Utpictura18 - Fiction

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5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Introduction : le titre du roman et sa publication
1. La chambre double de Tikhone
2. Le court-circuit sémiotique
3. La confession

~  Le Dispositif de la chambre double dans Les Démons de Dostoïevski  ~
Stéphane Lojkine

~  Introduction  ~

    Dostoïevski naît à Moscou en 1821, la même année que Baudelaire, que j’évoque à cause de « La chambre double », 12 ans après Edgar Poe, l’auteur de Double assassinat dans la rue Morgue. Son père, médecin, fut assassiné sur ses terres par ses propres paysans : la nouvelle de sa mort provoqua sa première crise d’épilepsie (1838). Dostoïevski fait des études puis une carrière d’officier. De 1847 à 1849 il fréquente le cercle Petrachevski, qui rassemble des officiers « libéraux » opposés à la politique conservatrice du tsar Nicolas Ier, le successeur d’Alexandre Ier, qui s’était opposé à Napoléon et avait fondé la Sainte-Alliance. En 1849, tous les membres du cercle sont arrêtés et condamnés à mort. La grâce du tsar n’arriva que devant le peloton d’exécution. Déporté en Sibérie jusqu’en 1853, Dostoïevski traverse une crise mystique. Il ne rentre à Saint-Petersbourg qu’en 1859.

    Dostoïevski a commencé à écrire et à publier dès 1844. Mais ses grands romans datent des années 1860-1870 : Crime et châtiment en 1866 ; L’Idiot en 1868 ; Les Démons en 1871 ; Les Frères Karamazov en 1880. Dostoïevski meurt en 1881.

    Le sujet des Démons, c’est le nihilisme, ou plus exactement une sorte de tableau de la Russie provinciale à travers le prisme des effets que le nihilisme, c’est-à-dire les idées, les révoltes anarchistes et terroristes, ont produit sur cette société dont les structures sont restées très largement médiévales.


    Le titre du livre est énigmatique : Бесы (Biésy), en russe, est un mot ancien, qu’éclairent deux citations en exergue du livre : deux strophes de Pouchkine à peu près contemporaines des Djinns de Hugo évoquent la ronde infernale des démons[1]. La deuxième citation est tirée de l’évangile de Luc (VIII, 32-36) et évoque comment Jésus permit aux démons d’entrer dans un troupeau de cochons, libérant un homme possédé. C’est cette deuxième citation qui explique le contresens du titre français parfois adopté pour Бесы, Les Possédés : les possédés de l’Évangile de Luc, l’homme puis les cochons, ce n’est pas бесы, mais ceux qui sont habités par бесы, par les démons. Le titre ne porte pas sur l’effet visible de la possession, mais sur son principe invisible et mouvant, sur cette force qui se déplace et tourne en rond dans la plaine (Pouchkine[2]), qui va de possédé en possédé, ne libérant un malheureux que pour habiter un troupeau d’abjects (Évangile de Luc).

    Le contresens comme souvent est très significatif d’une incompréhension profonde du roman, le plus difficile de Dostoïevski, le plus actuel aussi, incompréhension liée à son dispositif. Nous y reviendrons.

    Il y a au moins deux mots en russe pour dire démon. Бес est, on l’a dit, un très vieux mot slavon que Fasmer[3] met en rapport avec le lituanien baisa, l’épouvante, baydýti, épouvanter et avec le russe бояться, avoir peur, voire avec le latin bestia. Le mot est concurrencé par Демон (Diémon), qui donne son titre au célèbre grand poème lyrique de Lermontov publié en 1838. Бесы fait donc probablement écho à Демон, comme à l’intérieur du roman de Dostoïevski la vague nihiliste est sans cesse mise en rapport avec la première vague libérale qui, à la génération précédente, avait été inaugurée en Russie par le complot des décembristes au moment de l’avènement de Nicolas Ier en décembre 1825, complot dont le roman de Lermontov, Un héros de notre temps (1839-1840), se fait l’écho.


    Бесы, les démons, ce sont donc les idées nihilistes, mais beaucoup plus généralement et subtilement un certain travail de la négativité qui habite tous les personnages du roman et constitue le principe social que Dostoïevski entend analyser. Car le mot, dans le contexte du livre, mais déjà dans le poème de Pouchkine[4], fait jeu de mots : без (biéz) avec un з est en russe la préposition « sans ». Or les sonores finales en russe se prononcent comme des sourdes : без (sans) et бес (démon) sont donc absolument homonymes, de sorte que Бесы peut se comprendre comme « les sans », au sens restreint, les nihilistes, et plus largement, les sans image, les invisibles[5].

    Dostoïevski a fait publier son roman par Katkov, le rédacteur du Русский Вестник (Rousskiy Viéstnik, Le Courrier russe), mais celui-ci lui refusa la publication d’un chapitre intitulé « Chez Tikhone », connu aujourd’hui sous le nom de « Confession de Stavroguine ». Or ce chapitre est la clef de voûte du roman, puisqu’il donne l'explication de la conduite énigmatique du héros central, Nikolaï Vsevolodovitch Stavroguine, non pas le chef de file, mais plutôt l’idole malgré lui des nihilistes de la petite ville qui sert de théâtre au roman. Dostoïevski devra donc faire sans la confession de Stavroguine, dont il ne récupère que quelques détails, insérés ailleurs dans le roman, de telle sorte que « tout le roman, alors, se met en branle autour de ce centre absent. Tout prend sens à partir de lui, et tout désigne cette absence » (André Markowicz, Les Démons, t. 3, p. 390).

    De cette confession, il existe deux versions : les épreuves refusées par Katkov sont la version originale, où Stavroguine lit sa confession à Tikhone et décrit le viol puis le suicide de Matriocha ; la copie de la main d’Anna Grigorievna Dostoïevskaïa constitue une deuxième version atténuée et indirecte, proposée par Dostoïevski après le refus de Katkov, mais également refusée par lui[6].


    La version des épreuves refusées par Katkov a été publiée pour la première fois en français par A. Markowicz en 1995.

    En russe, le chapitre controversé ne parut donc pas dans la première publication du roman, dans la revue Le Courrier russe. Il ne parut pas non plus dans la première édition séparée de 1873, ni dans les éditions suivantes. Il fut publié pour la première fois par Fritch dans le premier numéro de la revue Documents sur l’histoire de la littérature et de l’opinion[7], à Moscou en 1922. La copie d’A. G. Dostoïevskaïa fut publiée également à Moscou la même année dans la revue Былое (Byloié, Jadis), n°18, avec un article de Komarovitch. La première édition complète du roman est celle des Œuvres complètes de Dostoïevski, Moscou-Leningrad, 1927, sous la direction de Tomachevski et Khalabaieva[8].


[1] Victor Hugo, « Les Djinns », Les Orientales, 1829 et Alexandre Pouchkine, Бесы, 1830 (Dostoïevski cite la fin de la 2e et de la 6e des 7 strophes du poème). Comparer, chez Pouchkine, « un démon nous conduit visiblement dans la plaine / et nous fait tourner en rond / [...] Qu’ont-ils à chanter si plaintivement ? », В поле бес нас водит видно Да кружит по сторонам Что так жалобно поют?, et chez Hugo « Dieu! La voix sépulcrale / Des Djinns !... — Quel bruit ils font ! / Fuyons sous la spirale / De l’escalier profond ! »

[2] Мчатся бесы рой за роем, Filent les démons, essaim après essaim.

[3] Макс Фасмер, Этимологический словарь русского языка, Москва, Прогресс, 1986.

[4] Бесконечны, безобразны, / В мутной месяца игре / Закружились бесы разны, Sans fin, sans forme, / Dans le jeu trouble du croissant de lune, / Tournaient toutes sortes de démons (ou des sans de toutes sortes).

[5] Chez Pouchkine, c’est clairement le sens. Voir A. Markowicz, « Note du traducteur », Les Démons, Actes Sud, Babel, 1995, t. 3, p. 396.

[6] L’édition russe YMCA-PRESS, Paris, 1969, suggère cependant que la copie Dostoïevskaïa est la première version. Anna Grigorievna, Snitkine de son nom de jeune fille, était la sténographe de l’écrivain. Il l’épousa en secondes noces en 1866, dix ans après la mort de sa première épouse Maria Dmitrievna Issaieva (6 février 1856).

[7] Документы по историй литературы и общественнности.

[8] Voir également Б. В. Томашевский, «Бесы », в кн. Ф. М. Достоевский. Материалы и исследования, изд. Акад. наук СССР Л., 1935 г.


Communication au séminaire La Scène
dir. M. Th. Mathet

Toulouse, 7 février 2006