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5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Sur Dostoïevski :
La Chambre double

Dostoïevski, Les Démons

Piotr Stépanovitch se rend chez Kirillov pour organiser son suicide

Troisième partie, chapitre VI, II

Portrait de F. M. Dostoïevski par Constantin Vassiliev, 1973

Portrait de F. M. Dostoïevski par Constantin Vassiliev, 1973

L’express partait à six heures du matin ; ce train qui ne marchait qu’une fois par semaine, fonctionnait depuis peu et simplement à titre d’essai. Piotr Stépanovitch avait averti les nôtres qu’il allait pour quelques temps dans le district, mais ses intentions étaient tout autres, ainsi qu’il apparut plus tard. Ayant achevé sa valise, il régla sa logeuse qu’il avait prévenue de son départ, et se rendit en fiacre chez Erkel, qui habitait non loin de la gare. Ce n’est que vers une heure du matin qu’il se dirigea vers chez Kirillov, où il s’introduisit par le passage qu’empruntait Fédka.

Piotr Stépanovitch était d’une humeur exécrable. En plus d’autres désagréments importants (il n’avait toujours pas de renseignements sur Stravoguine), il avait reçu, je crois (mais je n’en suis pas sûr), un avis secret, sans doute de Saint-Pétersbourg, le prévenant d’un grave danger à bref délai. Bien entendu, on propage maintenant en ville nombre de légendes à ce sujet ; mais ceux-là sont en mesure de connaître la vérité et ont pour mission de tout savoir. Pour moi, je pense que Piotr Stépanovitch devait avoir des agents en dehors de notre ville ; il est donc fort possible qu’il ait reçu quelque avertissement. Malgré le doute cynique exprimé par Lipoutine dans son désespoir, je suis même convaincu que Piotr Stépanovitch pouvait avoir encore deux ou trois groupes à Saint-Pétersbourg et à Moscou par exemple, et en tout cas quelques affiliés et des relations peut être même fort étranges. Trois jours à peine après son départ on reçut ici l’ordre de l’arrêter immédiatement, j’ignore pour quels crimes, pour ceux qu’il avait commis chez nous, ou d’autres encore ? Cet ordre survint à point pour renforcer la terreur épouvantable, quasi mystique, qui s’empara de nos autorités et de notre société toute entière, jusqu’alors obstinément insouciante, quand on découvrit le mystérieux assassinat de Chatov qui combla la mesure de notre chaos, et ses circonstances énigmatiques. Mais l’ordre arriva trop tard : Piotr Stépanovitch était déjà à Saint-Pétersbourg, où il vivait sous un faux nom. Ayant senti que les choses tournaient mal, il fila immédiatement à l’étranger. Mais je devance les événements.

En entrant chez Kirillov, Piotr Stépanovitch avait un air méchant, hargneux. On eût dit qu’il en voulait personnellement à Kirillov, et avait à se venger de lui. Kirillov parut content de le voir. Il l’attendait évidemment depuis longtemps et avec une impatience presque maladive. Son visage était plus pâle qu’à l’ordinaire ; le regard de ses yeux noirs était pesant et immobile.

« Je croyais que vous ne viendriez pas, dit il en articulant péniblement ; mais il ne se leva pas à la rencontre du visiteur et demeura assis dans le coin du divan. Debout devant lui, Piotr Stépanovitch scruta sans mot dire son visage.

– Allons, fit-il enfin, tout va bien, nous ne renonçons pas à notre dessein. Bravo ! – Il eut un sourire protecteur et insolent. – Eh bien, ajouta-t-il aussitôt avec une gaieté mauvaise, si je suis en retard, ce n’est pas à vous à me le reprocher : je vous ai fait cadeau de trois heures.

– Je ne veux pas que vous me fassiez cadeau de trois heures supplémentaires. Et d’ailleurs, tu ne saurais faire de cadeau... imbécile !

– Comment ?... – Piotr Stépanovitch tressaillit mais il se contint immédiatement. – Quelle susceptibilité ! Oh ! Oh ! nous sommes en colère ! dit-il toujours avec ce même air insolemment protecteur. Dans un tel moment le calme serait préférable. Le mieux serait que vous vous considériez comme un Christophe Colomb et ne voyiez en moi qu’une souris incapable de vous offenser. Je vous l’avait déjà conseillé hier.

– Je ne veux pas te considérer comme une souris !

– Serait-ce un compliment ? Oh ! le thé est froid ; tout est sens dessus dessous. Il se passe des choses étranges ici. Bah ! mais qu’est-ce que je vois là sur une assiette ? – Il s’approcha de la fenêtre. – Une poule au riz !... Mais pourquoi n’est-elle pas entamée ? C’est donc que nous sommes dans un tel état que même une poule...

– J’ai mangé. Ce n’est pas votre affaire. Taisez vous !

– Certainement, ce n’est pas mon affaire ; mais en ce qui me concerne, cela ne m’est pas égal du tout : figurez-vous que je n’ai presque pas dîné ; par conséquent, si comme je le suppose, vous n’avez plus besoin de cette poule... hein ?

– Mangez si vous pouvez.

– Merci, et puis je boirai du thé. »

    Il s’installa immédiatement devant la table, à l’autre bout du divan, et se mit à manger avec avidité tout en continuant de surveiller sa victime du coin de l’œil. Kirillov le fixait avec une irritation mêlée de dégoût, et on eût dit qu’il n’avait pas la force de détourner son regard.

« Pourtant, s’écria Piotr Stépanovitch sans cesser de manger, il faudrait que nous parlions de notre affaire. Ainsi donc, nous ne reculons pas ? Et la lettre ?

– J’ai décidé cette nuit que cela m’était égal. Je signerai. Et au sujet des proclamations aussi ?

– Oui, aussi. Du reste, je vous dicterai le texte. Que vous importe ! Est-il possible que le contenu de cette lettre puisse vous préoccuper en un pareil moment ?

– Ce n’est pas ton affaire.

– Bien entendu. Il ne s’agit que de quelques lignes pour dire que vous et Chatov, vous avez répandu des proclamations avec l’aide de Fédka qui se cachait chez vous. ce dernier point, au sujet de Fédka et de son séjour chez vous, est très important ; c’est le plus important même. Vous voyez que je suis franc avec vous.

– Vous dites Chatov ? Pourquoi Chatov ? je ne parlerai pas de Chatov.

– En voilà une idée ! Que vous importe ? Vous ne pouvez plus lui nuire maintenant.

– Sa femme est revenue. Elle s’est réveillée et a envoyé me demander où il était.

– Elle a envoyé demander chez vous où il était ? Hum ! c’est mauvais cela. Peut-être s’informera-t-elle encore une fois... personne ne doit savoir que je suis ici... » Piotr Stépanovitch parut inquiet.

« Elle ne saura rien ; elle s’est rendormie. Arina Virguinski, la sage femme, est auprès d’elle.

– Elle n’entendra pas... je pense. Mais vous savez, il vaudrait mieux fermer la porte d’entrée à clef.

– Non, elle n’entendra pas. Et quant à Chatov, s’il vient je vous cacherai dans l’autre chambre.

– Chatov ne viendra pas, et vous écrirez que vous vous êtes disputés parce qu’il se préparait à vous dénoncer... ce soir... et que vous l’avez tué.

– Il est mort ? s’écria Kirillov en sautant du divan.

– Aujourd’hui, à huit heures du soir, ou plutôt hier, car il est une heure du matin.

– C’est toi qui l’a tué... je le prévoyais déjà hier !

– Ce n’était pas difficile à prévoir. Avec ce même revolver (il sortit son revolver comme pourle montrer à Kirillov, mais ne le remit pas dans sa poche, et continua de le tenir dans la maindroite, prêt à toute éventualité). Vous êtes un homme étrange, Kirillov : ne saviez-vous pas vous même que les choses ne pouvaient finir autrement avec cet imbécile ? c’était facile à prévoir. Combien de fois vous l’ai-je expliqué ! Chatov préparait une dénonciation et je le surveillais. On ne pouvait le laisser faire. Vous-même aviez reçu des instructions à ce sujet; et vous m’aviez dit il y a trois semaines...

– Tais-toi ! Tu l’as tué parce qu’il t’a craché au visage à Genève.

– Pour cela, et pour autre chose encore, pour beaucoup de choses. Sans haine d’ailleurs. Qu’avez vous ? Pourquoi cet air ? Oh ! Oh ! c’est comme cela !... » Il se leva d’un bond, son revolver à la main, car Kirillov avait saisi le sien qu’il tenait prêt et chargé depuis le matin. Piotr Stépanovitch braqua son arme sur Kirillov. Celui-ci eut un rire méchant.

« Avoue, gredin, que tu as pris ton revolver sachant que j’allais te tuer... Mais je ne te tuerai pas... bien que... bien que... »

    Et il visa de nouveau Piotr Stépanovitch comme s’il mesurait la distance qui les séparait, et ne pouvait renoncer au plaisir qu’il aurait à le tuer. Toujours en garde, Piotr Stépanovitch attendait, résolu à attendre jusqu’à la dernière minute, sans presser la détente, au risque de recevoir une balle : on pouvait s’attendre à tout de ce « maniaque ». Mais le « maniaque » abaissa le bras finalement, tout tremblant, incapable de prononcer une parole.

« Assez joué, dit Piotr Stépanovitch en abaissant lui aussi son arme. je savais bien que vous vous amusiez, mais vous risquiez gros, vous savez : je pouvais presser la détente. » Il se rassit sur le divan, assez calme, et se versa du thé d’une main d’ailleurs assez tremblante.

    Kirillov posa son revolver sur la table et se mit à marcher de long en large.

« Je n’écrirai pas que j’ai tué Chatov... Je n’écrirai rien... Je ne signerai pas de lettre.

– Vous n’écrirez pas ?

– Non.

– Quelle lâcheté ! et quelle stupidité ! s’écria Piotr Stépanovitch vert de rage. Je le pressentais d’ailleurs. Mais vous ne me prenez pas au dépourvu. Faites comme vous voulez. Si je pouvais vous y convaincre par la force, je le ferais. Quoique il en soit, vous êtes un lâche ! – Piotr Stépanovitch perdait la tête. – Vous nous avez demandé de l’argent en nous faisant un tas de promesses... Mais je ne vous quitterai pas comme cela : je verrai du moins de mes propres yeux comment vous vous ferez sauter la cervelle.

– Je veux que tu t’en ailles immédiatement, dit résolument Kirillov en s’arrêtant devant lui.

– Pour ça non, jamais de la vie ! déclara Piotr Stépanovitch en reprenant son revolver. Qui sait ? par méchanceté ou par lâcheté vous déciderez de remettre tout à demain, et demain vous irez nous dénoncer pour toucher encore quelques sous; car on vous payerait bien. Que le diable vous emporte ! Des gens comme vous sont capables de tout. mais soyez tranquille, j’ai prévu la chose: je ne m’en irai qu’après vous avoir cassé la tête avec ce revolver, comme je l’ai fait pour cette canaille de Chatov, si vous avez peur et remettez l’exécution de votre projet. Que le diable vous emporte!

– Tu veux absolument connaître la couleur de mon sang ?

– Comprenez que ce n’est nullement par haine contre vous. Au fond, cela m’est égal. C’est uniquement dans l’intérêt de la Cause. Vous voyez bien que l’on ne peut compter sur personne. Je ne comprend rien à votre idée et pourquoi vous voulez vous tuer. Ce n’est pas moi qui vous ai suggéré cette idée. Avant même de me connaître vous aviez fait part de votre dessein aux membres de notre société. remarquez qu’aucun d’eux ne vous y a poussé, qu’aucun d’eux ne vous connaissait même; vous leur avez tout confié de votre propre mouvement, dans une sorte d’élan sentimental. Que faire, si, d’accord avec vous et votre proposition (oui, sur votre proposition, remarquez le !), on a établi un plan d’action auquel il est impossible de rien changer maintenant ? Vous en savez beaucoup trop. Si vous reculez et allez demain nous dénoncer, cela peut être très désavantageux pour nous, hein, qu’enpensez vous ? Non, vous vous êtes engagé, vous avez donné votre parole, vous avez accepté de l’argent. Cela vous ne pouvez le nier... »

    Piotr Stépanovitch s’était échauffé en parlant, mais il y avait déjà longtemps que Kirillov ne l’écoutait plus. il arpentait la chambre d’un air songeur.

« Je regrette Chatov, dit-il en s’arrêtant de nouveau devant Piotr Stépanovitch.

– Moi aussi je le regrette, peut-être bien que...

– Tais-toi, misérable ! hurla Kirillov avec un geste de menace non équivoque. Je te tuerai !

– D’accord, d’accord, j’ai menti, je ne le regrette nullement. mais suffit, suffit ! » Piotr Stépanovitch se dressa d’un bond et leva le bras comme pour se défendre. Kirillov se tut et se remit à marcher.

« Je ne reculerai pas. Je veux me tuer précisément maintenant. Tous des gredins.

– Excellente idée : il n’ y a que des gredins partout, et comme un honnête homme ne peut en ressentir que du dégout, il vaut mieux...

– Imbécile ! moi aussi je suis un gredin, comme toi, comme tout le monde. Il n’y a jamais eu honnête homme.

– Enfin il a mis le doigt dessus. Comment ne compreniez-vous pas jusqu’ici, intelligent comme vous l’êtes, que tous les hommes sont les mêmes, que nul n’est meilleur ni pire, mais qu’il y en a d’intelligents et de bêtes, et que si tous sont des gredins (ce qui est faux d’ailleurs), il ne doit donc pas y avoir d’honnêtes gens ?

– Tu ne plaisantes pas ? demanda Kirillov en regardant Piotr Stépanovitch non sans étonnement. tu parles avec chaleur et simplement... Est-il possible que des gens comme toi aient des convictions ?

– Kirillov, je n’ai jamais pu comprendre pourquoi vous vouliez vous tuer. Je sais seulement que c’est par conviction... Mais si vous ressentez le besoin de vous épancher, pour ainsi dire... je suis à votre disposition... Mais ne perdons pas de vue que l’heure passe....

– Quelle heure est-il ?

– Juste deux heures déjà, répondit Piotr Stépanovitch en consultant sa montre. Il alluma une cigarette. « Je crois que l’on pourra encore s’entendre », songea-t-il à part soi.

– Je n’ai rien à te dire, grogna Kirillov.

– Je me rappelle vaguement qu’il s’agit de Dieu. Vous me l’aviez expliqué une fois, deux fois même. si vous vous tuez vous deviendrez Dieu, c’est bien ainsi ?

– Oui, je deviendrai Dieu. »

    Piotr Stépanovitch se garda bien de sourire; il attendait. Kirillov lui jeta un regard malin.

« Vous n’êtes qu’un intrigant et un politicien menteur ; vous voulez m’entraîner sur le terrain philosophique et échauffer mon enthousiasme, pour faire la paix, pour dissiper ma colère, et ensuite quand nous nous serons réconciliés, vous m’arracherez la papier au sujet de Chatov. »

    Piotr Stépanovitch répondit avec une franchise et une candeur presque naturelles : « Admettons que je sois en effet un gredin, mais que vous importe en ce moment, Kirillov ! Pourquoi nous disputons-nous, dites-le moi ? Votre nature est telle, et la mienne est autre, et après ? De plus, nous sommes tous les deux...

– Des gredins...

– Peut-être bien... Mais vous savez vous-même que ce ne sont que des mots.

– Toute ma vie j’ai voulu que ce soit autre chose que des mots. Et je n’ai vécu que pour cela, pour que ce soit autre chose. Et maintenant encore, je veux chaque jour que ce ne soient pas des mots.

– Chacun cherche ce qui lui convient. Le poisson... Je veux dire que chacun cherche en quelque sorte son confort; et c’est tout. C’est connu depuis longtemps.

– Son confort, dis-tu ?

– Il ne vaut pas la peine de discuter sur les mots.

– Non, tu as bien dit son confort, soit. Dieu est nécessaire, et par conséquent, il doit exister.

– Parfait.

– Mais je sais qu’il n’existe pas et qu’il ne peut exister.

– C’est plus probable.

– Est-il possible que tu ne comprennes pas qu’un homme ne peut continuer à vivre avec deux idées pareilles ?

– Il ne lui reste donc plus qu’à se faire sauter la cervelle ?

– Est-il possible que tu ne comprennes pas que l’on puisse se tuer pour cette seule raison ? Tu ne comprends pas qu’il puisse y avoir un homme, un seul parmi vos millions d’individus, qui ne pourra le supporter et ne voudra plus vivre ?

– Je ne comprends qu’une seule chose, c’est que vous paraissez hésiter... Et c’est très mauvais.

– Stravoguine, lui aussi, a été dévoré par l’idée, dit Kirillov qui marchait toujours de long en large d’un air sombre et n’avait même pas entendu la dernière phrase de Piotr Stépanovitch.

– Comment ? – Piotr Stépanovitch dressa l’oreille. – Quelle idée ? Il vous en a parlé lui-même ?

– Non, je l’ai deviné : quand Stravoguine croit, il ne croit pas qu’il croit. Et quand il ne croit pas, il ne croit pas qu’il ne croit pas.

– Hum... Stravoguine a encore autre chose, de plus intelligent que cela », murmura Piotr Stépanovitch; il suivait anxieusement le nouveau tour que prenait la conversation et observait le visage pâle de Kirillov.

« Que le diable l’emporte ! Il ne se tuera pas, songeait-il, je l’ai toujours pressenti. Il se délecte à ses propres imaginations. Quelle sale engeance ! »

« Tu es le dernier qui reste auprès de moi. Je ne voudrai pas que nous nous quittions mal  », lança soudain Kirillov.

Piotr Stépanovitch hésita un moment avant de répondre. « Qu’est-ce encore que cela ? » se dit-il.

« Croyez bien, Kirillov, que je n’ai absolument rien contre vous, en tant qu’homme, personnellement, et que j’ai toujours...

– Tu es un misérable et un esprit faux, mais je suis comme toi, et je me tuerai et toi tu vivras.

– Vous voulez dire que je suis tellement vil que je continuerai à vivre ? »

    Il ne savait pas encore au juste s’il était avantageux de poursuivre cette conversation, et il résolut de « s’en remettre aux circonstances ». Cependant le ton supérieur et le mépris que lui montrait toujours Kirillov, et qui l’avait de tout temps agacé, l’irritaient aujourd’hui plus encore que d’habitude. Cela tenait peut-être à ce que Kirillov devait mourir dans une heure (Piotr Stépanovitch ne le perdait pas de vue, malgré tout) et lui faisait l’effet d’un ainsi l’effet d’un être déjà diminué, d’un homme à moitié vivant en quelque sorte, de quelqu’un dont lui, Piotr Stépanovitch ne pouvait tolérer l’orgueilleuse condescendance.

« Il me semble que vous m’écrasez de votre supériorité parce que vous allez vous tuer ?

– Je suis très continué que les hommes continuent à vivre, dit Kirillov qui, cette fois encore, n’avait pas entendu la remarque de Piotr Stépanovitch.

– Hum ! admettons, c’est une idée, mais...

– Singe ! tu t’empresses de dire « oui » pour t’emparer de moi. Tais-toi ! tu ne comprends rien. Si Dieu n’est pas, je suis Dieu.

– C’est précisément ce point que je n’ai jamais pu comprendre chez vous : Pourquoi êtes vous Dieu ?

– Si Dieu est, toute la volonté lui appartient et en-dehors de sa volonté je ne puis rien. S’il n’est pas, toute la volonté m’appartient, et je dois proclamer ma propre volonté.

– Votre propre volonté ? Et pourquoi devez-vous la proclamer ?

– Parce que c’est à moi maintenant qu’appartient toute la volonté. Est-il possible qu’il n’y ait personne sur toute la planète qui, après avoir tué Dieu et croyant en sa propre volonté, ose proclamer cette volonté sous sa forme suprême ? C’est comme si un pauvre ayant hérité avait peur et n’osait s’approcher du sac, de considérant trop faible pour s’en emparer. Je veux proclamer ma propre volonté. Même si je dois être le seul, je le ferai.

– C’est ça, faites-le !

– Je dois me brûler la cervelle, parce que la manifestation suprême de ma volonté, c’est le suicide.

– Mais vous n’êtes pas le seul. Bien des gens se sont suicidés avant vous.

– Pour des raisons quelconques. Mais sans aucune raison, uniquement pour proclamer sa volonté, je suis le seul.

« Non, il ne se tuera pas », se dit Piotr Stépanovitch.

– Savez-vous, observa-t-il agacé, à votre place, je manifesterai ma volonté en tuant quelqu’un d’autre, mais je ne me tuerai pas. Vous pourriez ainsi vous rendre utile. je vous indiquerai qui, si vous n’avez pas peur. En ce cas, vous pourriez ne pas vous faire sauter lacervelle aujourd’hui. On pourrait s’entendre.

– Tuer un autre, ce serait la forme le plus basse de ma volonté; c’est bien toi tout entier. je ne suis pas toi, je veux la forme suprême, et je me tuerai.

« Il a trouvé cela tout seul », grommela rageusement Piotr Stépanovitch.

– Je dois proclamer mon incrédulité, reprit Kirillov qui continuait de marcher de long en large. L’ideé la plus haute, pour moi, c’est que Dieu n’existe pas. L’histoire de l’humanité toute entière me rend témoignage. Jusqu’ici l’homme n’a fait qu’inventer Dieu pour vivre sans se tuer; voilà toute l’histoire du monde jusqu’à nos jours ! Mois seul, pour la première fois dans l’histoire du monde, j’ai refusé d’inventer Dieu. Que tous le sachent, une fois pour toutes !

« Il ne se tuera pas » songeait Piotr Stépanovitch de plus en plus inquiet.

– Qui le saura ? dit-il pour l’exciter. Nous ne sommes que deux ici. Lipoutine peut-être ?

– Tous le sauront, tous ! Il n’y a rien de caché qui ne se sache. c’est Lui qui l’a dit. « Et il désigna avec une sorte d’exaltation fébrile l’image du Sauveur devant laquelle brûlait une veilleuse. Piotr Stépanovitch devint furieux.

« Alors vous croyez en Lui et vous allumez une veilleuse. A tout hasard, peut-être ? »

Kirillov garda le silence.

« M’est avis que vous croyez encore plus qu’un pope. »

– En qui ? En Lui ? Ecoute ! – Kirillov s’arrêta regardant droit devant lui comme en extase. - Ecoute, une grande idée : Un jour on dressa trois croix. Un de ceux qui étaient crucifiés avait une fois si forte qu’il dit à celui qui était à sa droite : « Aujourd’hui même tu seras avec moi auparadis. » Le jour s’acheva, ils moururent tous deux, et ne trouvèrent ni paradis, ni résurrection. La parole du crucifié ne se réalisa pas. Ecoute ! Cet homme était le plus grand de toute la terre; il était la raison de l’existence de la terre. La planète avec tout ce qu’il y a dessus n’est que folie sans cet homme. Il n’y a jamais eu avant lui, et il n’y aura jamais après lui d’être semblable à cet homme, même s’il devait y avoir un miracle. Le miracle, c’est précisément qu’il n’a jamais existé, qu’il n’existera jamais d’homme tel que lui. Et si c’est ainsi, si les lois de la nature n’ont pas épargné même Celui-là, si elles n’ont pas épargnémême leur miracle et l’ont obligé à vivre au milieu du mensonge et à mourir pour un mensonge, alors toute cette planète n’est qu’un mensonge et repose sur le mensonge et la dérision, alors les lois mêmes de cette planète ne sont qu’un mensonge et un vaudeville diabolique ! A quoi bon vivre alors ? Réponds si tu es un homme !

– C’est une tout autre question. Il me semble que vous confondez ici deux chose différentes, et cela ne me dit rien de bon. Mais permettez : et si vous êtes Dieu ? si le mensonge a pris fin est si vous avez deviné que le mensonge venait de cet ancien Dieu ?

– Enfin tu as compris ! s’écria Kirillov hors de lui. C’est donc que l’on peut comprendre, si même un homme comme toi a compris. Comprends-tu maintenant que le salut pour tous consiste à prouver à tous cette pensée ? Qui le prouvera ? Moi ! Je ne conçois pas comment un athée, sachant que Dieu n’existe pas, pourrait ne pas se tuer immédiatement. Prendre conscience de l’inexistence de Dieu et ne pas prendre en même temps conscience de sa propre divinité, c’est absurde, car autrement on doit se tuer. Si tu en as conscience, tues un roi et tu ne tueras pas, mais tu vivras dans la gloire. Un seul doit absolument se tuer, le premier; sinon, qui commencerait et prouverait ? C’est moi qui me tuerais pour commencer et prouver. Je ne suis encore Dieu que malgré moi et je suis malheureux car je suis obligé de proclamer ma propre volonté. Tous les hommes sont malheureux car ils ont peur de proclamer leur propre volonté. l’homme jusqu’ici a toujours été pauvre et malheureux, parce qu’il craignait de réaliser la forme suprême de sa volonté; il n’usait de cette volonté qu’en tapinois, comme un écolier. Je suis affreusement malheureux parce que j’ai affreusement peur. la peur est la malédiction de l’homme... Mais je proclamerai ma volonté ! Je suis obligé de croire que je ne crois pas. Je commencerai, et j’achèverai, et j’ouvrirai la porte. Et je sauverai. Cela seul sauvera tous les hommes et les transformera physiquement dès la génération suivante; car tant que l’homme demeurera dans son état physique actuel – j’y ai beaucoup réfléchi – il lui sera absolument impossible de se passer de l’ancien Dieu. J’ai cherché pendant trois ans l’attribut de ma divinité et je l’ai trouvé : l’attribut de ma divinité, c’est ma libre volonté ! C’est tout ! C’est grâce à ma volonté que je peux manifester sous sa forme suprême mon insubordination et ma liberté nouvelle, ma liberté terrible. Car elle est terrible. Je me tue pour prouver mon insubordination et ma liberté nouvelle. »

    Son visage était extraordinairement pâle, son regard lourd. Il semblait en proie à la fièvre. Piotr Stépanovitch crut qu’il allait tomber.

« Donne-moi la plume ! s’écria tout à coup Kirillov comme pris d’une inspiration subite. Dicte, je signerai tout. Et aussi que j’ai tué Chatov. Dicte, tant que cela m’amuse encore. Je ne crains pas ce qu’en penseront les esclaves arrogants. Tu verras toi-même que tout ce qui est caché se saura. Et toi, tu seras écrasé... Je crois... Je crois ! »