Littérature et Psychanalyse - Le Master LIPS

Couverture Le Gout de Diderot

Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
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Pour citer ce texte : Francesca Manzari, Stéphane Lojkine, cours de Littérature et Psychologie, Aix-Marseille Université, Faculté ALLSH, HBM2S05, programme 2020. Ce cours s’adresse aux étudiants de première année de la licence de Psychologie.

A quoi sert la littérature ?

Littératures, Psychologies, Psychanalyses



Femme au chapeau noir bordé de rouge - Cranach

Femme au chapeau noir bordé de rouge - Cranach

« A quoi sert la littérature ? », demande Deleuze dans sa Présentation de Sacher-Masoch ? Comme le clinicien, la littérature formule les symptômes, elle les regroupe, et en ce sens elle invente les maladies. La littérature « sert à nommer » : nommer, ce n’est pas seulement représenter la réalité du monde (l’objectif apparent de la littérature réaliste) ; nommer, c’est constituer un double du monde, un réservoir d’étiquettes qui est aussi un laboratoire de ses excès. La littérature nomme la monstruosité du monde et en fait, pour le lecteur, un objet d’émotion et de plaisir : en un sens, donc, elle érotise ce qu’elle représente. Elle est utile par ce double qu’elle recueille et cette érotisation qu’elle produit.

On se demandera dans ce cours comment ce travail de la littérature a pu, peut servir la psychologie ; comment parfois la littérature résiste à la psychologie ; comment enfin elle peut aider le psychologue à entendre ce qui, dans l’homme, resterait autrement inaudible, ce qui ne sait pas ou ne peut pas donner de la voix.

Le cours est conçu selon quatre modules : « La clef des songes » pose le problème de l’interprétation des rêves et des catégories de l’imaginaire ; « Pensées et usages de la folie » se penche sur la parole du fou, la possibilité de l’entendre, la nécessité parfois de l’adopter ; « Partages de l’intime » suit la grande découverte des voix intérieures de la conscience à la fin du XIXe siècle, parallèlement à l’essor de la psychologie et de la psychanalyse ; « Sensation et cognition » explore le pouvoir d’introspection de la littérature, par quoi elle s’essaye à dire comment, au plus secret de notre cerveau, nous pensons et nous sentons.


I. La clef des songes

Les songes de Joseph (loge de Raphaël) - atelier de Raphaël

Les songes de Joseph (loge de Raphaël) - atelier de Raphaël

Depuis l’antiquité, nous attribuons aux rêves les plus incompréhensibles une signification. La littérature a fait un grand usage de ces rêves, prémonitoires, prophétiques, et de leur interprétation. En 1900, Freud révolutionne notre rapport au rêve en prétendant établir une science de l’interprétation du rêve, qui elle-même révèle la présence en nous et les modes opératoires de l’inconscient. Or le matériau imaginaire qui est à l’œuvre ici est le matériau même de la littérature. Il nous révèle le premier pouvoir de la littérature, qui est le pouvoir de signifier secrètement. Peut-on pour autant ramener ce sens indirect à une signification plus simple et plus claire ? Peut-on lire dans la littérature les principes et les codes de la psychologie ? Peut-on, par la psychanalyse, élucider le vrai sens des textes littéraires ? Dans cette enquête, le diable de l’interprétation emprunte les visages les plus charmeurs de la séduction…

      1. Interpréter : Freud, Hoffmann, Poe

      2. Penser autrement : Jung, Paracelse, Diderot

      3. Soigner : Bettelheim, Grimm, Perrault

II. Pensées et usages de la folie

Chimère (Éloge de la Folie) - Holbein

Chimère (Éloge de la Folie) - Holbein

Prêtons-nous attention à la parole du fou ? Au mieux, nous le laissons parler avec indulgence ; au pire, nous l’enfermons pour ne pas l’entendre. Mais la littérature nous révèle que la parole du fou n’est pas seulement une parole détraquée : elle dit autre chose, elle signifie autrement, comme venant d’un autre monde. Tel est son deuxième pouvoir. Par cette autre parole, la parole du fou, se dit ce que l’institution, le pouvoir établi ne sauraient tolérer ; par elle se dit la résistance au sens, le sens dans le non-sens, et se déploient les prestiges de l’incompréhensible ; par elle enfin, le corps s’expose et s’exprime, faisant taire la raison au profit d’une autre raison.

      1. Subversions : Foucault, Erasme, Diderot

      2. Résistances : Derrida, Descartes

      3. Hystéries : Charcot, Maupassant, Didi-Huberman

III. Partages de l’intime

Le rêve - Odilon Redon

Le rêve - Odilon Redon

Lorsque je suis seul en compagnie de mon livre, un espace s’ouvre à moi dans lequel une voix se fait entendre, intermédiaire entre la parole ouverte, socialisée, publique et l’imagination du rêve : une voix de la conscience, une voix de la pensée repliée dans l’intériorité du moi. La littérature permet de faire parler cette voix si importante dans la consistance de nos vies. Par elle, elle signifie intimement : c’est là son troisième pouvoir. Par cette voix de la conscience, la littérature donne à voir les territoires de l’intime et ce qui les partage : hantises et oublis, tropismes et dégoûts, désirs et soumissions.

      1. Une théorie de l’intériorité ? Henry James à l’épreuve de James Joyce, Virginia Woolf, Valery Larbaud, Italo Svevo

      2. Bouveresse, Wittgenstein et le mythe de l’intériorité

      3. Efficacité littéraire de la perversion : Deleuze et Sacher-Masoch

IV. Sensation et cognition

Nommer les partages de l’intime, ce n’est pas seulement faire apparaître des frontières ; c’est aussi donner à voir les chemins qu’emprunte la pensée repliée en elle-même. La littérature alors signifie auto-réflexivement, c’est là son quatrième pouvoir. Elle fait de la pensée en train de se faire l’objet de sa pensée. Consignant les traces mnésiques de la sensation se donnant à sentir, de la pensée jaillissant de la sensation, elle fournit l’image sensible de l’expérience cognitive en train de se faire : c’est le « Je me voyais me voir » de La Jeune Parque.

      1. Marcel Proust et la psychologie cognitive

      2. Robert Musil, L’Homme sans qualités

      3. Gustav Fechner : psychophysique et poésie


Bibliographie

La clef des songes

Caliban couché - Odilon Redon

Caliban couché - Odilon Redon

Freud, L’Interprétation du rêve [1900], trad. J. P. Lefebvre, Points Essais, 2013 (chap. 2 et chap. 6)

Freud, L’Inquiétante étrangeté et autres essais [1919], trad. B. Féron, Gallimard, Folio, 1988

Carl Gustav Jung, Psychologie et alchimie, Synchronicité et paracelsica, Mysterium conjunctionis, in La Réalité de l’âme, tome 2, éd. Michel Cazenave, Le Livre de Poche, La Pochothèque, 1998

Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées [1976], in Parents et enfants, éd. Danièle Lévy, Laffont, Bouquins, 1995

Textes littéraires à l’appui

Denis Diderot, Le Rêve de D’Alembert [1769], éd. Colas Duflo, GF, 2003

Les Frères Grimm, Contes pour les enfants et la maison, éd. N. Rimasson-Fertin, Corti, 2009, « Hänsel et Gretel » (n°15), « Cendrillon » (n°21), « Le Petit Chaperon Rouge »(n°26), « Blanche-Neige » (n°53)

E. T. A. Hoffmann, L’Homme au sable [1817], GF Etonnants classiques, 2015

Charles Perrault, Le Petit Chaperon rouge, La Belle au bois dormant et Cendrillon[1698], in Contes en prose, Le Livre de poche, Libretti, 2004

Edgar Allan Poe, La Lettre volée [1844], in Histoires extraordinaires, tr. Ch. Baudelaire, Livre de poche, 1972

Pensées et usages de la folie

Jacques Derrida, « Cogito et histoire de la folie »,

in L’Écriture et la différence [1967], Seuil, Points, 1979

Georges Didi-Huberman, Invention de l’hystérie [1982], Macula, 2012

Michel Foucault, Maladie mentale et psychologie [1954], Puf, Quadrige, 2015

Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique [1972], Gallimard, Tel, 1982

Freud et Breuer, Études sur l’hystérie [1895], PUF, 1956

Textes littéraires à l’appui

Érasme, Éloge de la folie [1511], éd. J. Cl. Margolin, Gallimard, Folio, 2010

Diderot, Le Neveu de Rameau [1760-1770], éd. Marian Hobson, Droz, 2013

Maupassant, Le Horla [1886-1887], Gallimard, Folio, 2014

Partages de l’intime

Henry Bergson, Cours II. Leçons d’esthétique : leçons de morale, de psychologie et de métaphysique, PUF, 1992

Jacques Bouveresse, Le Mythe de l’intériorité : expérience, signification et langage privé chez Wittgenstein, Minuit, 1987

Gilles Deleuze, Présentation de Sacher Masoch. Le froid et le cruel, Minuit, 2007

William James, Précis de Psychologie, tr. N. Ferron, Les Empêcheurs de Penser en Rond, 2003

Ludwig Wittgenstein, Remarques sur la philosophie de la psychologie, trad. Gérard Granel, Trans-Europ-Repress, 1998

Textes littéraires à l’appui

Henry James, Un Portrait de femme et autres romans, dir. Évelyne Labbé, Gallimard, Pléiade, 2016

James Joyce, Ulysse, « Pénélope » (le dernier chapitre), tr. Tiphaine Samoyault, Galimard, 2004, Folio, 2013

Virginia Woolf, Mrs Dalloway [1925], tr. de M.-C. Pasquier, Gallimard, Folio, 1981

Sensation et cognition

André Didierjean, La Madeleine et le Savant. Balade proustienne du côté de la psychologie cognitive, Seuil, Science ouverte, 2015

Isabelle Dupéron, G. T. Fechner. Le parallélisme psychophysiologique, PUF, 2000

David Lapoujade, Fictions du Pragmatisme : William et Henry James, Minuit, 2008

Textes littéraires à l’appui

Valery Larbaud, Amants, heureux amants [1923], Gallimard, L’Imaginaire, 1993

Robert Musil, L’Homme sans qualités [1930-1932], tr. de P. Jaccottet, Points, 2011

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu [1913-1927], Gallimard, folio, 1999