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5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier
Le Caravage, <i>Narcisse</i>, 1594-1596, huile sur toile, 110x92 cm, Rome, Galerie nationale du Palais Corsini

Le Caravage, Narcisse, 1594-1596, huile sur toile, 110x92 cm, Rome, Galerie nationale du Palais Corsini

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, correction de la dissertation, LMDA06, sujet n°1, novembre 2011

L’autobiographie comme défiguration


Sujet

Dans un article sur l’autobiographie comme défiguration, Paul de Man écrit : « On s’accorde à considérer que la vie engendre l’autobiographie, comme un acte engendre des conséquences ; mais ne peut-on suggérer tout aussi justement que le projet autobiographique est aussi susceptible d’engendrer et de déterminer la vie, et que, quoi que l’auteur fasse, son action est gouvernée par les exigences techniques de l’autoportrait, et déterminée du coup par les ressources de son écriture ? »

(Paul de Man, « Autobiography as De-facement », MNL, Vol. 94, N° 5, Comparative Literature, déc. 1979, p. 920)

Analyse du sujet

« L’autobiographie comme défiguration (de-facement) » titre de l’article, suppose que Paul de Man part de ce qu’il considère comme le modèle théorique généralement admis (« on s’accorde à considérer que », la doxa) : la fonction de figuration de l’autobiographie. Par l’autobiographie, l’écrivain se fabrique une figure, se construit une représentation de soi, produit son portrait.

Paul de Man propose de déconstruire ce modèle en le renversant (le paradoxe) : ce n’est pas le projet autobiographique, c’est-à-dire ce qui dans la vie de l’écrivain le détermine à écrire, qui produit la figure, le portrait de l’écrivain, ce sont au contraire « les exigences techniques de l’autoportrait », c’est-à-dire les contraintes, mais aussi et surtout les « ressources » de son écriture qui déterminent la vie de l’écrivain, son action. Autrement dit, il ne s’agit pas de partir de la vie, de l’action de l’écrivain pour voir ce qui dans cette vie, dans cette action, cause l’écriture ; il faut au contraire partir de l’écriture, de ses ressources particulières, c’est-à-dire de ce qui définit chez cet écrivain, une poétique, pour trouver dans cette poétique les causes de son action, de sa vie. C’est l’écriture qui détermine la vie et non la vie qui détermine l’écriture.

D’un côté, donc, la vie, les actes, l’action de l’écrivain. De l’autre, l’autobiographie, le projet autobiographique, les exigences techniques de l’autoportrait, les ressources de l’écriture. Le premier ensemble renvoie à la vie, mais cette vie est envisagée sous trois aspects : la vie comme choix (« la vie engendre l’autobiographie »,), la vie comme cause, c’est-à-dire comme système de déterminations, ou autrement dit de contraintes (« un acte engendre des conséquences »), la vie comme engagement (« son action est gouvernée… »). Le second ensemble renvoie à l’écriture, elle aussi envisagée sous trois aspects : l’écriture comme choix, ou comme projet (« le projet autobiographique »), l’écriture comme système de contraintes, c’est-à-dire comme genre (« les exigences techniques de l’autoportrait », autrement dit le genre autobiographique), l’écriture comme ressource, ou comme moyen de réagir, de répondre (c’est la dimension de l’engagement).

Paul de Man pose le problème de l’articulation entre ces deux ensembles : lequel est la cause de l’autre ?

Problématisation

Le paradoxe du sujet n’est pas facile à énoncer. Grosso modo : en apparence ça va dans un sens (vie → écriture), en réalité ça marche dans l’autre sens (écriture → vie). Ce que Paul de Man met en question, c’est donc un système de causalité. Il n’y a pas d’abord une vie, et dans cette vie des éléments qui ensuite déterminent une entreprise d’écriture. L’écriture est toujours déjà là, avant la vie. Cette manière de concevoir l’écriture comme origine toujours déjà là, et de travailler la causalité comme contradiction logique, est caracatéristique de la pensée de Jacques Derrida et de la déconstruction. Elle explique le titre de l’article.

Pourquoi l’écriture autobiographique est-elle toujours déjà là ? L’écriture est définie à la fois comme contrainte (« les exigences techniques de l’autoportrait ») et comme ressource (« les ressources de son écriture »), c’est-à-dire un système de limitation et un système de déploiement. Dans la vie, avant même d’écrire, l’écrivain a agi pour qu’un autoportrait soit possible : autrement dit, il s’est mis en scène, il a théâtralisé son action. Sa vie est déjà une écriture de lui-même. A un certain type d’écriture correspond un certain type de vie.

Préparation de l’introduction

Le point de départ : L’autobiographie comme figuration de soi. Citation de Montaigne.

Paul de Man prend le contrepied de cette approche.

Citation du sujet.

Problématique : l’écriture commence avant la vie, elle se résout dans la vie qui du coup en défait les modèles, les figures préétablies. L’autobiographie rend compte de cette défiguration.

Plan :

    1. Tout d’abord décrire le paradoxe : Une vie écrite avant l’écriture. Le fiasco rousseauiste, la main inquisitrice de Casanova.

    2. Interroger ensuite le présupposé du sujet : mais l’enjeu, la finalité de l’autobiographie est-elle la figuration/défiguration de soi ? Est-ce une affaire de figure, de portrait, de représentation (de soi) ou l’accomplissement d’une vie, la disposition de cette vie, l’expérience, la maîtrise de cette disposition ?

    3. Le problème de la disposition est soumis au même renversement que celui de la figuration : Il n’y a pas un déroulement spontané de la vie, puis la falsification, l’agencement rusé, la disposition fallacieuse de ses éléments dans un récit autobiographique. La vie est toujours déjà une disposition, que l’autobiographie achève, accomplit systématise.

Introduction

L’autobiographie est souvent frappée de soupçon : proposant un portrait de soi-même, l’écrivain ne se constitue-t-il pas nécessairement une figure de soi inauthentique ? N’a-t-il pas d’ailleurs intérêt à arranger, à déformer cette figure ? Montaigne évoque cette gageure de l’autobiographie dans son essai « Du démentir » : « Moulant sur moi cette figure, il m’a fallu si souvent me testonner & composer, pour m’extraire, que le patron s’en est fermy, et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy, je me suis peint en moy de couleurs plus nettes. que n’estoyent les miennes premieres. Je n’ay pas plus faict mon livre, que mon livre m’a faict. Livre consubstantiel à son autheur : D'une occupation propre : Membre de ma vie : Non d’une occupation & fin, tierce et estrangere, comme tous autres livres. » (Montaigne, Essais, II, 18, §6.)

Non seulement, selon Montaigne, l’écriture autobiographique moule sur le visage de l’écrivain le masque d’une figure qui en force, accentue, clarifie et du coup trahit les traits, mais plus insidieusement ce travail de moulage ne peut être dissocié de la vie même de l’auteur. Si la figure de soi produite dans le livre a trahi la vérité de l’écrivain dans la vie, cette trahison est elle-même l’histoire de sa vie, « une occupation propre, membre de ma vie ». C’est ce renversement de la causalité dans le mouvement de figuration de soi consubstantiel au projet autobiographique qu’évoque Paul de Man dans un article consacré à l’autobiographie comme défiguration : « On s’accorde à considérer que la vie engendre l’autobiographie, comme un acte engendre des conséquences ; mais ne peut-on suggérer tout aussi justement que le projet autobiographique est aussi susceptible d’engendrer et de déterminer la vie, et que, quoi que l’auteur fasse, son action est gouvernée par les exigences techniques de l’autoportrait, et déterminée du coup par les ressources de son écriture ? »

Paul de Man aboutit ainsi au paradoxe que l’autobiographie n’est plus saisie comme une entreprise de représentation rétrospective d’une vie révolue, qu’il s’agirait d’adapter, voire de travestir pour donner une certaine image de soi, mais qu’à rebours c’est la détermination, la ressource d’une écriture déjà présente à l’origine de cette vie qui en a causé les actions, les décisions, les engagements.

On étudiera dans un premier temps ce qu’il faut entendre par une vie qui serait écrite avant l’écriture. On se demandera ensuite ce que devient l’enjeu de l’autobiographie, dès lors que la figuration cesse d’en être la fin pour en devenir l’origine. Peut-être, enfin, y a-t-il là l’occasion de revenir à l’écriture autobiographique comme achèvement, non d’une représentation de la vie, mais de la vie même…