Utpictura18 - Fiction

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5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier
Lovelace au bûcher
L’enlèvement
Le guet-apens chez la Sinclair
Morden au chevet de Clarisse

lire l’introduction

~  Morden au chevet de Clarisse  ~
Richardson, Clarisse, trad. de l’abbé Prévost

LETTRE 342
    M. Belford, à M. Lovelace. Mardi 5 septembre, à 7 heures du soir [1].
    Le colonel Morden est arrivé cet après-midi, à cinq heures précises. Il étoit à cheval, suivi de deux laquais. Ayant trouvé Smith et sa femme, qui paroissoient tous deux fort affligés, il leur a demandé avec beaucoup d’impatience, comment se portoit Miss Harlove.
Elle n’est pas morte [2], a répondu tristement Madame Smith ; mais je ne crois pas sa dernière heure éloignée. Bon Dieu ! s’est-il écrié, en levant les mains et les yeux. Puis-je la voir ? Mon nom est Morden. J’ai l’honneur de lui appartenir de fort près [3]. Montez, je vous prie, et faites-lui savoir que je suis ici. Qui est avec elle ? Sa garde, lui a dit Madame Smith ; et Madame Lovick, une dame veuve, qui prend d’elle autant de soin que si c’étoit sa mère. (Elle n’en prendroit aucun, a-t-il interrompu, si elle n’en prenoit pas davantage) ; avec un gentilhomme, nommé M. Belford, qui lui rend tous les offices d’un bon ami. Si M. Belford est avec elle, a-t-il repris, je puis monter sans difficulté. Mais allez toujours, et dites à M. Belford, que je lui demande d’abord un moment d’entretien.
    Madame Smith est venue m’avertir dans l’antichambre, où je venois d’achever la dernière lettre que tu as reçue de moi. Je me suis empressé d’aller au devant du colonel, qui est réellement un homme de très bonne mine, et qui m’a reçu avec beaucoup de politesse. Après les premiers complimens ; Miss Harlove, m’a-t-il dit, vous a plus d’obligation qu’à ses plus proches parens. Pour moi, je me suis efforcé en vain de toucher en sa faveur des cœurs de marbre ; et ne me figurant point que cette chère personne fût si mal, j’ai négligé de la voir, comme je le devois au premier moment de mon arrivée ; et comme je n’y aurois pas manqué, si j’avois connu sa situation et les difficultés que j’ai trouvées de la part de sa famille. Mais, Monsieur, ne reste-t-il pas d’espérance ?
    J’ai répondu que les médecins l’avoient quittée, avec la triste déclaration qu’il n’en restoit plus.
N’a-t-elle manqué de rien ? a-t-il demandé. Son médecin est-il un homme éclairé ? Je sais que ces bonnes gens ont eu pour elle toutes les civilités et toutes les attentions imaginables.
    Eh ! qui pourroit lui refuser ses adorations ? s’est écriée Madame Smith, en pleurant à chaudes larmes. C’est la plus aimable de toutes les femmes.
    Tel est le témoignage, a dit le colonel, que tout le monde lui rend. Bon Dieu ! comment votre cruel ami...
    Et comment ses cruels parens... ai-je interrompu. L’un n’est pas moins incompréhensible que l’autre.
    J’ai pris soin de lui expliquer tout ce qu’on avoit tenté pour sa guérison. Il étoit fort impatient de la voir. Il l’avoit laissée, m’a-t-il dit, à l’?ge de douze ans. Elle promettoit alors d’être quelque jour une des plus belles femmes d’Angleterre. Je l’ai assuré qu’elle avoit pleinement répondu à cette espérance ; que peu de mois auparavant, peut-être étoit-elle la plus belle femme de l’Europe ; et que sa maigreur même ne lui avoit pas fait perdre cet avantage, parce que ses traits étoient si réguliers, ses proportions si parfaites, et ses gr?ces si supérieures, que n’e?t-elle que la peau et les os, elle seroit toujours d’une incomparable beauté.
    Madame Smith, étant montée à notre prière, nous est venue dire qu’elle paroissoit assoupie dans son fauteuil, et que Madame Lovick et sa garde, qui étoient avec elle, croyoient lui devoir laisser prendre un peu de repos. Le colonel a demandé, si, sans la troubler, il ne pouvoit pas la voir dans cet état ; pour satisfaire son impatience, et la considérer avec plus de liberté. Le dos de son fauteuil étoit tourné vers la porte. Ainsi nous avons cru qu’il pouvoit entrer sans bruit, avec la précaution de se retirer de même, au moindre mouvement qu’il lui verroit faire, dans la crainte que sa présence ne fît tout d’un coup trop d’impression sur elle. Madame Smith, marchant devant nous, a fait signe aux deux autres femmes de ne pas se remuer, et nous nous sommes avancés fort doucement.

    Elle étoit dans une charmante attitude, en robe de satin blanc [4] ; la tête appuyée sur le sein de Madame Lovick, qui étoit sur une autre chaise auprès d’elle ; le bras gauche passé sur son cou, comme pour se soutenir, car cette femme lui ayant tenu lieu de mère, elle aime une situation qui l’aide à se croire dans les bras maternels. Une de ses joues touchant au sein de Madame Lovick, la chaleur qu’elle en tiroit, jointe à celle de sa propre haleine, y avoit répandu une rougeur charmante, qui en ranimoit un peu la blancheur. L’autre étoit plus p?le, comme déjà glacée par les froides approches de la mort. Ses mains aussi blanches que le lis, avec leurs veines, dont le bleu étoit plus transparent que je ne l’avois jamais vu, pendoient languissamment, l’une devant elle, l’autre serrée dans la main droite de l’obligeante veuve, dont les larmes mouilloient le visage qui étoit appuyé sur son sein ; soit qu’elle en versât sans les sentir, ou qu’elle craignît d’éveiller sa chère fille en changeant de posture pour les essuyer. Son aspect d’ailleurs étoit calme et serein ; et quoique par intervalles on la vît un peu tressaillir, son sommeil paroissoit aisé. A la vérité, sa respiration étoit courte et fréquente, mais assez libre, et ne ressembloit pas à celle d’une personne mourante.
    Telle étoit sa situation lorsque nous nous sommes avancés vis-à-vis d’elle. Le colonel, ne pouvant retenir ses soupirs, s’est mis à la regarder, les deux bras pliés sur sa poitrine, avec la plus profonde et la plus tendre attention. Il a joui assez longtems de ce triste spectacle, et je n’étois pas moins ému en le partageant avec lui [5]. Enfin, un petit mouvement qu’elle a fait, avec plus de difficulté à retirer son haleine, nous a portés à nous retirer derrière un paravent qui cachoit sa maison ; c’est le nom qu’elle donne à son cercueil [6]. Il est placé, comme je vous l’ai marqué, au coin d’une fenêtre ; et dans les premiers momens que j’avois passés avec M. Morden, le sentiment de notre douleur commune m’avoit fait oublier de le prévenir sur ce qu’on ne pouvoit guère dérober à sa vue.
    En passant dans ce lieu, il a tiré son mouchoir ; et comme noyé dans sa tristesse, il n’a pu prononcer un seul mot. Mais après avoir jetté les yeux derrière le paravent, il a bientôt retrouvé le pouvoir de parler. Frappé de la forme du cercueil, il a levé aussitôt le tapis dont il étoit couvert ; et reculant d’horreur, juste ciel ! a-t-il dit, qu’apperçois-je ! Madame Smith étoit près de lui. Pourquoi souffre-t-on, a-t-il repris avec beaucoup de chaleur, que ma cousine ait près d’elle un objet si capable de nourrir ses tristes réflexions ? Hélas ! Monsieur, a répondu cette bonne femme, qui oseroit combattre ici ses volontés ? Nous sommes tous étrangers autour d’elle. Cependant nous lui avons fait des plaintes de cette noire imagination.
    Je me suis approché de lui, après avoir observé qu’elle n’étoit point encore sortie de son assoupissement. Je devois, lui ai-je dit, vous prévenir sur ce spectacle [7]. J’étois ici lorsque le cercueil est venu, et de ma vie je n’ai ressenti tant d’émotion. Mais elle n’avoit personne de ses parens ; elle n’espéroit d’en voir aucun ; et dans la certitude de ne pas survivre longtems, elle vouloit, m’a-t-elle dit, laisser aussi peu d’embarras qu’il lui étoit possible à son exécuteur [8]. Ce qui est révoltant pour tout le monde ne l’est pas pour elle.
    Je n’avois pas achevé de parler, qu’elle s’est réveillée, en poussant un profond soupir. Le colonel s’est avancé plus loin derrière le paravent, afin de ne pas la surprendre tout d’un coup par sa présence.
    Où suis-je ? a-t-elle dit, en ouvrant les yeux. Que je suis assoupie ! Ai-je dormi longtems ? Ne sortez pas, Monsieur, (car je me retirois). Je m’appesantis extrêmement, et je suppose que cette disposition ne fera qu’augmenter. Elle a voulu se lever : mais sa foiblesse l’a forcée de demeurer assise et d’appuyer sa tête sur le dos de son fauteuil. Ensuite, après quelques momens de silence : je crois, mes chers amis, nous a-t-elle dit à tous, que vos soins obligeans finiront bientôt. J’ai pris un peu de repos, mais je ne me sens point rafraîchie. L’extrémité de mes doigts commence à s’engourdir. Je ne les sens plus. Il est tems de faire partir mes lettres.
    Je lui ai offert de les envoyer par un exprès [9]. Elle m’a répondu, qu’elles n’arriveroient que trop tôt par les voies ordinaires. Je lui ai dit, que ce n’étoit pas jour de poste. Est il encore mercredi ? a-t-elle repris. Je ne sais plus comment le tems va : mais sa marche est bien ennuyeuse. Je crois qu’il faudroit penser à me remettre au lit. Tout s’y feroit avec plus de décence et moins d’embarras. N’est-ce pas, Madame Lovick ? Et se tournant vers moi ; il me semble, Monsieur, que je n’ai rien oublié. Ne me rappellerez-vous rien, qui puisse servir à rendre votre office plus aisé ?
    Si M. Morden venoit, lui ai-je dit, je me figure, Madame, que vous ne seriez pas f?chée de le voir.
    Elle m’a répondu qu’elle étoit trop foible pour recevoir sa visite ; que s’il se présentoit néanmoins, elle le verroit sans doute, ne f?t-ce que pour le remercier de ses dernières faveurs et de ses obligeantes intentions. Elle m’a demandé s’il avoit envoyé.
    Je sais, Madame, qu’il seroit déjà ici, s’il n’avoit appréhendé de vous surprendre.
    Rien, rien, Monsieur, n’est capable de me surprendre à présent ; excepté la visite de ma mère, qu’un reste de bonté amèneroit pour m’accorder ses dernières bénédictions. Que cette surprise auroit de douceur pour moi ! Mais savez-vous si M. Morden est venu à Londres exprès pour me voir ?
    Oui, Madame. J’ai pris la liberté de l’informer, par quelques lignes, de l’extrémité où vous êtes.
    Quelle bonté, Monsieur ! Vous m’accablez de bienfaits. Mais je crains d’avoir quelque peine à le voir, parce qu’il ne me verra pas lui-même sans en ressentir beaucoup. S’il vient, comment lui cacher le cercueil ? Il ne manquera pas de m’en faire un reproche. Peut-être, en m’appuyant sur le bras de Madame Lovick, retrouverai-je la force de l’aller recevoir dans l’antichambre.
    Elle a fait un mouvement pour se lever : mais elle est retombée sur son fauteuil. Le colonel étoit dans la plus vive agitation derrière le paravent. Il s’est avancé deux fois, sans être apperçu de sa cousine ; mais la crainte de lui causer trop de surprise l’obligeoit aussitôt de se retirer. J’ai marché vers lui, pour favoriser sa retraite. Partez-vous, M. Belford ? m’a-t-elle dit. Seroit-ce M. Morden qui vous fait appeller ? J’ai répondu, que j’étois trompé si ce n’étoit lui. Elle a dit aux deux femmes : poussez le paravent, aussi proche qu’il se peut de la fenêtre. Il faut que je prenne un peu sur moi, pour recevoir ce cher cousin ; car il m’aimoit autrefois fort tendrement. Donnez-moi, je vous prie, quelques gouttes dans une cuillerée d’eau [10], pour soutenir mes esprits pendant cette entrevue. Ce sera vraisemblablement le dernier acte de ma vie. Le colonel, qui entendoit jusqu’au moindre mot, s’est fait annoncer par son nom : et moi, feignant d’aller au devant de lui, je l’ai introduit sans affectation.
    Il a serré l’ange entre ses bras, en fléchissant un genou à ses pieds : car, s’appuyant sur les deux bras de son fauteuil, elle a fait un effort inutile pour se lever. Excusez, cher cousin, lui a-t-elle dit, excusez si je ne puis me tenir debout... Je ne m’attendois pas à la faveur que je reçois ; mais je suis ravie que vous me donniez l’occasion de vous remercier de vos généreuses bontés.
    Ma chère, mon aimable cousine ! a-t-il répondu d’un ton passionné ; je ne me pardonnerai jamais d’avoir attendu si longtems à vous voir : mais j’étois fort éloigné de vous croire si mal ; et tous vos amis ne se l’imaginent pas non plus. S’ils le croyoient...
    S’ils le croyoient, a-t-elle répété en l’interrompant, peut-être aurois-je reçu plus de marques de leur compassion. Mais de gr?ce, Monsieur, comment les avez-vous laissés ? Etes-vous réconcilié avec eux ? Si vous ne l’êtes pas encore, je vous conjure, par l’amitié que vous avez pour moi, de ne pas retarder la paix. Tous les différends d’une famille si chère augmentent mes fautes, puisqu’elles en sont la première cause.
    J’espérois, a-t-il repris, de recevoir bientôt d’eux quelque heureuse explication en votre faveur, lorsqu’une lettre de M. Belford m’a fait h?ter mon départ pour Londres. Mais j’ai à vous rendre compte de la terre de votre grand-père. J’ai à vous remettre les sommes qui vous sont dues, et que votre famille vous prie de recevoir, dans la crainte que vous ne soyez exposée à quelque besoin. C’est un gage si formel de la réconciliation qui s’approche, que j’ose répondre de l’avenir si...
    Ah ! Monsieur, a-t-elle interrompu, obligée de s’arrêter par intervalles, je souhaite que cette démarche ne soit pas plutôt une marque qu’ils ne voudroient plus rien avoir de commun avec moi, si le ciel me condamnoit à vivre plus longtems. Je n’ai jamais eu l’orgueil d’aspirer à l’indépendance [11]. Toutes mes actions en rendent témoignage. Mais que servent à présent ces réflexions ? Ce que je vous demande uniquement, Monsieur, c’est que de concert avec M. Belford, à qui j’ai d’extrêmes obligations, vous preniez la peine d’ajuster toutes ces affaires [12] suivant mes dernières dispositions, que je laisse par écrit. M. Belford me pardonnera ; mais c’est, au fond, la nécessité, plus qu’un choix libre, qui m’a fait penser à le charger du fardeau qu’il a la bonté d’accepter. Si j’avois eu le bonheur de vous voir plus tôt, ou de savoir que vous conservez un peu d’amitié pour moi, il ne me seroit pas entré dans l’esprit de recourir à la générosité d’un étranger. Mais, quoiqu’ami de M. Lovelace, il est homme d’honneur, et plus propre à établir la paix qu’à la rompre. Contribuez-y vous-même, mon cher cousin ; et souvenez-vous que tout cher que vous m’avez toujours été, rien ne vous autorise à venger des injures que je pardonne, lorsqu’il me reste des parens plus proches que M. Morden. Mais j’ai pris soin de vous expliquer là-dessus mes idées et mes raisons, et j’en espère l’effet qu’elles doivent produire.
    Je dois rendre justice à M. Lovelace, a-t-il répliqué en s’essuyant les yeux. Il est pénétré du repentir de sa basse ingratitude, et disposé à toutes les réparations qui sont en son pouvoir. Il reconnoit ses injustices et votre mérite. S’il avoit balancé à s’expliquer, je n’aurois pu demeurer dans l’inaction, quoique vous ayez des parens plus proches que moi. Votre grand-père, ma chère cousine, ne vous a-t-il pas confiée à mes soins ? Me croirai-je intéressé à votre fortune, sans l’être à votre honneur [13] ? Mais puisque M. Lovelace sent vivement son devoir, j’ai moins à dire, et vous pouvez être absolument tranquille sur ce point.
    Que de gr?ces, Monsieur, que de gr?ces j’ai à vous rendre ! Tout est au point que je demandois à la bonté du ciel. Mais je me sens très foible. Je suis f?chée de ne pouvoir soutenir plus longtems... Sa foiblesse ne lui permettant point d’achever, elle a penché la tête sur le sein de Madame Lovick. Nous sommes sortis, M. Morden et moi, après avoir donné ordre qu’on vînt nous avertir chez un traiteur voisin [14], s’il arrivoit quelque changement.
    Comme nous n’avions dîné ni l’un ni l’autre, nous nous sommes fait préparer un repas fort simple ; et pendant qu’on se disposoit à nous servir, vous pouvez juger du sujet de notre entretien. Nous avions passé nous-mêmes chez le médecin, pour le prier de lui faire encore une visite, et de nous en rendre compte à son retour. Il ne s’est pas arrêté cinq minutes avec elle ; et nous ayant rejoints, il nous a dit qu’il doutoit qu’elle f?t demain en vie, et qu’elle souhaitait de voir immédiatement le colonel. On commençoit à servir notre petit dîner ; ce qui n’a point empêché M. Morden de partir sur le champ. Je n’ai pu toucher à rien ; et m’étant fait donner une plume et de l’encre, pour satisfaire votre impatience, je vous ai tracé à la h?te tout ce qui venoit de se passer à mes yeux. Vous comprenez facilement que lorsque votre dernier courrier est arrivé, il ne m’a pas été possible de sortir pour écrire, ni d’en trouver l’occasion jusqu’à ce moment. Cependant le pauvre malheureux craignoit [15] de partir avec une réponse de bouche, qui consistoit, comme il vous l’a rendu sans doute, à vous dire, que le colonel étoit chez Smith, et que sa cousine s’affoiblissoit à vue d’œil.
    M. Morden [16] est lui-même fort indisposé : cependant, il m’a déclaré, qu’il ne s’éloigneroit pas d’elle, tandis qu’il la verra dans une situation si douteuse ; et que son dessein est de passer la nuit sur une chaise [17], dans son antichambre.

    Les lettres suivantes sont des avis que M. Belford envoie d’heure en heure, à M. Lovelace, par une suite continuelle de courriers. Il lui peint tous les degrés par lesquels Miss Clarisse paraît avancer vers la mort, ses sentiments, ses expressions, et jusqu’à ses moindres mouvements pendant la nuit et la matinée du jour suivant. Ce sont autant de billets, dont voici quelques exemples.

    Mercredi 6, à 8 heures du matin [18].
    Elle a donné ses ordres, avec beaucoup de présence d’esprit, sur la manière dont elle doit être placée dans son cercueil, aussitôt que son corps sera tout à fait refroidi.

    A 9 heures du matin [19].
    Le colonel m’a dit qu’il avoit dépêché un de ses gens au ch?teau d’Harlove, pour y déclarer qu’on peut s’épargner la peine des débats, au sujet de la réconciliation ; parce qu’il y a beaucoup d’apparence que sa chère cousine ne sera plus au monde, lorsque les délibérations seront finies.
    Il est au désespoir, dit-il, d’être revenu en Angleterre, ou de n’être pas revenu plus tôt. S’il perd sa cousine, sa résolution est de retourner en Italie, pour s’établir à Florence, ou à Livourne.

    A 10 heures du matin [20].
    Elle a tiré de son sein un portrait de Miss Howe, en miniature, qu’elle y a toujours porté. Elle l’a confié à Madame Lovick, en la priant de le remettre sous une enveloppe, adressée à M. Hickman, et de le lui envoyer par mes mains après sa mort. Elle l’a considéré longtems, avant que de l’abandonner. Aimable et tendre amie... ma compagne... ma sœur ! a-t-elle dit en le baisant quatre fois de suite à chaque nom.

    J’ai renvoyé votre dernier courrier sans réponse. Votre impatience est juste. Mais croyez-vous que je puisse interrompre une conversation, pour courir à ma plume ; vous écrire, vous envoyer par lambeaux tout ce qui se présente ? Quand je le pourrois, ne voyez-vous pas qu’en écrivant une partie, je perdrois l’autre ?
    Cet événement n’est guère moins intéressant pour moi, que pour vous. Si vous êtes plus désespéré que moi, je n’en connois qu’une raison, Lovelace : elle est au fond de votre cœur. Je consentirois plus volontiers à perdre tous les amis que j’ai au monde, sans vous excepter, qu’à la perte de cette divine personne. Je ne me rappellerai jamais ses souffrances et son mérite, sans me croire véritablement malheureux, quoique je n’aie rien à me reprocher sur le premier de ces deux points. Au reste je fais moins cette réflexion pour la faire tomber sur vous, que pour exprimer toute la force de ma douleur ; quoique votre conscience peut-être vous la fasse prendre autrement.
    Votre courrier [21], qui supplie, dit-il, pour sa vie, en me pressant de le faire partir avec une lettre, m’arrache celle-ci d’entre les mains. Un quart-d’heure de plus (car on me fait appeller) pourroit vous rendre apparemment, sinon plus tranquille, du moins plus certain ; et dans un état tel que le vôtre, c’est un soulagement pour un homme tel que vous.


NOTES :

[1] Huit heures chez Richardson (RIC 474 1350). Prévost coupe l’entrée en matière à la première personne : I had but just time in my former to tell you that..., j’ai tout juste eu le temps dans ma précédente lettre de vous dire que...
[2] She answered, Alive : Prévost adoucit la brutalité de la réponse en anglais.
[3] to be nearly related to her, d’être un de ses proches parents (relatives en anglais).
[4] in her virgin white (RIC 474 1351) : comparer ce blanc virginal (Prévost invente le satin) avec la robe de chambre de damas blanc, lettre 252, note 2, et avec la robe de damas blanc, lettre 288, note 4.
[5] Cette phrase est un ajout de Prévost, qui souligne le dispositif scénique.
[6] he retired to a screen that was drawn before her house, as she calls it. Le paravent (screen, écran) va jouer un rôle essentiel dans cette scène, marquant la limite entre l’espace vague, où se tiennent les spectateurs, et l’espace restreint, où Clarisse donne le spectacle de ses derniers moments.
[7] I ought [...] to have apprised you of this (RIC 474 1352), j’aurais dû vous informer de ceci. « Spectacle » est un ajout de Prévost.
[8] to her executor : à son exécuteur testamentaire.
[9] Shall I, madam, send my servant post with it ? L’exprès est un domestique spécialement chargé de porter la ou les lettres. « On dit aussi au substantif. Envoyer un exprès ; pour dire, un courier, un homme envoyé à dessein pour un objet particulier. » (TRÉVOUX.)
[10] Pray give me a few of the doctor’s last drops in water (RIC 474 1353) : Clarisse a réclamé au docteur, à la lettre 331, quelques gouttes d’un cordial qui est évoqué à nouveau à la lettre 347.
[11] I never had any pride in being independent of them (RIC 474 1354). Dès la lettre 7, Clarisse avait évoqué la crainte de sa famille « que la faveur qui m’avait été accordée par mon grand-père, me fît aspirer à l’indépendance ». De même, lettre 13, « Mon père même ne put supporter de me voir établie dans une sorte d’indépendance ». À la lettre 98, Clarisse a bien revendiqué pourtant l’indépendance : « En m’établissant dans un état supportable d’indépendance [...] je me promets une heureuse fin pour cette vie. » (Après note 7.)
[12] -- will adjust those matters : arranger, régler. « AJUSTER, signifie aussi, accommoder une chose de maniere qu’elle convienne à une autre. Aptare, componere. On ajuste une pièce à une porte, une barre de fer à une fenêtre. On ajuste un couvercle à une boîte. [...] AJUSTER se dit figurément en choses morales. Il y a longtems que ces parens plaidoient ensemble ; enfin un ami les a ajustés, les a accommodés. Reducere, Revocare ad concordiam. [...] On dit encore ajuster ; pour dire, concilier, faire convenir. Conciliare, componere. On ne sauroit ajuster ensemble Dieu et le monde. ARNAUD. Comment ajustez-vous ensemble la dévotion et la coquetterie ? Comment ajustez-vous, comment conciliez-vous ces deux passages contraires ? » (TRÉVOUX.)
[13] Comme exécuteur testamentaire du grand-père de Clarisse, Morden est « intéressé » à s’occuper de la fortune de sa cousine (concerned for your fortune). Comment s’occuperait-il de sa fortune sans s’occuper aussi de son honneur, qui est une affaire bien plus importante ?
[14] leaving word that we would be at the Bedford Head, pour prévenir que nous serions à Bedford Head, précise Richardson.
[15] and yet your poor fellow was afraid (RIC 474 1355) : il s’agit de Will, le valet que Lovelace a envoyé comme courrier auprès de Belford. Une réponse de bouche : the verbal message.
[16] Prévost a sauté deux paragraphes censés être écrits plus tard dans la soirée, à dix heures. Belford y apprend de Morden que Clarisse a été prise de convulsions.
[17] to lie down on a couch : sur un divan.
[18] Prévost en fait fragmente au contraire une seule et même lettre, la lettre 476. C’est ici le cinquième paragraphe, placé en anglais après le paragraphe qui suit chez Prévost.
[19] RIC 476 1357. Prévost condense le premier et le quatrième paragraphe.
[20] Lettre 476, sixième et septième paragraphes.
[21] Your poor fellow : Will. Prévost a traduit plus haut la même expression par « le pauvre malheureux » (voir note 15).