevue, à laquelle je lui ai défendu de penser jamais dans le même lieu. Je vous avouerai, ma chère, à vous, pour qui je me reprocherois d’avoir la moindre réserve, que ses argumens, tirés de mes disgrâces présentes par rapport à l’avenir, commencent à me faire craindre de me trouver dans la nécessité d’être à l’un ou à l’autre de ces deux hommes ; et si cette alternative étoit inévitable, je m’imagine que vous ne me blâmeriez pas de vous dire lequel des deux doit être préféré ; vous m’avez dit vous-même quel est celui qui ne doit pas l’être. Mais en vérité, ma chère, ma véritable préférence est pour l’état de fille  ; et je n’ai pas encore perdu toute espérance d’obtenir l’heureuse liberté de faire ce choix.

    Je suis revenue à ma chambre, sans avoir été observée. Cependant la crainte de l’être, m’a causé tant d’agitation, que je m’en sentois beaucoup plus en commençant ma lettre, qu’il ne m’a donné sujet d’en avoir ; à l’exception néanmoins du premier moment où je l’ai apperçu, car mes esprits ont été prêts alors à m’abandonner : et c’est un bonheur extrême que dans un lieu tel que celui où il m’a surprise, dans le mouvement d’une si vive frayeur, et seule avec lui, je ne sois pas tombée sans connoissance.

    Je ne dois pas oublier que lui ayant fait un reproche de la conduite qu’il a tenue dimanche dernier à l’église, il m’a protesté qu’on ne m’avoit pas représenté fidèlement cette scène ; qu’il ne s’étoit pas attendu à m’y voir, mais qu’il avoit espéré que trouvant l’occasion de parler civilement à mon père, il obtiendroit la permission de l’accompagner jusqu’au château ; que le docteur Lewin lui avoit persuadé de ne se présenter, dans cette occasion, à personne de la famille, en lui faisant observer le trouble où sa présence avoit jetté tout le monde. Son intention, m’a-t-il assuré, n’étoit pas d’y porter de l’orgueil ou de la hauteur ; et si quelqu’un lui en attribue, ce ne peut-être, dit-il, que par un effet de cette mauvaise volonté qu’il a le chagrin de trouver invincible : et lorsqu’il salua ma mère, c’étoit une civilité qu’il prétendoit faire à toutes les personnes qui étoient dans le banc, comme à elle, qu’il fait profession de respecter sincèrement.

    Si l’on peut s’en fier à lui (et dans le fond j’ai peine à me persuader que cherchant à me plaire, il fût venu dans le dessein de braver toute ma famille) voilà, ma chère, un exemple de la force de la haine, qui peint tout sous de fausses couleurs. Cependant, à moins que Chorey n’ait voulu faire officieusement sa cour à ses maîtres, pourquoi m’auroit-elle fait un récit à son désavantage ? Il en appelle au docteur Lewin pour sa justification : mais hélas ! je suis privée du plaisir de voir cet honnête homme, et tous ceux de qui je pourrois recevoir un bon conseil dans ma triste situation. Après tout, ma chère, je m’imagine qu’il y auroit peu de coupables au monde, si tous ceux qu’on accuse ou qu’on soupçonne, avoient la liberté de raconter leur histoire et devoient être crus sur leur propre témoignage.

    Vous ne vous plaindrez pas que cette lettre soit trop courte. Mais il seroit impossible, autrement, d’être aussi exacte que vous le désirez sur tous les détails d’une conversation. Vous aurez la bonté, ma chère, de vous souvenir que la date de votre dernière est le 9.

    Cl. Harlove.